06/03/2006

épilogue de circonstance...Jean Val Tilkin...

19 novembre 1997Mercredi 19 novembre 1997, sous le titre «Les perroquets du pouvoir», Philippe Val consacrait la quasi-intégralité de son éditorial de Charlie Hebdo à l’enthousiasme délirant que lui inspirait la parution des Nouveaux chiens de garde de Serge Halimi. Il y évoquait les «BHL, Giesbert, Ockrent, Sinclair», etc., tous «voguant dans la même croisière de milliardaires qui s’amusent», et qui «n’ont aucune envie de voir tarir le fleuve de privilèges qui prend sa source dans leurs connivences ou leurs compromissions». Il jugeait certains passages «à hurler de rire», en particulier le chapitre «Les amis de Bernard-Henri», qu’il conseillait de «lire à haute voix entre copains».

27 mai 1998Six mois plus tard, mercredi 27 mai 1998, sous le titre «BHL, l’Aimé Jacquet de la pensée» (c’était juste avant la Coupe du monde de football), il volait encore au secours du livre de Halimi, contre lequel toute la presse n’en finissait plus de se déchaîner. Il épinglait le chroniqueur du Point pour avoir, dans son «Bloc-notes», assimilé Bourdieu à Le Pen. Et le futur défenseur du «oui» à la Constitution européenne se désolait: «Penser que le désir d’Europe sociale des uns est de même nature que le refus nationaliste de l’Europe des lepénistes ne grandit pas le penseur…» (En 2005, Philippe Val comparerait l’attitude des partisans du «non» à celle de Fabien Barthez crachant sur l’arbitre.)

Mercredi 1er mars 2006. Continuant d’exploiter le filon providentiel des caricatures danoises, Charlie Hebdo publie à grand fracas un «Manifeste des Douze» (hou, hou! morte de rire!) intitulé «Ensemble contre le totalitarisme islamique» (sur la prolifération actuelle du mot «ensemble» et sa signification, lire l’analyse d’Eric Hazan dans LQR, La propagande du quotidien, qui vient de paraître chez Raisons d’agir), signé notamment par Philippe Val, Caroline Fourest (auteure de best-sellers sur la menace islamique et membre de la rédaction de Charlie Hebdo), Salman Rushdie, Taslima Nasreen, et… Bernard-Henri Lévy. «L’Aimé Jacquet de la pensée» a droit, comme les autres signataires, à sa notice biographique (moins longue que celle de Caroline Fourest, quand même, hein! Faut pas déconner!), qui commence ainsi: «Philosophe français, né en Algérie, engagé contre tous les «ismes» du XXe siècle (fascisme, antisémitisme, totalitarisme et terrorisme).» Ce coup des «ismes», le journal nous le refait dans son «manifeste» foireux, qui semble avoir été torché en cinq minutes sur un coin de table en mettant bout à bout tous les mots creux et pompeux dont se gargarisent en boucle, sur les ondes et dans la presse, les «perroquets du pouvoir»: «Après avoir vaincu le fascisme, le nazisme et le stalinisme, le monde fait face à une nouvelle menace globale de type totalitaire: l’islamisme.»

Les opprimés ont une manière
tout à fait malséante
d’exprimer leur désespoir

Il en manque pas mal, des «ismes», dans cette liste: colonialisme, impérialisme, racisme, libéralisme… Autant de notions qui, à une époque, avaient pourtant droit de cité dans les colonnes de Charlie. Balayer d’un revers de main, ou ne même pas voir, depuis son pavillon cossu de la banlieue parisienne, les conditions de vie et les spoliations subies par les perdants du nouvel ordre mondial; s’incommoder de ce que les opprimés, décidément, aient une manière tout à fait malséante d’exprimer leur désespoir, et ne plus s’incommoder QUE de cela; inverser les causes et les conséquences de leur radicalisation (il n’y a pas d’attentats en Israël parce qu’il y a une occupation, mais il y a une occupation parce qu’il y a des attentats), et, au passage, accorder sa bénédiction à la persistance de toutes les injustices qui empoisonnent le monde; parer l’Occident de toutes les vertus et l’absoudre de tous ses torts ou ses crimes: non, il fut un temps où on n’aurait jamais trouvé  dans ce journal une pensée aussi odieuse.

2 septembre 1998Mais c’était à une époque où Charlie vivait et prospérait en marge du microcosme médiatique, qu’il ne fréquentait pas, et qu’il narguait de sa liberté de ton et de ses finances florissantes – quand il ne lui adressait pas de splendides bras d’honneur. L’équipe, dans sa grande majorité, se satisfaisait parfaitement de cette situation…. Mais pas Philippe Val, à qui la reconnaissance du méprisable ramassis de gauchistes que constituait à ses yeux le lectorat du journal suffisait de moins en moins – avant de finir par carrément l’insupporter. Son besoin de voir sa notoriété se traduire en surface médiatique devait le pousser d’abord à nouer un partenariat avec Libération, en convenant d’un échange d’encarts publicitaires entre les deux journaux. Pour justifier la chose aux yeux d’un lectorat très hostile à la publicité, il se livra à des contorsions rhétoriques dont la mauvaise foi fut impitoyablement disséquée par Arno sur Uzine («Charlie se fait cobrander», 10 janvier 2001).

Philippe Val, qui, par un hasard facétieux, venait justement d’être connecté à Internet, tomba sur l’article, et piqua une crise de rage dont ses collaborateurs se souviennent encore. Le mercredi suivant (17 janvier 2001), les lecteurs de Charlie purent découvrir un édito incendiaire intitulé: «Internet, la Kommandantur libérale», qui fut suivi d’un autre, tout aussi virulent, quinze jours plus tard. On y lisait notamment que, si Internet avait existé en 1942, «les résistants auraient tous été exterminés en six mois, et on pourrait multiplier par trois les victimes des camps de concentration et d'extermination». Il faut le savoir: contredire Philippe Val est aussi grave qu’envoyer un résistant en camp de concentration. Bien sûr, le «Kim Il-Sung de la rue de Turbigo», comme le surnomme aimablement PLPL, ne faisait nulle part mention de l’article d’Arno (il expliquait avoir choisi de traiter ce sujet cette semaine-là parce qu’on lui demandait souvent pourquoi Charlie n’avait pas de site!), et ne précisait pas que la seule forme de négationnisme à laquelle il avait été personnellement confronté dans ce repaire de nazis virtuel ne remettait en cause que son propre génie.

Flatter les plus bas instincts des masses
tout en se prenant pour Jean Moulin

S’étant peu à peu aliéné son lectorat d’origine, et ayant vu ses ventes baisser dangereusement, Charlie Hebdo en est désormais réduit, pour exister, à multiplier les coups de pub aussi lucratifs qu’insignifiants et à développer le «cobranding» tous azimuts. Après d’innombrables tentatives infructueuses pour créer un «buzz» médiatique autour du journal, comme en témoignaient semaine après semaine les titres d’un sensationnalisme maladroit étalés dans l’encart publicitaire de Libération, avec les caricatures danoises, enfin! ça a pris. Le créneau ultra-vendeur de l’islamophobie, sur lequel surfe déjà sans vergogne l’écrasante majorité des médias, permet de copiner avec les puissants et de flatter les plus bas instincts des masses tout en se prenant pour Jean Moulin: bref, c’est idéal. Sauf que, en s’y précipitant comme sur une aubaine, le journal achève sa lente dérive vers un marécage idéologique dont la fétidité chatouille de plus en plus les narines.

Dans son éditorial de ce fameux numéro publiant les caricatures danoises, Philippe Val écrit doctement que «le racisme s’exprime quand on rejette sur toute une communauté ce que l’on reproche à l’un des membres» (ce qui lui permet de conclure que «quand un dessinateur danois caricature Mahomet et que dans tout le Moyen-Orient, la chasse aux Danois est ouverte, on se retrouve face à un phénomène raciste comparable aux pogroms et aux ratonnades»). Or, «rejeter sur toute une communauté ce que l’on reproche à l’un des membres», c’est exactement ce que fait le dessin danois représentant Mahomet avec un turban en forme de bombe. Par une amère ironie du sort, Charlie Hebdo, ancien journal du combat antiraciste, a donc érigé en symbole de la liberté d’expression une caricature raciste. Dans le Monde diplomatique de ce mois, Alain Gresh cite le journaliste Martin Burcharth: «Nous, Danois, sommes devenus de plus en plus xénophobes. La publication des caricatures a peu de relations avec la volonté de voir émerger un débat sur l’autocensure et la liberté d’expression. Elle ne peut être comprise que dans le climat d’hostilité prégnante à tout ce qui est musulman chez nous.» Il précise aussi que le quotidien conservateur Jyllands-Posten, qui a fait paraître les caricatures de Mahomet, «avait refusé, il y a quelques années, de publier une caricature montrant le Christ, avec les épines de sa couronne transformées en bombes, s’attaquant à des cliniques pratiquant l’interruption volontaire de grossesse». Et c’est dans ce journal-là que Charlie Hebdo vient de publier la version anglaise de son «manifeste»!

Mais peu importe, car le créneau islamophobe a un autre avantage, qui, dans le cas de nos amis, s’avère particulièrement précieux: il est tellement en phase avec la bien-pensance majoritaire qu’il permet de raconter plein de conneries, ou de recourir au terrorisme intellectuel le plus éhonté, sans jamais être discrédité ou sérieusement contesté. S’il en allait autrement, Val pourrait-il affirmer par exemple à la télévision que, si on fait l’amalgame entre islam et terrorisme, c’est de la faute des terroristes islamistes – un peu comme si on rendait responsables du vieux cliché sur les juifs et l’argent, non pas les antisémites, mais les juifs riches?! Ou pourrait-il se féliciter, dans son édito, de ce que le dessin avec le turban en forme de bombe ne soit «pas très bon», car cela permet «d’exclure du débat sa valeur esthétique pour le recentrer sur la question de la liberté d’expression» – un sophisme qui, comme toutes ces pirouettes dont il est coutumier et dont il semble retirer une fierté sans bornes, est remarquablement débile? Sur ce dernier point, d’ailleurs, Caroline Fourest donne une version un peu différente de celle de son patron. Dans la page de publicité gratuite offerte par Libération (9 février 2006) à ce numéro spécial de Charlie, elle commentait: «On ne s’est pas lâché cette semaine. Le dessin qui nous a fait le plus rire n’est pas passé. C’était trop facile, gratuit et sans message derrière.» Parce que, derrière le turban en forme de bombe, il y a un «message»? Tiens donc! Et lequel? (Au passage, cet article de Libération était cosigné par Renaud Dély, qui est, ou en tout cas a été, chroniqueur politique à Charlie Hebdo sous un pseudonyme: le cobranding, ça marche!) Il semblerait qu’on rie beaucoup aux dépens des Arabes – pardon, des «intégristes» – à Charlie Hebdo en ce moment. Ça ne date d’ailleurs pas d’hier: il y a quelques années, quand Nagui était arrivé sur Canal Plus pour présenter Nulle part ailleurs, Cabu l’avait caricaturé en Une de Charlie Hebdo en chameau des publicités Camel. Canal Plus avait alors fait livrer par coursier à la rédaction un montage dans lequel, au-dessus de ce dessin, le titre «Charlie Hebdo» avait été remplacé par «National Hebdo».

«Esprit des Lumières»
ou bombe éclairante?

Le plus comique, c’est peut-être les tentatives désespérées de l’équipe pour nous faire croire que, malgré tout, elle reste de gauche. Dans son dernier opus, La tentation obscurantiste, consacré à l’épuration de la gauche telle qu’elle la rêve (168 pages avec que des listes de noms, un livre garanti sans l’ombre du début d’une idée dedans!), Caroline Fourest se désole parce que, dans un article, j’ai osé douter de sa légitimité à prétendre incarner la «vraie» gauche (par opposition à celle qui refuse de partager ses fantasmes d’invasion islamique). Outre le fait que la pensée qu’on a décrite plus haut, et que propage désormais Charlie, est une pensée d’acquiescement passionné à l’ordre du monde, ce qui n’est pas très «de gauche», nos vaillants éradicateurs devraient examiner d’un peu plus près le pedigree de leurs nouveaux amis. Caroline Fourest et Fiammetta Venner – elle aussi «journaliste» à Charlie – sont adulées par le Point et l’Express (lequel publie lui aussi le «manifeste»), deux titres, comme chacun sait, furieusement progressistes. Elles sont copines avec Ayaan Hirsi Ali, députée néerlandaises, amie de Théo Van Gogh intronisée en politique par le très libéral Frits Bolkestein, qui «fut le premier [aux Pays-Bas] à déclarer incompatibles, au début des années 1990, les valeurs des immigrés musulmans et celles de son pays» (lire l’article d’Alain Gresh, «Bernard Lewis et le gène de l’islam»); Ayaan Hirsi Ali a elle aussi signé le «manifeste». Fiammetta Venner ne voit aucun problème à donner une interview à un site répondant au doux nom de «Primo-Europe», créé par des «citoyens qui considèrent que l’information sur le Moyen Orient est, en Europe en général et en France en particulier, diffusée en fonction de préjugés manichéens où le commentaire l’emporte sur le fait», et sur lequel elle figure aux côtés d’un Alexandre Del Valle, par exemple. Mieux: comme l’a relevé PLPL, Venner et Fourest écrivent désormais aussi dans le Wall Street Journal, «organe de Bush, des néoconservateurs américains, de la droite religieuse et de Wall Street»; elles s’y alarment de l’«incapacité des immigrants arabes à s’intégrer» et de la «menace pour les démocraties occidentales» de les voir rejoindre des «cellules terroristes islamistes» (Fourest, Wall Street Journal, 2 février 2005). La tribune dont sont extraites ces lignes s’intitule «War on Eurabia», «Eurabia» étant l’un des termes de prédilection d’Oriana Fallaci (dont le livre avait d’ailleurs été encensé dans les colonnes de Charlie par Robert Misrahi).

Quant à Philippe Val, la même page de PLPL nous apprend qu’en août 2005, un hommage lui a été rendu dans un discours par un dirigeant du MNR de Bruno Mégret: «Les musulmans sentent bien la force de leur nombre, ont un sentiment très fort de leur appartenance à une même communauté et entendent nous imposer leurs valeurs. En ce moment, des signes montrent que nous ne sommes pas seuls à prendre conscience de ce problème. (…) J’ai eu la surprise de retrouver cette idée chez un éditorialiste qui est à l’opposé de ce que nous représentons, Philippe Val, de Charlie Hebdo, dans un numéro d’octobre 2004.» Commentaire perfide du mensuel: «Il y a dix ans, Philippe n’avait qu’une idée: interdire le Front national, dont Mégret était alors le numéro 2. Désormais, Val inspire certains des chefs du MNR.»

Enfin, cette semaine, dans Libération (2 mars 2006), Daniel Leconte vient d’offrir à ses amis une tribune d’une page intitulée «Merci Charlie Hebdo!». Le présentateur-producteur d’Arte (lire «Quand Arte dérape», le Courrier, 10 mai 2004) y rend hommage à ses confrères qui ont «refusé de céder à la peur», et se répand au passage en lamentations sur l’injustice dont la France a fait preuve à l’égard des Etats-Unis après le 11-Septembre, et sur les errements dont elle s’est rendue coupable lors de la guerre d’Irak, en les isolant devant le Conseil de sécurité de l’ONU et en «laissant entendre que, de victime, ils étaient devenus les fauteurs de troubles». On se demande effectivement où on a bien pu aller chercher une idée pareille. Il conclut en réclamant sans rire le prix Albert-Londres pour Charlie Hebdo, estimant que le journal a défendu un «esprit des Lumières» qu’il confond visiblement avec la lueur des bombes éclairantes de l’armée américaine. Cadeau un brin empoisonné que cette tribune. On commence par prétendre ne faire que critiquer la religion musulmane, opium de ces pouilleux d’Arabes, en se prévalant de son passé de bouffeurs de curés, et on finit intronisé journal néoconservateur par des faucons à oreillette! Mince, alors! Quelque chose a dû merder en chemin, mais quoi? Les voies de l’anticléricalisme sont parfois impénétrables.

Tu la sens, ma défense de la démocratie?

Leconte se félicite de ce que Charlie ait témoigné de ce que «la France n’est pas seulement cet assemblage de volontés molles». Déjà, la déclaration de Philippe Val selon laquelle la rédaction de Charlie, dans son choix des caricatures qu’elle allait publier, avait «écarté tout ce qui était mou de la bite», avait mis la puce à l’oreille du blogueur Bernard Lallement: «Toute la tragédie est là. Faire, comme du Viagra, de l’islamophobie un remède à son impuissance, expose aux mêmes effets secondaires indésirables: les troubles de la vue; sauf, bien sûr, pour le tiroir caisse.» La volonté agressive d’en découdre, de «ne pas se dégonfler», suinte de partout dans cette affaire. Val affirme que ne pas publier les dessins serait aller à «Munich» – comme le faisait déjà Alain Finkielkraut, dont il partage la paranoïa identitaire, lors des premières affaires de voile à l’école. On n’est pas dans la défense des grands principes, mais dans cette logique d’escalade haineuse et guerrière, «œil pour œil dent pour dent», qui constitue le préalable indispensable de tous les passages à l’acte, et les légitime par avance. Tout le monde, d’ailleurs, fait spontanément le rapprochement entre les dessins danois et certains feuilletons antisémites diffusés par des chaînes arabes, admettant ainsi implicitement qu’ils sont de même nature. Le journal allemand Die Welt a par exemple publié les caricatures en les assortissant de ce commentaire: «Nous attacherions plus d’importance aux critiques musulmanes si elles n’étaient pas aussi hypocrites. Les imams n’ont rien dit quand la télévision syrienne, à une heure de grande écoute, a présenté des rabbins comme étant des cannibales buveurs de sang.»

Une telle attitude dénote en tout cas une mentalité à des années-lumière de la sagesse philosophique dont voudrait par ailleurs se parer le Bourgeois gentilhomme du marigot médiatique parisien. Répéter toutes les deux phrases, d’un air sinistre et pénétré, le mot magique de «démocratie», suffit peut-être à Philippe Val pour se faire adouber par ses compères éditorialistes, mais, pour prétendre au statut de penseur, il faudrait peut-être commencer par envisager le monde d’une manière un peu moins… caricaturale. En témoigne le tableau grotesque qu’il nous brosse du Danemark, merveilleuse démocratie peuplée de grands blonds aux yeux bleus qui achètent un tas de livres, ont une super protection sociale et ont refusé de livrer leurs ressortissants juifs aux nazis, tandis que le monde musulman se réduirait à un grouillement de masses incultes et fanatiques qui n’ont même pas la carte Vitale. Peu importe si par ailleurs la presse regorge d’articles sur la prospérité du racisme et l’actuelle montée de l’extrême droite au Danemark (bah, si on a sauvé des juifs pendant la guerre, on a bien le droit de ratonner un peu et de profaner quelques tombes musulmanes soixante plus tard, tout ça n’est pas bien méchant!). Et si on nous rappelle ici et là que le Danemark est un pays où l’Eglise n’est pas séparée de l’Etat: «Il existe une religion d’Etat, le protestantisme luthérien, les prêtres sont des fonctionnaires, les cours de christianisme sont obligatoires à l’école, etc.» (Alain Gresh dans le Diplo de ce mois.)

Mais notre va-t-en guerre des civilisations ne s’encombre pas de tels détails. Lors de l’éclatement de la seconde Intifada, déjà, il avait décrété que Charlie devait défendre la politique israélienne, parce qu’Israël était une démocratie et parce que tous les philosophes importants de l’Histoire étaient juifs, tandis que son équipe effarée – il faut dire que sa composition était alors assez différente – tentait d’évaluer en un rapide calcul le nombre d’erreurs grossières, de raccourcis vertigineux et de simplifications imbéciles qu’il était ainsi capable d’opérer dans la même phrase. Pour ma part, abasourdie de devoir en arriver là, je m’étais évertuée à le persuader qu’il existait aussi des «lettrés» dans le monde arabe; je m’étais heurtée à un mur de scepticisme réprobateur. Prôner la supériorité de sa propre civilisation, et faire preuve, par là même, d’une vulgarité et d’une inculture assez peu dignes de l’image qu’on veut en donner: c’est le paradoxe qu’on avait déjà relevé chez Oriana Fallaci, qui écrivait dans La rage et l’orgueil: «Derrière notre civilisation il y a Homère, il y a Socrate, il y a Platon, il y a Aristote, il y a Phidias. (…) Alors que derrière l’autre culture, la culture des barbus avec la tunique et le turban, qu’est-ce qu’on trouve?…» Eh bien, je ne sais pas, moi… Ça, par exemple…?

Comme on le disait à l’époque, en voilà, un argument hautement «civilisé»: «Dans ma culture il y a plein de génies alors que chez toi il n’y a que des idiots, nana-nè-reu!» Les civilisations n’ont rien à s’envier les unes aux autres, ni du point de vue des connaissances, ni de celui des valeurs. «Tenter de vendre les droits de l’homme comme une contribution de l’Occident au reste du monde, écrivait le prix Nobel d’économie Amartya Sen, n’est pas seulement historiquement superficiel et culturellement chauvin, c’est également contre-productif. Cela produit une aliénation artificielle, qui n’est pas justifiée et n’incite pas à une meilleure compréhension entre les uns et les autres. Les idées fondamentales qui sous-tendent les droits de l’homme sont apparues sous une forme ou une autre dans différentes cultures. Elles constituent des matériaux solides et positifs pour étayer l’histoire et la tradition de toute grande civilisation.» Non seulement le discours des Val et des Fallaci témoigne d’une méconnaissance crasse des autres cultures, mais il néglige aussi le fait que, comme n’a eu de cesse de le rappeler un Edward Saïd, aucune civilisation n’a connu un développement étanche, et toutes se sont constituées par des apports mutuels incessants, rendant absolument vain ce genre de concours aux points.

Défendre la démocratie,
ne serait-ce pas plutôt
refuser la logique du bouc émissaire,
si utile aux démagogues
qui veulent la subvertir à leur profit?

Par les temps qui courent, raisonner à partir de telles approximations, en se contentant de manier des clichés sans jamais interroger leur adéquation au réel, peut s’avérer rien moins que meurtrier. Il est stupéfiant que, dans un «débat» comme celui suscité par les caricatures danoises, tout le monde pérore en faisant complètement abstraction du contexte dans lequel il se déroule: un contexte dans lequel un certain nombre d’instances de par le monde tentent de dresser les populations les unes contre les autres en les persuadant que «ceux d’en face» veulent les anéantir. En Occident, ces instances sont celles qui tentent de faire du musulman le bouc émissaire de tous les maux de la société, la nouvelle menace permettant d’opérer une utile diversion. Dès lors, de deux choses l’une: soit on adhère à cette vision, et alors on assume sa participation active à cette construction, avec les responsabilités que cela implique; soit on la récuse, et on estime que la nécessité de l’enrayer – ou d’essayer de l’enrayer – commande d’observer la plus grande prudence. Laquelle prudence ne signifie pas qu’on est «mou de la bite», mais plutôt qu’on a peu de goût pour les stigmatisations déshumanisantes, sachant à quoi elles peuvent mener. Le courage ne commanderait-il pas plutôt de résister aux préjugés majoritaires, et la véritable défense de la démocratie, de refuser cette logique du bouc émissaire si utile aux démagogues qui veulent la subvertir à leur profit? Ce qui est sûr, c’est qu’en aucun cas on ne peut se dédouaner en écrivant, comme le fait Philippe Val, que «si la Troisième Guerre mondiale devait éclater, elle éclaterait de toute façon», et que «l’amalgame entre racisme et critique de la religion est à peu près aussi cohérent que l’était, à l’époque de Franco, l’amalgame entre critique du fascisme et racisme anti-ibérique»: voilà vraiment ce qui s’appelle jouer au con.

En décembre dernier, toujours pour essayer de faire parler du journal, les caricaturistes de Charlie Hebdo avaient postulé par dérision à la succession de Jacques Faizant. Qu’ils se rassurent, ils ont toutes leurs chances: en matière d’ethnocentrisme rance, ils n’ont déjà plus rien à envier au défunt dessinateur du Figaro. Ils ont seulement un peu modernisé le trait… [Mona Chollet]
Lire aussi l'article d'Olivier Cyran dans CQFD, «L'opinion du patron».
A propos du travers consistant à ne voir que le préjudice causé par les opprimés, et jamais celui qu'ils subissent, lire, sur ce site, «Ota Benga le Palestinien».


18:43 Écrit par eric blair | Lien permanent | Commentaires (72) |  Facebook |

qui d'autre pour finir en beauté....

Cependant que j’écris je viens juste de recevoir la dernière des nouvelles régulières provenant de l’organisation de défense des droits humains Justicia y Paz de Bogotá, dirigée par un prêtre courageux, le père Javier Giraldo, un des leaders en Colombie dans la défense des droits humains, exposé à de grands risques personnels. Cette dernière nouvelle fait état de l’assassinat d’une militante afro-colombienne de défense des droits humains, Yolanda Cerón Delgado, alors qu’elle quittait les locaux de la pastorale sociale à proximité du commissariat de police. Justicia y Paz rapporte qu’il s’agit d’une opération paramilitaire typique, en collaboration avec les forces officielles de l’armée et de la police. Hélas, l’événement n’est pas extraordinaire.

Quelques semaines auparavant un fait insolite s’était produit : une surprenante reconnaissance de responsabilité. Le parquet avait rendu compte du fait que l’armée mentait lorsqu’elle affirmait que trois syndicalistes assassinés étaient des rebelles marxistes tués dans un échange de tirs. Ils avaient en fait été assassinés par l’armée. Rendant compte de la reconnaissance de l’armée, le New York Times observe que « la Colombie est de loin le pays le plus dangereux pour les syndicalistes, avec 94 tués l’an passé [en 2003] et 47 tués entre janvier et le 25 août cette année [2004] », la plupart assassinés « par les dirigeants des paramilitaires d’extrême droite liés à des unités militaires hors de contrôle [to rogue army units] ». Le terme « rogue » est une interprétation et non une description.

Le chiffre total de syndicalistes assassinés dans le monde en 2003 était de 123, dont les trois quarts en Colombie. Ces proportions sont stables depuis quelques temps. La Colombie n’a pas seulement été le lieu le plus dangereux du monde pour les dirigeants ouvriers, autant que les statistiques soient disponibles, mais elle est plus dangereuse que l’ensemble du reste du monde. Pour prendre un autre exemple, le Jour des Droits Humains, le 10 décembre 2002, la Confédération Internationale des Syndicats Libres a publié son rapport annuel concernant les droits syndicaux. Ce rapport signalait que jusqu’à ce jour plus de 150 syndicalistes avaient été tués durant l’année en Colombie. Le chiffre final pour l’année 2002 rapporté par l’Organisation Internationale du Travail dans son rapport annuel de 2003 était de 184 syndicalistes assassinés en Colombie, 85% du total mondial de 2002. Les chiffres de ces dernières années sont du même ordre de grandeur.

Ces assassinats sont tout d’abord attribués aux paramilitaires ou aux forces de sécurité, une distinction qui ne fait pas tellement de différence. Leur connexion est tellement forte que Human Rights Watch (HRW) parle des paramilitaires comme de la « Sixième Division » de l’armée colombienne. Comme HRW, Amnesty International, et d’autres organisations de défense des droits humains l’ont documenté, les assassinats politiques en Colombie -dont les assassinats de syndicalistes ne sont qu’une petite partie- jouissent d’une impunité presque totale. Ces organisations demandent la fin de l’impunité et la fin de l’aide militaire états-unienne tant que ces atrocités se poursuivent sans discrétion. L’aide militaire con tinue d’être envoyée en abondance, sous des prétextes plutôt embarrassants.

Il reste à voir si la reconnaissance de la responsabilité de l’armée dans les assassinats commis, en septembre 2004, mène à des actions judiciaires concrètes. Si on se fie au passé, il ne se produira rien au-delà des plus bas niveaux, bien que les preuves des responsabilités militaires et civiles à un niveau supérieur soient assez consistantes. Il y a eu en certaines occasions des investigations sérieuses lorsque de gros massacres avaient été commis. Le plus significatif c’est le massacre de Trujillo de 1990, quand plus de 60 personnes avaient été tuées lors d’une opération de l’arm ée particulièrement brutale ; leurs corps avaient été découpés avec des tronçonneuses. A l’initiative de Justicia y Paz, le gouvernement Samper avait accepté que soit organisé une commission d’investigation indépendante, incluant des membres du gouvernement, laquelle avait ensuite publié un rapport détaillé, identifiant les militaires alors en poste, le major Alirio Urueña Jarañillo. Dix ans plus tard, le père Giraldo rapportait que rien n’avait été fait : « Pas un seul des coupables n’a été sanctionné », dit-il, « alors que d’autres victimes ont été identifiées durant les années postérieures ». L’aide militaire états-unienne n’a pas seulement continué de parvenir à l’armée colombienne, mais elle a été augmentée.

A l’époque du massacre de Trujillo la Colombie avait les pires chiffres du continent en matière de droits humains - non pas parce que les atrocités en Colombie avaient augmenté de façon notable, mais parce que les atrocités avaient baissé au Salvador et dans d’autres Etats clients des Etats-Unis. La Colombie est devenue, de loin, la plus grande bénéficiaire de l’aide militaire états-unienne à l’échelle mondiale (hors Israël et l’Egypte, toujours une catégorie à part), remplaçant la Turquie - non pas parce que les atrocités en Colombie avaient augmenté mais parce que les atrocités en Turquie avaient baissé. Pendant les années 1990, la Turquie a mené sa brutale guerre contre-insurrectionnelle contre sa propre population kurde, faisant des dizaines de milliers de morts et probablement des millions de personnes déplacées de leurs villages, beaucoup survivant dans des habitats précaires dans de misérables bidonvilles à Istanbul, dans des abris de fortune dans la capitale semi-officielle du pays kurde Diyarbakir, ou n’importe où où ils pouvaient trouver un abri. Ces atrocités étaient accompagnées par des tortures, par la destruction de la terre et de la forêt, et par tous les crimes les plus barbares imaginables. Les armes sont arrivées des Etats-Unis de plus en plus nombreuses, représentant environ 80% de l’armement turc. Rien que pour l’année 1997 Clinton a envoyé plus d’armes à la Turquie que pendant l’ensemble de la période de la Guerre froide avant le lancement de la campagne contre-insurrectionnelle. En 1999 la campagne était considérée comme « un succès » et la Colombie a pris la première place. Elle a ensuite gardé sa première place comme « plus grande catastrophe humanitaire de l’hémisphère occidental, et de loin », comme l’a confirmé le sous-secrétaire des Nations Unies pour les questions humanitaires Jan Egeland lors d’une conférence de presse en mai 2004 à New York.

Il n’y a rien de particulièrement nouveau en ce qui concerne le rapport entre l’aide états-unienne et les atroces violations des droits humains. C’est même au contraire une corrélation plutôt habituelle. L’universitaire états-unien spécialiste de la question des droits humains en Amérique latine, Lars Schoultz, avait montré dans une étude de 1981 que l’aide états-unienne « avait tendance à aller de façon disproportionnée vers les gouvernements latino-américains qui torturent leurs citoyens, ... vers les violateurs des droits humains sur le continent ». Cela inclut l’aide militaire, cela n’a rien à voir avec les besoins éventuels, et cela existe pendant le gouvernement Carter. Dans une autre étude universitaire, la latino-américaniste Martha Huggins a observé que les chiffres provenant de l’Amérique latine suggèrent que « plus l’aide provenant des Etats-Unis est importante, plus les institutions policières et les gouvernements deviennent brutaux et anti-démocratiques ». L’économiste Edward Herman repère la même corrélation entre l’aide militaire états-unienne et le terrorisme d’Etat partout dans le monde, mais il offre une étude supplémentaire qui donne une explication plausible. L’aide des Etats-Unis, dit-il, accompagnait de près une amélioration dans le climat des affaires, comme on pourrait s’y attendre. Dans les dépendances des Etats-Unis il s’avère que, de façon tout à fait routinière, et de façon tout à fait compréhensible, le climat pour les affaires et pour les investissements avantageux est amélioré par les assassinats de syndicalistes, par la torture et par les assassinats de paysans, par les assassinats de prêtres et de militants de défense des droits humain s, etc. Il y a donc une deuxième corrélation entre l’aide des Etats-Unis et les violations des droits humains.

Il n’y a pas eu d’autre étude comparable depuis, à ma connaissance, probablement parce que les conclusions sont trop évidentes pour mériter une recherche détaillée.

L’Eglise catholique latino-américaine était devenue une cible particulièrement visée lorsque les évêques avaient adopté « l’Option préférentielle pour les pauvres » durant les années 1960 et 1970, lorsque les prêtres, les sœurs, et les travailleurs laïcs avaient commencé à organiser des communautés de base où les paysans lisaient les Evangiles et tiraient de cette lecture des leçons élémentaires sur les droits humains ; et pire encore, ils commençaient à s’organiser pour défendre leurs droits. L’horrible décennie Reagan a été commémorée avec une admiration révérencieuse aux Etats-Unis. On se souvient de cette décennie d’une façon un peu différente dans les régions où son gouvernement avait lancé sa « guerre contre la terreur », déclarée lors de son entrée en fonction en 1981 : El Salvador par exemple, où la décennie commence par l’assassinat d’un archevêque qui était devenu « la voix des sans voix » et se conclut en novembre 1989 par l’assassinat de six intellectuels latino-américains, des prêtres jésuites. Ils ont été assassinés par une force d’élite, armée et entraînée par les Etats-Unis, qui avait laissé une consternante trace de sang et de torture les années précédentes. L’Ecole des Amériques (qui a maintenant changé de nom) qui avait entraîné les officiers latino-américains, y compris les plus terribles tortionnaires et les plus fameux tueurs de masse du continent, s’enorgueillit d’avoir participé à « la défaite de la théologie de la libération », l’un des points importants dans l’activité de promotion qui vante les mérites de l’institution. De telles questions n’intéressent pas tellement en Occident, et elles sont à peine connues en dehors des spécialistes et des mouvements de solidarité. La réaction serait assez différente si quelque chose d’un tout petit peu comparable avait eu lieu p endant ces années-là dans les domaines de l’ennemi officiel.

Les principes de base du terrorisme d’Etat sont expliqués par Schoultz dans un travail universitaire concernant la politique étrangère des Etats-Unis et les droits humains en Amérique latine. Se référant aux « Etats de la Sécurité nationale » néo-nazis, imposés ou soutenus par les Etats-Unis à partir des années 1960, Schoultz souligne que l’objectif du terrorisme d’Etat était « de détruire définitivement ce qui était perçu comme une menace à la structure existante de s privilèges socio-économiques, en éliminant la participation politique de la majorité numérique..., [les] classes populaires ». Tout cela est parfaitement en accord avec les principes de base des doctrines contre-insurrectionnelles (CI), doctrines qui étaient le pilier de la politique étrangère des Etats-Unis depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale, comme le montre Doug Stokes, des doctrines qui restent inchangées tandis que les prétextes changent, comme changent leurs modalités, conformément aux détails éclairants rapportés par Stokes.

L’arrivée de la Colombie à la première place des bénéficiaires de l’aide militaire états-unienne en 1999, remplaçant la Turquie, était particulièrement remarquable à ce moment précis. Le transfert, sans se faire remarquer des medias dominants, s’était produit juste quand les élites occidentales entonnaient un chœur d’auto-admiration et de louanges, probablement sans précédent, adressées à leurs dirigeants. Des commentateurs respectés glosaient fascinés sur « le Nouveau Monde idéal s’affairant à en finir avec l’inhumanité », nouveau monde qui entrait dans une « phase noble » de sa politique étrangère éclairé par une « sainte lueur », agissant par pur « altruisme » et sur la base de « principes et de valeurs » rompant nettement avec l’histoire du monde, et ouvrant la voie à l’établissement d’« une nouvelle norme d’intervention humanitaire ». Le joyau dans le diadème ouvrant une nouvelle ère dans l’histoire de l’humanité, c’était le bombardement de la Serbie en 1999. Quoi que l’on pense des crimes attribués à la Serbie, commis au Kosovo avant le bombardement (lequel, comme prévu, a provoqué une terrible escalade dans les crimes), ils ne sont en rien comparables aux actes des clients de l’Oc cident, qui n’ont pas été transformés en nouvelles. Non seulement les principaux bénéficiaires de l’aide militaire états-unienne, mais également d’autres : le Timor Oriental pour prendre un exemple assez édifiant, justement pendant la même période, où l’aide des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne se poursuivait tandis les atrocités augmentaient, une fois de plus, bien au-dessus de tout ce qu les sources officielles occidentales ont pu dire alors à propos du Kosovo.

Comme c’est bien connu, la « guerre à la drogue » est la toute dernière justification pour soutenir les for ces de sécurité colombiennes et (indirectement) leurs associés paramilitaires. Avec la même justification, les forces entraînées par les Etats-Unis, ainsi que les mercenaires appartenant à des entreprises états-uniennes qui emploient des anciens officiers de l’armée, pratiquent des « fumigations », c’est-à-dire des opérations de guerre chimique pour détruire les semences et les réserves, ce qui provoque l’abandon par les paysans de leurs terres dévastées. Cependant le prix de la drogue au détail aux Etats-Unis ne monte pas, ce qui veut dire que l’impact sur la production est faible, et la population carcérale aux Etats-Unis atteint des records jamais vus dans le monde, bien au-delà des autres sociétés industrielles, dans une bonne mesure comme conséquence de la « guerre à la drogue ». On sait depuis longtemps que la façon la plus efficace de régler le problème de la drogue -qui se trouve aux Etats-Unis et non en Colombie- c’est l’information et les traitements médicaux ; la façon la moins efficace c’est des opérations hors de contrôle, comme la guerre chimique pour détruire les produits de la terre ou d’autres opérations de type contre-insurrectionnelles (CI). Les budgets sont orientés vers les politiques les moins efficaces, et ces choix sont maintenus malgré l’échec dans les objectifs proclamés.

Les faits, difficiles à ignorer, font surgir quelques questions évidentes. L’une des autorités du monde universitaire à propos de la Colombie, Charles Bergquist, remarque qu’« on pourrait objecter que la politique anti-drogue des Etats-Unis contribue de fait au contrôle d’une sous-classe, ethniquement différente, à l’intérieur et sert à l’extérieur les intérêts des Etats-Unis en matière économique et en matière de sécurité ». Bien des criminologues et bien des analystes des affaires internationales regarderaient probablement cela comme une sous-estimation considérable. Les croyances officielles deviennent encore plus difficiles à soutenir lorsque nous regardons la corrélation entre le recours à la violence et à la subversion de la part des Etats-Unis et l’accroissement de la production de drogue depuis la Deuxième guerre mondiale, tout cela étant documenté avec luxe de détails par Alfred McCoy, par Peter Dale Scott, et par d’autr es, et se reproduisant aujourd’hui encore en Afghanistan. Comme le signale Scott, analysant différents cas de subversions et d’interventions militaires états-uniennes, dans chacun de ces cas « il y une augmentation brutale du narcotrafic international et un accroissement de la consommation de la drogue aux Etats-Unis ». Dans le même temps, les vies des paysans colombiens, des Indiens, et des Afro-colombiens sont détruites au nom de l’affirmation solennelle qu’il est impératif d’effectuer ces crimes pour lutter contre la production et la consommation de drogue.

Notons cependant que l’encouragement à la production de drogue peut difficilement être considéré comme une invention des Etats-Unis : l’empire britannique était soutenu par la plus grande entreprise de narcotrafic de l’histoire mondiale, avec des effets abominables en Chine et en Inde, la plus grande partie de cet empire ayant été conquise pour monopoliser la production de l’opium.

Les prétextes officiels doivent faire face à des contre-preuves massives et ils ne sont soutenus par aucune preuve favorable (en dehors des déclarations des dirigeants, parlant invariablement de projets bien-intentionnés, qui sont par conséquent non informatives, quelle qu’en soit la source). Supposons cependant que nous acceptions la doctrine officielle et que nous prenions au sérieux les déclarations selon lesquelles le but des opérations contre-insurrectionnelles (CI) dirigées par les Etats-Unis, y compris la guerre chimique qui ruine la société paysanne, c’est bien d’éradiquer la drogue. Laissons de côté, pour le profit de l’argumentation, le fait que la subversion et l’agression des Etats-Unis continue de provoquer une augmentation de la production et de la consommation de la drogue. Y compris sur ces bases généreuses, les opérations des Etats-Unis en Colombie sont vraiment scandaleuses. Cela semble clair. Pour être encore plus clair, considérons le fait, non contesté, que les morts provoquées par le tabagisme dépassent de loin les morts provoquées par toutes les drogues dures combinées. De plus, les drogues dures sont nocives pour les consommateurs, alors que le tabac est nocif pour les autres - pas autant certes que l’alcool, qui tue beaucoup les autres (les accidents d’automobiles, la violence produite par l’alcool, etc.), mais de façon significative. Le nombre de personnes mortes en situation de « fumeurs passifs » excède probablement celui des morts de toutes les drogues dures réunies ; et les « drogues douces », comme la marijuana, qui sont sévèrement criminalisées alors qu’elles sont sans aucun doute bénignes (comme le café, la viande rouge, etc.), n’ont aucun effet mortel significatif connu.

Par ailleurs, alors que les cartels colombiens n’ont pas le droit de placer des panonceaux à Times Square, à New York, de faire de la publicité à la télévision ou d’encourager les enfants, ou d’autres secteurs vulnérables de la population, à consommer de la cocaïne et de l’héroïne, il n’y a guère d’empêchement à la publicité en faveur des produits à bases de tabac beaucoup plus mortels ; et en fait certains pays ont été menacés de sanctions commerciales graves s’ils violaient les principes sacr és du « libre marché » en tentant de réguler de telles pratiques. Une conclusion élémentaire surgit soudain : si les Etats-Unis sont autorisés à mener une guerre chimique visant des paysans pauvres en Colombie, alors la Colombie, et la Chine, et bien d’autres, sont autorisés à mener des opérations de guerre chimique contre les productions de l’agrobusiness en Caroline du nord et dans le Kentucky. Les commentaires devraient être inutiles.

La Colombie a une histoire violente, dans une large mesure enracinée dans le fait que ses grandes richesses naturelles et ses grandes ressources sont monopolisées par quelques secteurs privilégiés, souvent très brutaux, tandis que la majorité de la population vit dans la misère et endure une terrible répression. La tragique histoire de la Colombie avait pris cependant un nouveau tour au début des années 1960 lorsque l’intervention des Etats-Unis était devenue nettement plus importante - non qu’elle ait été faible auparavant, par exemple, lorsque Theodore Roosevelt avait volé une partie de la Colombie pour construire un canal de grande importance stratégique et économique pour les Etats-Unis. En 1962 John F. Kennedy a de fait modifié la mission des militaires latino-américains, laquelle est passée de « la défense hémisphérique », un résidu de la Deuxième guerre mondiale, à la « sécurité interne », un euphémisme pour parler de la guerre contre la population locale.

Les effets s’en sont fait ressentir partout en Amérique latine. Une des conséquences pour la Colombie, comme Stokes le décrit, c’était les recommandations officielles des Etats-Unis de s’appuyer sur la terreur paramilitaire contre « les tenants du communisme ». Les effets en Colombie ont été décrits par le président du Comité Permanent pour les Droits Humains, le diplomate Alfredo Vázquez Carrizosa. Au-delà des crimes qui sont institutionnalisés dans la « structure duale de la minorité prospère et de la majorité appauvrie et exclue, avec de grandes différences en richesses, en revenus, en accès à la participation politique », écrit-il, les initiatives de Kennedy ont mené à une « exacerbation de la violence par des facteurs externes », quand Washington « a fait de grands efforts pour transformer nos armées régulières en brigades contre-insurrectionnelles, acceptant la nouvelle stratégie des escadrons de la mort », choix qui « ont mené à ce qui est connu en Amérique latine comme la Doctrine de Sécurité nationale ». Il ne s’agissait pas de la « défense contre un ennemi externe, mais d’une façon de transformer l’establishment militaire en maître du jeu... [avec] le droit de combattre l’ennemi interne, comme précisé dans la doctrine brésilienne, la doctrine argentine, la doctrine uruguayenne, et la doctrine colombienne : c’est le droit de combattre et d’exterminer les travailleurs sociaux, les syndicalistes, des femmes et des hommes qui ne soutiennent pas l’establishment, et qui sont considérés comme des extrémistes communistes » - terme d’applicabilité très large dans le jargon de la doctrine contre-insurrectionnelle (CI), incluant les militants des droits humains, les prêtres organisant les paysans, les leaders ouvriers, et d’autr es cherchant à se pencher sur la question de la « structure duale » par des moyens non violents et démocratiques, bref, la grande masse des victimes de la structure duale, s’ils osent lever la tête.

Cette politique n’était certainement pas nouvelle. L’horrible exemple du Guatemala était bien antérieur. Et cette politique n’était pas limitée à l’Amérique latine. Par bien des points les opérations CI de l’immédiat après-guerre en Grèce (avec quelque 150 000 morts) et en Corée du sud (avec 100 000 morts) avaient inauguré le modèle longtemps avant. En dehors des atrocités commises au Guatemala, le gouvernement Eisenhower avait renversé le régime parlementaire de l’Iran et avait restauré le règne violent du Shah à seule fin d’empêcher l’Iran de prendre le contrôle de ses propres ressources ; et en 1958 il a mené les opérations clandestines les plus extrêmes de l’après-guerre afin d’affaiblir le régime parlementaire de l’Indonésie, lequel devenait dangereusement démocratique, et afin de diviser les îles éloignées, où se trouvaient la plupart des richesses - pour ne mentionner que quelques exemples. Mais un changement qualitatif s’est produit au début des années 1960.

En Amérique latine le gouvernement Kennedy a organisé un coup militaire au Brésil, lequel survient peu après l’assassinat de Kennedy, installant le premier régime de Sécurité nationale, avec des tortures à grande échelle, et détruisant, avec une répression féroce, les organisations populaires et tout vestige de démocratie. Ce coup, bien accueilli à Washington, fut considéré comme une « rébellion démocratique », « une grande victoire pour le monde libre », qui avait empêché une « perte totale des républiques de l’Amérique du sud pour l’Occident » et qui devrait « créer un climat nettement meilleur pour les investissements privés ». La révolution démocratique menée par les généraux néo-nazis était « la victoire la plus décisive de la liberté au milieu du XXème siècle », soutenait l’ambassadeur de Kennedy Lincoln Gordon, « [victoire] représentant un des moments charnières de l’histoire mondiale » de cette époque. Peu après, le problème de l’Indonésie a été réglé lorsque le général Suharto a pris le pouvoir à la faveur d’un coup d’Etat militaire, avec un « effrayant massacre de masse », comme le New York Times décrivait l’événement, « un rayon de lumière en Asie », selon les mots de leur commentateur libéral James Reston. Comme on le savait alors, il y a eu beaucoup de morts, peut-être un demi million, voire davantage, la plupart des paysans sans terre. La menace de l’excès de démocratie qui avait troublé le gouvernement Eisenhower était écartée avec la destruction du plus grand parti politique e nraciné dans les masses, lequel « avait gagné un fort soutien, non pas comme parti révolutionnaire [malgré son nom : PKI Parti communiste indonésien, note de l’auteur], mais en tant qu’organisation défendant les intérêts des humbles dans le cadre du système existant », observe le spécialiste australien de l’Indonésie Harold Crouch, et qui avait développé « une base de masse dans le paysannat » en raison de sa « vigueur dans la défense des intérêts des... pauvres ». L’euphorie de l’Occident était irrépressible et elle s’est poursuivie pendant que Suharto accomplissait l’un des plus terribles attentats contre les droits humains du XXème siècle, envahissant en plus le Timor oriental, y réalisant un massacre quasi-génocide avec le ferme soutien des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne parmi d’autres, jusqu’à la fin sanglante de l’année 1999. Le rayon de lumière en Indonésie avait aussi éliminé un pilier du Mouvement des non-alignés tant abhorré. Un deuxième pilier a été éliminé lorsque Israël a détruit l’armée de Nasser en 1967, consolidant au passage l’alliance entre les Etats-Unis et Israël qui se poursuit jusqu’à nos jours.

En Amérique latine le coup brésilien a provoqué un effet domino, la doctrine de Sécurité nationale s’est répandue partout sur le continent avec différent s degrés d’implication des Etats-Unis, mais avec un soutien constant et décisif, avec de terribles conséquences. Un exemple, c’est le « premier 11 septembre », au Chili, le 11 septembre 1973, lorsque les forces du général Pinochet ont bombardé le palais présidentiel, et ont démoli la plus ancienne et la plus vivante des démocraties d’Amérique latine, pour installer un régime de torture et de répression, basé sur la police secrète DINA, laquelle a été comparée au KGB et à la Gestapo par l’intelligence militaire états-unienne - cependant que Washington soutenait fermement le régime. Le chiffre officiel des morts pour le premier 11 septembre était de 3200 morts, ce qui équivaudrait à environ 50 000 aux Etats-Unis ; le chiffre réel était certainement beaucoup plus élevé. La DINA de Pinochet a vite rejoint les autres dictatures de l’Amérique latine dans leur plan international de terrorisme d’Etat appelé « Opération Condor ». Les acteurs de l’Opération Condor tuaient et torturaient impitoyablement dans tous ces pays et ils ont fini par étendre leurs activités terroristes jusqu’à l’Europe et aux Etats-Unis. Le mauvais génie Pinochet était fortement honoré, particulièrement par Reagan et par Thatcher, mais c’était assez général. Assassiner un diplomate respecté à Washington c’était aller trop loin, cependant ; du coup l’Opération Condor avait du plomb dans l’aile. Les pires atrocités en Argentine étaient encore à venir, ainsi que l’expansion du terrorisme d’Etat à l’Amérique centrale dans les années 1980, faisant des centaines de milliers de morts, provoquant la ruine de quatre pays, et occasionnant une condamnation des Etats-Unis par le Tribunal International en raison d’un « usage déloyal de la force » ( dit plus simplement : terrorisme international), condamnation soutenue par deux résolutions de Conseil de Sécurité (contrées par le veto). A la suite de ces deux résolutions, Washington a élevé la terreur à des sommets jamais atteints auparavant. Ce qui s’est produit en Colombie faisait donc partie d’un contexte beaucoup plus ample.

Les opérations terroristes des Etats-Unis en Amérique centrale étaient accompagnées par une expansion du trafic de drogue, concomitant habituel du terrorisme international, lequel repose principalement sur des éléments criminels et des ressourcesfinancières d’origine inconnue - c’est-à-direlenarcotrafic.La mobilisation desislamistes radicaux par Washington en Afghanistan, en collaboration avec l’intelligence pakistanaise et avec d’autres alliés, a donné une explosion encore plus forte de la production de drogue et du narcotrafic, avec des effets fatals dans la région et au-delà. Ces plans des Etats-Unis se développant en même temps que la « guerre à la drogue » aux Etats-Unis et en Colombie, aucune question embarrassante n’est survenue. La production et la distribution de drogue croissent rapidement au Kosovo et en Afghanistan, conformément au modèle traditionnel, tandis que les paysans colombiens souffrent et meurent des attaques de la guerre chimique et sont déplacés vers les bidonvilles urbains où ils peuvent s’installer auprès de millions de personnes qui les ont précédés. Il s’agit de l’une des plus grandes catastrophes de populations réfugiées dans le monde. Et aux Etats-Unis la drogue re ste toujours aussi disponible, sans changement. Les mesures connues pour leur efficacité face au problème de la drogue (pour ne pas parler des conditions sociales qui favorisent son émergence) ne sont guère appréciées, et les victimes vont des bidonvilles urbains vers les complexes industriels-prisons, comme certains criminologistes les appellent.

Les tueurs de masse et les tortionnaires des Etats de la Sécurité nationale en Amérique latine ont au moins parfois dû faire face à des investigations pour les crimes qu’ils ont commis. Certains se sont même retrouvés devant la just ice, bien que rien de comparable à ce qui devrait être de rigueur pour de tels crimes selon les critères occidentaux. D’autres, par contre, bénéficient de la plus totale impunité. Dans le plus grand travail de recherche sur l’Opération Condor, le journaliste-analyste John Dinges observe qu’« il n’y a qu’aux Etats-Unis -où les diplomates, les services secrets, et les militaires étaient intimement mêlés aux dictateurs et à leurs hommes de mains- qu’il y a eu un silence judiciaire sur les crimes des années Condor ». Les Etats-Unis, continue-t-il, « s’octroient à eux-mêmes une amnistie de facto encore plus généreuse que celle dont jouissent leurs alliés latino-américains : aucune commission vérité ni aucune commission d’investigation officielle n’a été organisée pour regarder de près les dommages humains collatéraux de toutes les guerres p ar délégation soutenues en Amérique latine ou ailleurs » - et, nous pourrions ajouter, les guerres actuelles, y compris des crimes horribles, couverts par les la même amnistie auto-octroyée.

Les puissants sont, de façon caractéristique, immunisés contre les poursuites, ou même contre les enquêtes sérieuses, et y compris contre la mémoire dans ce cas-là. Il n’y a que leurs citoyens qui peuvent mettre un terme à ces crimes, et à tous les crimes encore plus terribles qui sont le résultat de l’impunité permanente.

Comme Stokes le montre avec des détails édifiants, la politique des Etats-Unis se poursuit tandis que les tactiques et les prétextes sont modifiés selon les circonstances. Parfois les principes de base sont déclarés de façon franche. Ainsi Gerald Haines, historien de la diplomatie (et également historien de la CIA), introduit son étude sur « l’Américanisation du Brésil » en observant qu’« après la Deuxième guerre mondiale les Etats-Unis ont assumé, pour leur propre intérêt, la responsabilité de la bonne santé du système capitaliste mondial » - ce qui ne signifie pas la bonne santé des peuples du système, comme les événements allaient le montrer, sans surprise. L’ennemi était le « communisme ». Un prestigieux groupe de recherche de la Fondation Woodrow Wilson et de la National Planning Association [Association pour la planification nationale], dans une étude de 1955 sur l’économie politique de la politique étrangère des Etats-Unis, en avaient souligné les raisons : la première menace du communisme, concluait l’étude, c’est l’évolution économique des pouvoirs communistes « vers des formes qui réduisent leur volonté et leur capacité à être complémentaire des économies industrielles de l’Ouest ». Donc, tout à fait logiquement, les perspectives de développement indépendant devaient être considérées comme un véritable danger, et elles devaient être préalablement combattues par la violence si nécessaire. C’est particulièrement vrai si la société dans l’erreur montre des signes de réussite sur des terrains qui pourraient être significatifs pour d’autres qui souffrent une injustice et une oppression similaires. Dans ce cas-là il s’agit d’un « virus » qui pourrait « infecter les autres », une « pomme pourrie » qui pourrait « perdre le panier », selon la terminologie des grands planificateurs, décrivant la véritable théorie du domino, et non pas la version fabriquée pour rendre obéissant des citoyens états-uniens apeurés.

La Guerre froide elle-même avait des caractéristiques semblables, s’étalant sur tout une vie pour des raisons d’échelle. Cela est implicitement reconnu par de fameux universitaires de l’establishment, notamment John Lewis Gaddis, considéré comme le connaisseur sur la question de la Guerre froide. Il fait, et de façon vraisemblable, remonter la Guerre froide à 1917, lorsque la Russie s’est affranchie de ses relations de dépendance semi-coloniale vis-à-vis de l’Occident et lorsqu’elle a cherché à suivre sa propre voie. Gaddis expose des principes fondamentaux de façon éclairante lorsqu’il considère la simple existence du régime bolchevik comme une forme d’agression. Ainsi l’intervention des puissances occidentales relevait de l’auto-défense, « en réponse à une intervention, potentiellement de grande portée, de la part du nouveau gouvernement soviétique dans les affaires intérieures, non seulement de l’Occident, mais de quasiment tous les pays du monde », c’est-à-dire, « le défi de la Révolution -qui pouvait difficilement être plus radical- envers l’ordre capitaliste menacé dans son existence même ». Un changement d’ordre social en Russie et l’annonce d’intentions de généraliser le modèle ailleurs c’est une agression qui mérite une invasion considérée comme de l’auto-défense.

La menace pour laquelle la Russie pouvait être un « virus » était très réelle, Woodrow Wilson et Lloyd George l’ont reconnu, non seulement dans le monde colonial mais y compris dans les riches sociétés industrielles. Ces inquiétudes restaient très présentes durant les années 1960, comme on le voit dans les archives internes. Il n’y a aucune raison d’être surpris donc que ces pensées soient réitérées sans arrêt, comme lorsque les architectes de la politique de Kennedy et Johnson alertaient sur le fait que la « simple existence » du régime Castro à Cuba représente un « défi victorieux » à la politique des Etats-Unis ayant son origine dans la Doctrine Monroe ; si bien que « les terreurs de la terre » devaient visiter Cuba, pour reprendre l’expression de l’historien Arthur Schlesinger, confident de Kennedy, décrivant le premier objectif de Robert Kennedy, à qui on avait attribué la responsabilité des opérations terroristes.

La Colombie, une fois de plus, se trouve dans le cadre d’un schéma beaucoup plus général, bien que dans chaque cas, les horreurs endurées sont terribles dans leurs indescriptibles et particulières modalités.

Noam Chomsky

13:28 Écrit par eric blair | Lien permanent | Commentaires (30) |  Facebook |

je me lasse, j'arrête, ça me fatigue...

et de un, trouvé sur oumma...un copain de val, ton meddeb....qui se ressemble....

 

« La guerre civile des années quatre vingt dix a fait plus de cent cinquante mille victimes, assassinées par les islamismes. Des journalistes, des artistes, des paysans, des juristes... Nombre d’Algériens, dont la vie était menacée, se sont exilés en France. On peut imaginer combien, à leurs yeux, la critique de la religion n’a rien à voir avec un quelconque racisme anti-arabe. » C’est là un extrait de l’éditorial de Philipe Val dans Charlie Hebdo.

Voilà en quelques mots déséquilibrés Philipe Val promu porte-parole de tous les Algériens, voyant à travers leurs yeux. Mais il n’allait pas s’en tenir là et le voilà derechef parti à l’assaut de tous les plateaux de télévision française pour faire la promotion de sa croisade. On le retrouve ainsi dans Ripostes le dimanche 19 février, où il coupe la parole à Fouad Alaoui (présent là au titre de représentant des musulmans, et par extension de tous les Maghrébins, titre qu’il a gagné grâce à la contribution de Nicolas Sarkozy à l’intégration de cette « communauté » dans la République) car, lui dit-il : « Vous ne représentez qu’une partie infime des musulmans ! ». Qui représente donc la partie majoritaire ? Philipe Val, bien sûr. Mais il ne néglige pas de chercher où il peut d’improbables soutiens.

Serge Moati (adepte de la non-ingérence étrangère dans les affaires franco-françaises) a ainsi fait venir d’Algérie Dilem (qui dit qu’avec les islamistes « c’est clair, il vous trouvent, ils vous zigouillent » avant d’affirmer naïvement : « Je vis tout à fait normalement ») et de Tunisie Abdelwahab Meddeb (qui pousse une gueulante à blanc contre le « fascisme » (1) ) pour faire chacun à sa façon un plaidoyer pour la dictature. Philipe Val est aussi la vedette de la soirée Théma d’Arte le 22 février, animée par Daniel Cohn-Bendit. Là encore, il n’a qu’un mot à la bouche, l’Algérie, l’Algérie, l’Algérie. Chaque fois, les Algériens présents, des républicains, des laïques, des féministes, ont beau affirmer qu’ils le réprouvent, lui n’en démord pas : il sait mieux qu’eux ce que pensent les Algériens. Comment ? Lui auraient-ils communiqué leurs plus intimes pensées par télépathie ? On n’en saura rien puisque personne n’a poussé le sacrilège jusqu’à lui contester ce pouvoir exorbitant.

 

 

et de deux...

 

Maladie de l’Islam

de Abdelwahab Meddeb, Paris, Seuil, 2002, 223 p.

En consacrant son dernier livre à l’intégrisme, la maladie supposée de

l’Islam, Abdelwahab Meddeb se pose, sans fausse modestie, en égal de Voltaire

et de Thomas Mann. En effet, si chacun de ses deux illustres prédécesseurs

s’est distingué par sa lucidité dans l’identification des causes réelles de

la maladie de sa communauté et par son courage et sa détermination dans la

dénonciation de celle-ci (voir de Voltaire, Traité sur la tolérance, Paris,

Garnier-Flammarion, 1989 et de Thomas Mann, Journal du « Docteur Faustus

», Paris, Christian Bourgeois, 1994), A. Meddeb, Tunisien d’origine

musulmane, a décidé, dans la foulée des attentats du 11 septembre contre les

Twin Towers, d’emprunter leur « technique » pour l’appliquer à la communauté

musulmane. Il précise en effet que : « si le fanatisme fut la maladie du

catholicisme, si le nazisme fut la maladie de l’Allemagne, il est sûr que l’intégrisme

est la maladie de l’Islam » (p. 12). En soutenant d’emblée qu’« appeler

à conduire les affaires humaines au nom de Dieu ne peut qu’engendrer des

fanatiques capables de tous les désastres », il ne fait pas mystère de sa volonté

de s’inviter dans le club prestigieux des « anti-cléricaux » qui ont pavé, devant

leurs peuples, la voie d’une modernité jugée inéluctable. A. Meddeb paraît

convaincu que le déclencheur de l’intégrisme qu’il prend pour la maladie de

l’Islam est à rechercher essentiellement dans l’impasse, imposée de l’intérieur

du monde musulman, qu’on y fait sur le débat et la discussion, une impasse

ignorant, selon lui, la pluralité des opinions et ne ménageant aucune place au

désaccord et à la différence. Il ne semble pas sous-estimer pour autant les raisons

externes qui, dit-il, l’« entretiennent » et « participent à sa propagation »

(p. 14). Ces raisons externes, il les répertorie, selon leur importance, de la

manière suivante : « la non-reconnaissance de l’Islam par l’Occident, comme

représentant d’une altérité intérieure, la façon de le cantonner dans le statut de

l’exclu, la manière avec laquelle l’Occident renie ses propres principes dès

que l’intérêt le réclame [et enfin] la façon qu’a l’Occident (et, de nos jours,

sous la forme de l’Américain) d’exercer dans l’impunité son hégémonie selon

la politique dite de deux poids deux mesures » (p. 14).

Tordant le cou à un préjugé persistant selon lequel l’intégrisme serait l’apanage

exclusif des couches défavorisées et incultes, A. Meddeb relève que les

auteurs des attentats meurtriers du 11 septembre 2001 contre les États-Unis

« par-delà leur contamination par la maladie de l’Islam, […] sont les fils de leur

époque, le pur produit de l’américanisation du monde : ceux-là même qui firent

du digital leur jeu d’enfant, de la télévision leur mémoire, sans avoir eu besoin

de procéder à la transmutation de l’archaïsme qui habite leur esprit et leur âme »

(p. 16). A. Meddeb soutient que cet état d’esprit a fait naître chez « l’Arabe

comme chez le Musulman [face à l’Occident] le ressentiment » propre à

l’homme qui « reçoit sans avoir les moyens de donner ni d’être affirmatif »

Politique et Sociétés, vol. 21, no 3, 2002

(p. 19). D’aristocratique lorsqu’il était en position de force, « le sujet islamique

», poursuit l’auteur, qui, à défaut d’analyse cohérente, objective et convaincante,

n’hésite pas ici à puiser l’essentiel de son argumentation dans les manuels

à la mode décrivant le frustré-type, « devint peu à peu l’homme du ressentiment,

cet homme […] insatisfait, se pensant au-dessus des conditions qui lui sont faites

; comme tout semi-intellectuel, il s’avère (dans son refus et sa haine accumulés)

candidat à la vengeance, prédisposé à l’action insurrectionnelle et à ce

qu’elle comporte de dissimulation et sacrifice » (p. 22).

La propagation rapide de l’intégrisme islamique au cours des dernières

décennies est la conséquence logique,A. Meddeb en est convaincu, de la perte

d’attrait subi par le modèle européen. À celui-ci on a substitué le modèle américain

qui, parce qu’il repose, soutient-il, sur la croyance que « la religion […]

mène aux lumières [et] […] [que] l’observance des lois divines […] conduit à

la liberté », a permis « sur la scène du marché mondial [que] l’Américain double

le Wahhabite 1 et l’initie à la technique qui l’aide à respirer au rythme de

l’Amérique, où qu’il se trouve dans le monde. Dans ce compagnonnage, le

Wahhabite s’enrichit matériellement et investit dans la propagation de sa foi »

(p. 77).

Les relations privilégiées entretenues depuis des décennies par les États-

Unis et l’Arabie saoudite, pays que l’auteur considère comme le principal

foyer de l’intégrisme, ont connu, selon lui, un développement accéléré dans le

cadre de la lutte commune contre l’ex-Union soviétique, en Afghanistan, où

sous l’égide de la CIA, « l’âme archaïque et la richesse s’unissent pour assurer

aux intégristes l’initiation technique aux armes les plus sophistiquées »

(p. 142).

Relevant que les États-Unis ont continué jusqu’en août 2001 d’établir,

contre toute éthique et tout bon sens, des relations solides avec toutes les factions

intégristes et leurs mentors, et qu’ils se sont toujours accommodés de

leurs pratiques répréhensibles, l’auteur se montre très critique à l’égard de ce

qu’il appelle la politique impérialiste des États-Unis et du rôle de juge et partie

que ces derniers s’arrogent dans les conflits mondiaux : « la manière, ditil,

de lier la survie du principe à l’intérêt [risque de] ruine[r] le principe luimême

» (p. 148).

En conclusion l’auteur, tenant compte du fait que « c’est l’exercice de

l’injustice dans l’impunité qui nourrit la haine et le hideux terrorisme, lequel

reste l’arme du démuni, du faible, de celui qui a épuisé les ressources du

droit » (p. 213), recommande, pour guérir la religion musulmane de sa maladie

intégriste, que l’Islam s’intègre dans « la scène commune » au point de

vue tant culturel et que politique. Sur le plan culturel, A. Meddeb propose,

comme remède à la maladie de l’intégrisme musulman, d’en finir avec « le

mythe d’Ismaël » et avec le préjugé qu’il entretient quant à la supériorité

d’une descendance sur une autre et de réaliser « l’intégration du legs islamique

aux sources de la pensée et de la création (tout autant que le fonds grec,

164 RECENSIONS

1. Par «Wahhabite », l’auteur désigne ici le citoyen saoudien, en référence au père

spirituel de l’État saoudien, Ibnou Abdel-Wahhab.

latin, hébraïque, japonais, chinois, indien) » (p. 202). Sur le plan politique,

A. Meddeb souligne l’importance de mettre fin à l’embargo contre l’Irak, d’en

arriver à une solution du problème palestino-israélien sur la base de la reconnaissance

de deux États souverains, l’un pour le peuple juif et l’autre pour le

peuple palestinien, et de redéfinir les rapports entre les États-Unis et l’Arabie

Saoudite sur de nouvelles bases qui tiennent compte du devoir politique de

liberté et de démocratie.

Le livre de A. Meddeb, par ses nombreuses références à l’histoire musulmane,

peut piquer la curiosité du lecteur et l’inciter à vouloir connaître davantage

un monde musulman pluriel, riche et souvent complexe pour en découvrir

les véritables ressorts. Il n’en demeure pas moins vrai que le parti pris

sans nuance de l’auteur en faveur du modèle républicain français d’intégration

considéré, contre toute évidence 2 et à l’exclusion de tout autre, comme le

meilleur système en la matière, l’a empêché de bien saisir l’originalité et les

énormes qualités de ce qu’il appelle le système américain. Il convient de relever

également qu’en focalisant l’attention sur l’Arabie saoudite, présentée

comme la seule source de l’intégrisme, l’auteur donne l’impression de vouloir

absoudre les autres régimes arabes et musulmans qui, en refusant à leurs

citoyens tout espace de liberté où ils peuvent jouir d’un minimum de droits,

en leur imposant une modernité qui viole systématiquement les valeurs et les

principes de leur religion, assument une responsabilité écrasante dans la montée

et le développement de « la maladie de l’Islam ». Ce faisant, il diminue

considérablement la portée d’une étude qui aurait pu, sur un sujet aussi brûlant

et important que l’Islam, être plus solide et pertinente…

Sayed Baba

Université d’Ottawa

 

 

11:14 Écrit par eric blair | Lien permanent | Commentaires (43) |  Facebook |

03/03/2006

Ali...baba...?

Tariq Ali est un écrivain britannique d’origine pakistanaise. Militant anti-impérialiste athée, il a cependant passé des années à étudier en profondeur l’islam. Au départ, il s’agissait de réagir à la grotesque propagande anti-arabe qui avait suivi la première guerre du Golfe. Ce conflit avait révélé à quel point l’Occident méconnaissait l’islam. Plus récemment, Tariq Ali a publié Le Choc des intégrismes (Paris, Textuel, 2002), afin de replacer les événements du 11 septembre 2001 dans une perspective historique.*



solidaritéS, février 2006.


C’est bien sûr l’assassinat du cinéaste Theo Van Gogh et les menaces adressées à la députée libérale Ayaan Hirsi Ali qui ont particulièrement attiré l’attention sur l’islam aux Pays-Bas. Comme elle, tu es un incroyant issu du monde musulman. T’es-tu déjà senti menacé ?

- Non, jamais. Je voyage beaucoup, autant dans le monde musulman que dans le reste du monde, mais je ne me suis encore jamais senti menacé. Pourquoi cela ? C’est sans doute que les gens qui ne sont pas d’accord avec moi sur la religion savent que je suis un ennemi de l’impérialisme. Je ne cesse de critiquer l’impérialisme et ses entreprises, plus que les croyant-e-s. Tandis que Hirsi Ali et les gens comme elle, aux Etats-Unis et en Europe, font profession d’attaquer l’islam. Il y a d’autres questions importantes dans le monde. Pourquoi ces gens se concentrent-ils sans arrêt sur l’islam ? Par leur façon de s’en prendre à l’islam, ils collent aux préjugés existants. Et pour cela, ils sont haïs. Il n’y a aucune excuse ni justification aux actes de violence contre ces gens. Il faut discuter avec eux. Mais ces actes sont un signe de désespoir : des hommes sont à ce point à bout, qu’ils recourent à la violence.


Ne crois-tu pas que la violence et les menaces contre ces personnes constituent aussi une menace pour tous ceux/celles, d’origine musulmane, qui ne sont pas dans la norme ? Pour les incroyant-e-s, les féministes, les homosexuel-les ?

- Certainement. Mais il faut savoir que la communauté musulmane est très diversifiée. Les gens connaissent très mal le monde musulman. L’image qu’ils s’en font est en grande partie perçue au travers des communautés immigrées en Europe, qui diffèrent d’ailleurs beaucoup les unes des autres. La vie dans le monde musulman n’est pas monolithique : il y a des croyant-e-s, des incroyant-e-s, des athées. Que les incroyant-e-s puissent s’exprimer librement, c’est évidemment une autre affaire. Souvent, ils ne le peuvent pas, mais cela ne signifie pas qu’ils/elles n’existent pas. Comme c’est le cas ici, la religion n’est pas l’élément central de la vie des musulman-e-s. Les gens travaillent, mangent, font l’amour, construisent des familles. Beaucoup vont à la mosquée, d’autres pas. Exactement comme dans d’autres parties du monde. La différence réside seulement en cela que, dans quelques pays, il est défendu de critiquer l’islam. Mais ce n’est pas le cas, par exemple, en Turquie. Dans d’autres pays où c’était possible aussi, cela est devenu plus difficile aujourd’hui.


La religion assume bien une plus grande importance. Pour les jeunes musulman-e-s en Occident, l’islam est, dans une large mesure, une question identitaire.

- Je le pense aussi. Cela résulte de différents facteurs, mais avant tout du vide du capitalisme actuel. Il n‘y a pas de véritable alternative. Beaucoup de gens le sentent et se tournent vers la religion, pas seulement les musulman-e-s. Depuis vingt ou trente ans, des gens qui ne se considéraient pas comme particulièrement religieux, se tournent désormais vers l’islam, le christianisme, le bouddhisme, etc. Pourquoi ? Parce que le capitalisme aplatit tout, comme un rouleau compresseur, et que les êtres humains veulent trouver un refuge pour eux-mêmes. Parce qu’ils sont nombreux à ne plus voir aucune alternative socioéconomique, ils en reviennent à la religion. C’est pourquoi, dans les communautés d’immigré-e-s, il y a des gens qui considèrent leur identité sous un angle purement religieux, et je n’attends rien de bon de cela. Mais je pense aussi que tout ça changera dans les générations à venir. Aujourd’hui, les gens ne sont pas tous religieux avec la même intensité, on peut voir différentes variantes. Je ne crois pas que le retour à la religion soit universel.


Un aspect de la représentation orientaliste des musulman-e-s qui domine aujourd’hui, c’est qu’ils/elles sont dépeints comme des gens qui ne peuvent se comporter que de façon acritique et dogmatique vis-à-vis du Coran, tandis que d’autres croyant-e-s, avant tout les chrétiens, sont réputés capables de produire une interprétation moderne de leur livre saint.

- C’est en réalité une représentation erronée, bien que très répandue. C’est pourquoi, j’insiste sur la diversité dans le monde musulman. En Pologne, l’église a joué, en son temps, un rôle significatif dans la lutte contre le régime stalinien. A l’Ouest, son rôle a été salué avec enthousiasme. Pourquoi ces deux poids et deux mesures ? Beaucoup de gens dans le monde musulman considèrent une attaque contre l’islam comme inacceptable. Beaucoup d’entre eux, sans être du tout religieux - j’en connais quelques uns - disent : « Oui, je suis musulman-e ». Cela résulte du fait que les Etats-Unis ont rendu, d’un certain point de vue, inacceptable d’être musulman.

Vous vivez dans un pays [les Pays-Bas] dans lequel la religion a occupé une position dominante de façon extrême. Le fondamentalisme protestant est l’une des pires formes du fondamentalisme. Le fondamentalisme protestant, d’origine anglaise ou néerlandaise, a été responsable d’un génocide en Amérique du Nord ; il a anéanti la population indigène au nom du progrès - quelque chose que les musulman-e-s n’ont pas encore fait.


Partout où l’on voit ce renouveau religieux dont tu parles - parmi les musulman-e-s en Occident, parmi les chrétien-ne-s états-uniens... - on remarque que des représentations conservatrices de la sexualité y jouent un grand rôle.

- Cela en a toujours été ainsi. Je ne crois pas que le capitalisme s’évertue à ce que les être humains aient des représentations conservatrices de la sexualité, mais le capitalisme veut qu’ils/elles soient élevés dans des noyaux familiaux, isolés les uns des autres. Lorsque la religion occupe une place centrale dans l’identité d’une personne, alors elle cherche à se distinguer de son entourage ; elle défend la morale et se prononce contre l’homosexualité, tout en affirmant que les femmes ont une valeur inférieure. Dans la formation de l’identité de chacun-e, la question de la sexualité joue un grand rôle. Les êtres humains sont constamment à la recherche de distinctions et les trouvent le plus facilement dans la religion.


Y a-t-il un futur pour le mouvement féministe dans le monde musulman et dans les sociétés musulmanes ici à l’Ouest ?

- Bien sûr. Il y a eu, par exemple, un mouvement très efficace, au Pakistan, contre la législation islamique introduite pendant la dictature, en 1977. Dans tout le pays, des femmes se sont organisées, ont fait des manifestations et ont critiqué la charia. L’Egypte, le Maroc, le Nigeria et la Tunisie ont connu des mouvements féministes. Les Etats ont réagi par rapport à ce défi, soit en créant eux-mêmes des mouvements fondamentalistes, comme au Pakistan, soit en collaborant avec ceux-ci, comme en Egypte. En échange d’une politique conservatrice et hostile aux femmes de la part des autorités, les fondamentalistes se sont engagés à ne plus attaquer l’Etat.

En Occident, dans le futur, des mouvements féministes devront se développer, qui soient en même temps explicitement anti-impérialistes. Alors, il sera possible de gagner de jeunes femmes musulmanes au féminisme. Malheureusement, en Occident, le féminisme existe peu comme un courant politique.


Dans le cadre de ton insistance sur les différences, tu parles dans Le Choc des intégrismes, d’un multiculturalisme officiel.

- Oui, là réside la cause de la recherche de différences. Quand on regarde la Grande-Bretagne, on remarque que la religion y a été soutenue - par le gouvernement, et avant tout par Blair. Même après le 11 septembre, la fondation d’institutions religieuses, par exemple d’écoles confessionnelles, a été encouragée. Au sein du multiculturalisme officiel, les différences entre les gens sont perçues comme une bonne chose. En partie, cela est vraiment ainsi - les gens sont différents. Mais en tant que socialiste, je sais aussi combien cela coûte de s’unir. Je crois que parmi les jeunes, il y a plus de convergences que de différences. Je suis optimiste : l’importance des lignes de clivage religieuses ne va pas durer longtemps en Europe, peut-être trente ou quarante ans.


Pourquoi ?

- Cyniquement dit : parce que le capitalisme est aveugle en ce qui concerne le sexe, la couleur de la peau ou la religion. Dans la mesure où il croît et s’étend, il met de côté toutes les particularités des êtres humains. Cela s’est toujours passé ainsi.


La gauche est-elle capable de montrer une alternative ?

- La gauche est actuellement très faible. En ce qui concerne la gauche radicale, je ne suis pas optimiste. En Grande-Bretagne, je n’appartiens pas à Respect [coalition de la gauche anti-libérale, ndlr]. J’ai des divergences avec eux sur quelques points. La façon dont les choses se passent au sein de Respect, c’est du pur opportunisme. Je suis évidemment pour travailler avec les groupes musulmans, mais pour des socialistes, le but doit être de gagner les adeptes de la religion à notre propre point de vue, non de les laisser dans leur retranchement.


On devrait ainsi travailler ensemble de façon moins acritique ?

- Bien entendu. Comme Respect le fait, ça ne va rien donner. Il faut trouver un terrain neutre qui peut offrir un espace à la discussion. Il ne faut pas dissimuler ou voiler son propre point de vue en le mettant sous la table. Bien des groupes [musulmans] avec lesquels [Respect] développe une collaboration ont des racines très conservatrices et réactionnaires. Dans les pays d’où ils viennent, comme par exemple l’Egypte ou l’Indonésie, ils ont toujours été des ennemis de la gauche.


C’est l’un des problèmes que rencontrent les anti-racistes et les socialistes. D’une part, nous voulons développer la solidarité avec les minorités discriminées, mais d’autre part, il nous faut maintenir une position critique par rapport aux modes de pensée conservateurs qui prévalent, en partie, parmi ces minorités.

- Pour les socialistes, la tâche est claire : les communautés musulmanes doivent être défendues contre la diabolisation et la répression, contre la représentation très répandue que le terrorisme est propre à l’islam. Tout cela doit être énergiquement combattu. Mais en même temps, on ne doit pas fermer les yeux sur le conservatisme social qui règne dans ces communautés, ni le dissimuler. Il faut essayer de gagner ces gens à nos propres idées.

J’aimerais donner un exemple : le dernier chapitre de mon livre est une lettre ouverte à un jeune musulman. Après avoir écrit cette lettre, près d’un an plus tard, j’ai reçu une réponse de quelques jeunes musulman-e-s. Ils ont pensé qu’ils étaient en cause dans ma lettre, parce qu’ils y avaient retrouvé des remarques qu’ils avaient faites eux-mêmes. Ils étaient surpris qu’elles aient été traitées sérieusement et en avaient aussi beaucoup discuté entre eux. Résultat : deux d’entre eux ont adhéré au Scottish Socialist Party (SSP) [parti de la gauche anticapitaliste écossaise, ndlr].

Notre but doit être de renforcer la position des plus jeunes, qui s’orientent vers une perspective progressiste et laïque. C’est très important. Il y a beaucoup de gens progressistes à découvrir dans les communautés musulmanes, mais en raison de l’atmosphère qui y règne, ils ne peuvent pas de toute évidence s’affirmer au grand jour. Ce sont ces gens qui peuvent construire des forces laïques et que nous devons soutenir. Et c’est avant tout parmi les jeunes filles que l’on trouvera de telles ressources. On peut gagner beaucoup parmi eux/elles, si nous ne les ignorons pas, ce à quoi tend l’extrême gauche en France. L’extrême gauche française est l’image en miroir de l’opportunisme britannique. Elle n’a pratiquement pas de contact avec la communauté musulmane et ne considère pas cela comme une priorité. Les deux attitudes sont erronées - il nous faut trouver une voie intermédiaire.

Entretien réalisé par Alex DE JONG et Paul MEPSCHEN

* Cet entretien a été publié dans le journal néerlandais Grenzeloos (n° 80, mars-avril 2005). Notre traduction.

12:58 Écrit par eric blair | Lien permanent | Commentaires (31) |  Facebook |