06/03/2006

qui d'autre pour finir en beauté....

Cependant que j’écris je viens juste de recevoir la dernière des nouvelles régulières provenant de l’organisation de défense des droits humains Justicia y Paz de Bogotá, dirigée par un prêtre courageux, le père Javier Giraldo, un des leaders en Colombie dans la défense des droits humains, exposé à de grands risques personnels. Cette dernière nouvelle fait état de l’assassinat d’une militante afro-colombienne de défense des droits humains, Yolanda Cerón Delgado, alors qu’elle quittait les locaux de la pastorale sociale à proximité du commissariat de police. Justicia y Paz rapporte qu’il s’agit d’une opération paramilitaire typique, en collaboration avec les forces officielles de l’armée et de la police. Hélas, l’événement n’est pas extraordinaire.

Quelques semaines auparavant un fait insolite s’était produit : une surprenante reconnaissance de responsabilité. Le parquet avait rendu compte du fait que l’armée mentait lorsqu’elle affirmait que trois syndicalistes assassinés étaient des rebelles marxistes tués dans un échange de tirs. Ils avaient en fait été assassinés par l’armée. Rendant compte de la reconnaissance de l’armée, le New York Times observe que « la Colombie est de loin le pays le plus dangereux pour les syndicalistes, avec 94 tués l’an passé [en 2003] et 47 tués entre janvier et le 25 août cette année [2004] », la plupart assassinés « par les dirigeants des paramilitaires d’extrême droite liés à des unités militaires hors de contrôle [to rogue army units] ». Le terme « rogue » est une interprétation et non une description.

Le chiffre total de syndicalistes assassinés dans le monde en 2003 était de 123, dont les trois quarts en Colombie. Ces proportions sont stables depuis quelques temps. La Colombie n’a pas seulement été le lieu le plus dangereux du monde pour les dirigeants ouvriers, autant que les statistiques soient disponibles, mais elle est plus dangereuse que l’ensemble du reste du monde. Pour prendre un autre exemple, le Jour des Droits Humains, le 10 décembre 2002, la Confédération Internationale des Syndicats Libres a publié son rapport annuel concernant les droits syndicaux. Ce rapport signalait que jusqu’à ce jour plus de 150 syndicalistes avaient été tués durant l’année en Colombie. Le chiffre final pour l’année 2002 rapporté par l’Organisation Internationale du Travail dans son rapport annuel de 2003 était de 184 syndicalistes assassinés en Colombie, 85% du total mondial de 2002. Les chiffres de ces dernières années sont du même ordre de grandeur.

Ces assassinats sont tout d’abord attribués aux paramilitaires ou aux forces de sécurité, une distinction qui ne fait pas tellement de différence. Leur connexion est tellement forte que Human Rights Watch (HRW) parle des paramilitaires comme de la « Sixième Division » de l’armée colombienne. Comme HRW, Amnesty International, et d’autres organisations de défense des droits humains l’ont documenté, les assassinats politiques en Colombie -dont les assassinats de syndicalistes ne sont qu’une petite partie- jouissent d’une impunité presque totale. Ces organisations demandent la fin de l’impunité et la fin de l’aide militaire états-unienne tant que ces atrocités se poursuivent sans discrétion. L’aide militaire con tinue d’être envoyée en abondance, sous des prétextes plutôt embarrassants.

Il reste à voir si la reconnaissance de la responsabilité de l’armée dans les assassinats commis, en septembre 2004, mène à des actions judiciaires concrètes. Si on se fie au passé, il ne se produira rien au-delà des plus bas niveaux, bien que les preuves des responsabilités militaires et civiles à un niveau supérieur soient assez consistantes. Il y a eu en certaines occasions des investigations sérieuses lorsque de gros massacres avaient été commis. Le plus significatif c’est le massacre de Trujillo de 1990, quand plus de 60 personnes avaient été tuées lors d’une opération de l’arm ée particulièrement brutale ; leurs corps avaient été découpés avec des tronçonneuses. A l’initiative de Justicia y Paz, le gouvernement Samper avait accepté que soit organisé une commission d’investigation indépendante, incluant des membres du gouvernement, laquelle avait ensuite publié un rapport détaillé, identifiant les militaires alors en poste, le major Alirio Urueña Jarañillo. Dix ans plus tard, le père Giraldo rapportait que rien n’avait été fait : « Pas un seul des coupables n’a été sanctionné », dit-il, « alors que d’autres victimes ont été identifiées durant les années postérieures ». L’aide militaire états-unienne n’a pas seulement continué de parvenir à l’armée colombienne, mais elle a été augmentée.

A l’époque du massacre de Trujillo la Colombie avait les pires chiffres du continent en matière de droits humains - non pas parce que les atrocités en Colombie avaient augmenté de façon notable, mais parce que les atrocités avaient baissé au Salvador et dans d’autres Etats clients des Etats-Unis. La Colombie est devenue, de loin, la plus grande bénéficiaire de l’aide militaire états-unienne à l’échelle mondiale (hors Israël et l’Egypte, toujours une catégorie à part), remplaçant la Turquie - non pas parce que les atrocités en Colombie avaient augmenté mais parce que les atrocités en Turquie avaient baissé. Pendant les années 1990, la Turquie a mené sa brutale guerre contre-insurrectionnelle contre sa propre population kurde, faisant des dizaines de milliers de morts et probablement des millions de personnes déplacées de leurs villages, beaucoup survivant dans des habitats précaires dans de misérables bidonvilles à Istanbul, dans des abris de fortune dans la capitale semi-officielle du pays kurde Diyarbakir, ou n’importe où où ils pouvaient trouver un abri. Ces atrocités étaient accompagnées par des tortures, par la destruction de la terre et de la forêt, et par tous les crimes les plus barbares imaginables. Les armes sont arrivées des Etats-Unis de plus en plus nombreuses, représentant environ 80% de l’armement turc. Rien que pour l’année 1997 Clinton a envoyé plus d’armes à la Turquie que pendant l’ensemble de la période de la Guerre froide avant le lancement de la campagne contre-insurrectionnelle. En 1999 la campagne était considérée comme « un succès » et la Colombie a pris la première place. Elle a ensuite gardé sa première place comme « plus grande catastrophe humanitaire de l’hémisphère occidental, et de loin », comme l’a confirmé le sous-secrétaire des Nations Unies pour les questions humanitaires Jan Egeland lors d’une conférence de presse en mai 2004 à New York.

Il n’y a rien de particulièrement nouveau en ce qui concerne le rapport entre l’aide états-unienne et les atroces violations des droits humains. C’est même au contraire une corrélation plutôt habituelle. L’universitaire états-unien spécialiste de la question des droits humains en Amérique latine, Lars Schoultz, avait montré dans une étude de 1981 que l’aide états-unienne « avait tendance à aller de façon disproportionnée vers les gouvernements latino-américains qui torturent leurs citoyens, ... vers les violateurs des droits humains sur le continent ». Cela inclut l’aide militaire, cela n’a rien à voir avec les besoins éventuels, et cela existe pendant le gouvernement Carter. Dans une autre étude universitaire, la latino-américaniste Martha Huggins a observé que les chiffres provenant de l’Amérique latine suggèrent que « plus l’aide provenant des Etats-Unis est importante, plus les institutions policières et les gouvernements deviennent brutaux et anti-démocratiques ». L’économiste Edward Herman repère la même corrélation entre l’aide militaire états-unienne et le terrorisme d’Etat partout dans le monde, mais il offre une étude supplémentaire qui donne une explication plausible. L’aide des Etats-Unis, dit-il, accompagnait de près une amélioration dans le climat des affaires, comme on pourrait s’y attendre. Dans les dépendances des Etats-Unis il s’avère que, de façon tout à fait routinière, et de façon tout à fait compréhensible, le climat pour les affaires et pour les investissements avantageux est amélioré par les assassinats de syndicalistes, par la torture et par les assassinats de paysans, par les assassinats de prêtres et de militants de défense des droits humain s, etc. Il y a donc une deuxième corrélation entre l’aide des Etats-Unis et les violations des droits humains.

Il n’y a pas eu d’autre étude comparable depuis, à ma connaissance, probablement parce que les conclusions sont trop évidentes pour mériter une recherche détaillée.

L’Eglise catholique latino-américaine était devenue une cible particulièrement visée lorsque les évêques avaient adopté « l’Option préférentielle pour les pauvres » durant les années 1960 et 1970, lorsque les prêtres, les sœurs, et les travailleurs laïcs avaient commencé à organiser des communautés de base où les paysans lisaient les Evangiles et tiraient de cette lecture des leçons élémentaires sur les droits humains ; et pire encore, ils commençaient à s’organiser pour défendre leurs droits. L’horrible décennie Reagan a été commémorée avec une admiration révérencieuse aux Etats-Unis. On se souvient de cette décennie d’une façon un peu différente dans les régions où son gouvernement avait lancé sa « guerre contre la terreur », déclarée lors de son entrée en fonction en 1981 : El Salvador par exemple, où la décennie commence par l’assassinat d’un archevêque qui était devenu « la voix des sans voix » et se conclut en novembre 1989 par l’assassinat de six intellectuels latino-américains, des prêtres jésuites. Ils ont été assassinés par une force d’élite, armée et entraînée par les Etats-Unis, qui avait laissé une consternante trace de sang et de torture les années précédentes. L’Ecole des Amériques (qui a maintenant changé de nom) qui avait entraîné les officiers latino-américains, y compris les plus terribles tortionnaires et les plus fameux tueurs de masse du continent, s’enorgueillit d’avoir participé à « la défaite de la théologie de la libération », l’un des points importants dans l’activité de promotion qui vante les mérites de l’institution. De telles questions n’intéressent pas tellement en Occident, et elles sont à peine connues en dehors des spécialistes et des mouvements de solidarité. La réaction serait assez différente si quelque chose d’un tout petit peu comparable avait eu lieu p endant ces années-là dans les domaines de l’ennemi officiel.

Les principes de base du terrorisme d’Etat sont expliqués par Schoultz dans un travail universitaire concernant la politique étrangère des Etats-Unis et les droits humains en Amérique latine. Se référant aux « Etats de la Sécurité nationale » néo-nazis, imposés ou soutenus par les Etats-Unis à partir des années 1960, Schoultz souligne que l’objectif du terrorisme d’Etat était « de détruire définitivement ce qui était perçu comme une menace à la structure existante de s privilèges socio-économiques, en éliminant la participation politique de la majorité numérique..., [les] classes populaires ». Tout cela est parfaitement en accord avec les principes de base des doctrines contre-insurrectionnelles (CI), doctrines qui étaient le pilier de la politique étrangère des Etats-Unis depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale, comme le montre Doug Stokes, des doctrines qui restent inchangées tandis que les prétextes changent, comme changent leurs modalités, conformément aux détails éclairants rapportés par Stokes.

L’arrivée de la Colombie à la première place des bénéficiaires de l’aide militaire états-unienne en 1999, remplaçant la Turquie, était particulièrement remarquable à ce moment précis. Le transfert, sans se faire remarquer des medias dominants, s’était produit juste quand les élites occidentales entonnaient un chœur d’auto-admiration et de louanges, probablement sans précédent, adressées à leurs dirigeants. Des commentateurs respectés glosaient fascinés sur « le Nouveau Monde idéal s’affairant à en finir avec l’inhumanité », nouveau monde qui entrait dans une « phase noble » de sa politique étrangère éclairé par une « sainte lueur », agissant par pur « altruisme » et sur la base de « principes et de valeurs » rompant nettement avec l’histoire du monde, et ouvrant la voie à l’établissement d’« une nouvelle norme d’intervention humanitaire ». Le joyau dans le diadème ouvrant une nouvelle ère dans l’histoire de l’humanité, c’était le bombardement de la Serbie en 1999. Quoi que l’on pense des crimes attribués à la Serbie, commis au Kosovo avant le bombardement (lequel, comme prévu, a provoqué une terrible escalade dans les crimes), ils ne sont en rien comparables aux actes des clients de l’Oc cident, qui n’ont pas été transformés en nouvelles. Non seulement les principaux bénéficiaires de l’aide militaire états-unienne, mais également d’autres : le Timor Oriental pour prendre un exemple assez édifiant, justement pendant la même période, où l’aide des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne se poursuivait tandis les atrocités augmentaient, une fois de plus, bien au-dessus de tout ce qu les sources officielles occidentales ont pu dire alors à propos du Kosovo.

Comme c’est bien connu, la « guerre à la drogue » est la toute dernière justification pour soutenir les for ces de sécurité colombiennes et (indirectement) leurs associés paramilitaires. Avec la même justification, les forces entraînées par les Etats-Unis, ainsi que les mercenaires appartenant à des entreprises états-uniennes qui emploient des anciens officiers de l’armée, pratiquent des « fumigations », c’est-à-dire des opérations de guerre chimique pour détruire les semences et les réserves, ce qui provoque l’abandon par les paysans de leurs terres dévastées. Cependant le prix de la drogue au détail aux Etats-Unis ne monte pas, ce qui veut dire que l’impact sur la production est faible, et la population carcérale aux Etats-Unis atteint des records jamais vus dans le monde, bien au-delà des autres sociétés industrielles, dans une bonne mesure comme conséquence de la « guerre à la drogue ». On sait depuis longtemps que la façon la plus efficace de régler le problème de la drogue -qui se trouve aux Etats-Unis et non en Colombie- c’est l’information et les traitements médicaux ; la façon la moins efficace c’est des opérations hors de contrôle, comme la guerre chimique pour détruire les produits de la terre ou d’autres opérations de type contre-insurrectionnelles (CI). Les budgets sont orientés vers les politiques les moins efficaces, et ces choix sont maintenus malgré l’échec dans les objectifs proclamés.

Les faits, difficiles à ignorer, font surgir quelques questions évidentes. L’une des autorités du monde universitaire à propos de la Colombie, Charles Bergquist, remarque qu’« on pourrait objecter que la politique anti-drogue des Etats-Unis contribue de fait au contrôle d’une sous-classe, ethniquement différente, à l’intérieur et sert à l’extérieur les intérêts des Etats-Unis en matière économique et en matière de sécurité ». Bien des criminologues et bien des analystes des affaires internationales regarderaient probablement cela comme une sous-estimation considérable. Les croyances officielles deviennent encore plus difficiles à soutenir lorsque nous regardons la corrélation entre le recours à la violence et à la subversion de la part des Etats-Unis et l’accroissement de la production de drogue depuis la Deuxième guerre mondiale, tout cela étant documenté avec luxe de détails par Alfred McCoy, par Peter Dale Scott, et par d’autr es, et se reproduisant aujourd’hui encore en Afghanistan. Comme le signale Scott, analysant différents cas de subversions et d’interventions militaires états-uniennes, dans chacun de ces cas « il y une augmentation brutale du narcotrafic international et un accroissement de la consommation de la drogue aux Etats-Unis ». Dans le même temps, les vies des paysans colombiens, des Indiens, et des Afro-colombiens sont détruites au nom de l’affirmation solennelle qu’il est impératif d’effectuer ces crimes pour lutter contre la production et la consommation de drogue.

Notons cependant que l’encouragement à la production de drogue peut difficilement être considéré comme une invention des Etats-Unis : l’empire britannique était soutenu par la plus grande entreprise de narcotrafic de l’histoire mondiale, avec des effets abominables en Chine et en Inde, la plus grande partie de cet empire ayant été conquise pour monopoliser la production de l’opium.

Les prétextes officiels doivent faire face à des contre-preuves massives et ils ne sont soutenus par aucune preuve favorable (en dehors des déclarations des dirigeants, parlant invariablement de projets bien-intentionnés, qui sont par conséquent non informatives, quelle qu’en soit la source). Supposons cependant que nous acceptions la doctrine officielle et que nous prenions au sérieux les déclarations selon lesquelles le but des opérations contre-insurrectionnelles (CI) dirigées par les Etats-Unis, y compris la guerre chimique qui ruine la société paysanne, c’est bien d’éradiquer la drogue. Laissons de côté, pour le profit de l’argumentation, le fait que la subversion et l’agression des Etats-Unis continue de provoquer une augmentation de la production et de la consommation de la drogue. Y compris sur ces bases généreuses, les opérations des Etats-Unis en Colombie sont vraiment scandaleuses. Cela semble clair. Pour être encore plus clair, considérons le fait, non contesté, que les morts provoquées par le tabagisme dépassent de loin les morts provoquées par toutes les drogues dures combinées. De plus, les drogues dures sont nocives pour les consommateurs, alors que le tabac est nocif pour les autres - pas autant certes que l’alcool, qui tue beaucoup les autres (les accidents d’automobiles, la violence produite par l’alcool, etc.), mais de façon significative. Le nombre de personnes mortes en situation de « fumeurs passifs » excède probablement celui des morts de toutes les drogues dures réunies ; et les « drogues douces », comme la marijuana, qui sont sévèrement criminalisées alors qu’elles sont sans aucun doute bénignes (comme le café, la viande rouge, etc.), n’ont aucun effet mortel significatif connu.

Par ailleurs, alors que les cartels colombiens n’ont pas le droit de placer des panonceaux à Times Square, à New York, de faire de la publicité à la télévision ou d’encourager les enfants, ou d’autres secteurs vulnérables de la population, à consommer de la cocaïne et de l’héroïne, il n’y a guère d’empêchement à la publicité en faveur des produits à bases de tabac beaucoup plus mortels ; et en fait certains pays ont été menacés de sanctions commerciales graves s’ils violaient les principes sacr és du « libre marché » en tentant de réguler de telles pratiques. Une conclusion élémentaire surgit soudain : si les Etats-Unis sont autorisés à mener une guerre chimique visant des paysans pauvres en Colombie, alors la Colombie, et la Chine, et bien d’autres, sont autorisés à mener des opérations de guerre chimique contre les productions de l’agrobusiness en Caroline du nord et dans le Kentucky. Les commentaires devraient être inutiles.

La Colombie a une histoire violente, dans une large mesure enracinée dans le fait que ses grandes richesses naturelles et ses grandes ressources sont monopolisées par quelques secteurs privilégiés, souvent très brutaux, tandis que la majorité de la population vit dans la misère et endure une terrible répression. La tragique histoire de la Colombie avait pris cependant un nouveau tour au début des années 1960 lorsque l’intervention des Etats-Unis était devenue nettement plus importante - non qu’elle ait été faible auparavant, par exemple, lorsque Theodore Roosevelt avait volé une partie de la Colombie pour construire un canal de grande importance stratégique et économique pour les Etats-Unis. En 1962 John F. Kennedy a de fait modifié la mission des militaires latino-américains, laquelle est passée de « la défense hémisphérique », un résidu de la Deuxième guerre mondiale, à la « sécurité interne », un euphémisme pour parler de la guerre contre la population locale.

Les effets s’en sont fait ressentir partout en Amérique latine. Une des conséquences pour la Colombie, comme Stokes le décrit, c’était les recommandations officielles des Etats-Unis de s’appuyer sur la terreur paramilitaire contre « les tenants du communisme ». Les effets en Colombie ont été décrits par le président du Comité Permanent pour les Droits Humains, le diplomate Alfredo Vázquez Carrizosa. Au-delà des crimes qui sont institutionnalisés dans la « structure duale de la minorité prospère et de la majorité appauvrie et exclue, avec de grandes différences en richesses, en revenus, en accès à la participation politique », écrit-il, les initiatives de Kennedy ont mené à une « exacerbation de la violence par des facteurs externes », quand Washington « a fait de grands efforts pour transformer nos armées régulières en brigades contre-insurrectionnelles, acceptant la nouvelle stratégie des escadrons de la mort », choix qui « ont mené à ce qui est connu en Amérique latine comme la Doctrine de Sécurité nationale ». Il ne s’agissait pas de la « défense contre un ennemi externe, mais d’une façon de transformer l’establishment militaire en maître du jeu... [avec] le droit de combattre l’ennemi interne, comme précisé dans la doctrine brésilienne, la doctrine argentine, la doctrine uruguayenne, et la doctrine colombienne : c’est le droit de combattre et d’exterminer les travailleurs sociaux, les syndicalistes, des femmes et des hommes qui ne soutiennent pas l’establishment, et qui sont considérés comme des extrémistes communistes » - terme d’applicabilité très large dans le jargon de la doctrine contre-insurrectionnelle (CI), incluant les militants des droits humains, les prêtres organisant les paysans, les leaders ouvriers, et d’autr es cherchant à se pencher sur la question de la « structure duale » par des moyens non violents et démocratiques, bref, la grande masse des victimes de la structure duale, s’ils osent lever la tête.

Cette politique n’était certainement pas nouvelle. L’horrible exemple du Guatemala était bien antérieur. Et cette politique n’était pas limitée à l’Amérique latine. Par bien des points les opérations CI de l’immédiat après-guerre en Grèce (avec quelque 150 000 morts) et en Corée du sud (avec 100 000 morts) avaient inauguré le modèle longtemps avant. En dehors des atrocités commises au Guatemala, le gouvernement Eisenhower avait renversé le régime parlementaire de l’Iran et avait restauré le règne violent du Shah à seule fin d’empêcher l’Iran de prendre le contrôle de ses propres ressources ; et en 1958 il a mené les opérations clandestines les plus extrêmes de l’après-guerre afin d’affaiblir le régime parlementaire de l’Indonésie, lequel devenait dangereusement démocratique, et afin de diviser les îles éloignées, où se trouvaient la plupart des richesses - pour ne mentionner que quelques exemples. Mais un changement qualitatif s’est produit au début des années 1960.

En Amérique latine le gouvernement Kennedy a organisé un coup militaire au Brésil, lequel survient peu après l’assassinat de Kennedy, installant le premier régime de Sécurité nationale, avec des tortures à grande échelle, et détruisant, avec une répression féroce, les organisations populaires et tout vestige de démocratie. Ce coup, bien accueilli à Washington, fut considéré comme une « rébellion démocratique », « une grande victoire pour le monde libre », qui avait empêché une « perte totale des républiques de l’Amérique du sud pour l’Occident » et qui devrait « créer un climat nettement meilleur pour les investissements privés ». La révolution démocratique menée par les généraux néo-nazis était « la victoire la plus décisive de la liberté au milieu du XXème siècle », soutenait l’ambassadeur de Kennedy Lincoln Gordon, « [victoire] représentant un des moments charnières de l’histoire mondiale » de cette époque. Peu après, le problème de l’Indonésie a été réglé lorsque le général Suharto a pris le pouvoir à la faveur d’un coup d’Etat militaire, avec un « effrayant massacre de masse », comme le New York Times décrivait l’événement, « un rayon de lumière en Asie », selon les mots de leur commentateur libéral James Reston. Comme on le savait alors, il y a eu beaucoup de morts, peut-être un demi million, voire davantage, la plupart des paysans sans terre. La menace de l’excès de démocratie qui avait troublé le gouvernement Eisenhower était écartée avec la destruction du plus grand parti politique e nraciné dans les masses, lequel « avait gagné un fort soutien, non pas comme parti révolutionnaire [malgré son nom : PKI Parti communiste indonésien, note de l’auteur], mais en tant qu’organisation défendant les intérêts des humbles dans le cadre du système existant », observe le spécialiste australien de l’Indonésie Harold Crouch, et qui avait développé « une base de masse dans le paysannat » en raison de sa « vigueur dans la défense des intérêts des... pauvres ». L’euphorie de l’Occident était irrépressible et elle s’est poursuivie pendant que Suharto accomplissait l’un des plus terribles attentats contre les droits humains du XXème siècle, envahissant en plus le Timor oriental, y réalisant un massacre quasi-génocide avec le ferme soutien des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne parmi d’autres, jusqu’à la fin sanglante de l’année 1999. Le rayon de lumière en Indonésie avait aussi éliminé un pilier du Mouvement des non-alignés tant abhorré. Un deuxième pilier a été éliminé lorsque Israël a détruit l’armée de Nasser en 1967, consolidant au passage l’alliance entre les Etats-Unis et Israël qui se poursuit jusqu’à nos jours.

En Amérique latine le coup brésilien a provoqué un effet domino, la doctrine de Sécurité nationale s’est répandue partout sur le continent avec différent s degrés d’implication des Etats-Unis, mais avec un soutien constant et décisif, avec de terribles conséquences. Un exemple, c’est le « premier 11 septembre », au Chili, le 11 septembre 1973, lorsque les forces du général Pinochet ont bombardé le palais présidentiel, et ont démoli la plus ancienne et la plus vivante des démocraties d’Amérique latine, pour installer un régime de torture et de répression, basé sur la police secrète DINA, laquelle a été comparée au KGB et à la Gestapo par l’intelligence militaire états-unienne - cependant que Washington soutenait fermement le régime. Le chiffre officiel des morts pour le premier 11 septembre était de 3200 morts, ce qui équivaudrait à environ 50 000 aux Etats-Unis ; le chiffre réel était certainement beaucoup plus élevé. La DINA de Pinochet a vite rejoint les autres dictatures de l’Amérique latine dans leur plan international de terrorisme d’Etat appelé « Opération Condor ». Les acteurs de l’Opération Condor tuaient et torturaient impitoyablement dans tous ces pays et ils ont fini par étendre leurs activités terroristes jusqu’à l’Europe et aux Etats-Unis. Le mauvais génie Pinochet était fortement honoré, particulièrement par Reagan et par Thatcher, mais c’était assez général. Assassiner un diplomate respecté à Washington c’était aller trop loin, cependant ; du coup l’Opération Condor avait du plomb dans l’aile. Les pires atrocités en Argentine étaient encore à venir, ainsi que l’expansion du terrorisme d’Etat à l’Amérique centrale dans les années 1980, faisant des centaines de milliers de morts, provoquant la ruine de quatre pays, et occasionnant une condamnation des Etats-Unis par le Tribunal International en raison d’un « usage déloyal de la force » ( dit plus simplement : terrorisme international), condamnation soutenue par deux résolutions de Conseil de Sécurité (contrées par le veto). A la suite de ces deux résolutions, Washington a élevé la terreur à des sommets jamais atteints auparavant. Ce qui s’est produit en Colombie faisait donc partie d’un contexte beaucoup plus ample.

Les opérations terroristes des Etats-Unis en Amérique centrale étaient accompagnées par une expansion du trafic de drogue, concomitant habituel du terrorisme international, lequel repose principalement sur des éléments criminels et des ressourcesfinancières d’origine inconnue - c’est-à-direlenarcotrafic.La mobilisation desislamistes radicaux par Washington en Afghanistan, en collaboration avec l’intelligence pakistanaise et avec d’autres alliés, a donné une explosion encore plus forte de la production de drogue et du narcotrafic, avec des effets fatals dans la région et au-delà. Ces plans des Etats-Unis se développant en même temps que la « guerre à la drogue » aux Etats-Unis et en Colombie, aucune question embarrassante n’est survenue. La production et la distribution de drogue croissent rapidement au Kosovo et en Afghanistan, conformément au modèle traditionnel, tandis que les paysans colombiens souffrent et meurent des attaques de la guerre chimique et sont déplacés vers les bidonvilles urbains où ils peuvent s’installer auprès de millions de personnes qui les ont précédés. Il s’agit de l’une des plus grandes catastrophes de populations réfugiées dans le monde. Et aux Etats-Unis la drogue re ste toujours aussi disponible, sans changement. Les mesures connues pour leur efficacité face au problème de la drogue (pour ne pas parler des conditions sociales qui favorisent son émergence) ne sont guère appréciées, et les victimes vont des bidonvilles urbains vers les complexes industriels-prisons, comme certains criminologistes les appellent.

Les tueurs de masse et les tortionnaires des Etats de la Sécurité nationale en Amérique latine ont au moins parfois dû faire face à des investigations pour les crimes qu’ils ont commis. Certains se sont même retrouvés devant la just ice, bien que rien de comparable à ce qui devrait être de rigueur pour de tels crimes selon les critères occidentaux. D’autres, par contre, bénéficient de la plus totale impunité. Dans le plus grand travail de recherche sur l’Opération Condor, le journaliste-analyste John Dinges observe qu’« il n’y a qu’aux Etats-Unis -où les diplomates, les services secrets, et les militaires étaient intimement mêlés aux dictateurs et à leurs hommes de mains- qu’il y a eu un silence judiciaire sur les crimes des années Condor ». Les Etats-Unis, continue-t-il, « s’octroient à eux-mêmes une amnistie de facto encore plus généreuse que celle dont jouissent leurs alliés latino-américains : aucune commission vérité ni aucune commission d’investigation officielle n’a été organisée pour regarder de près les dommages humains collatéraux de toutes les guerres p ar délégation soutenues en Amérique latine ou ailleurs » - et, nous pourrions ajouter, les guerres actuelles, y compris des crimes horribles, couverts par les la même amnistie auto-octroyée.

Les puissants sont, de façon caractéristique, immunisés contre les poursuites, ou même contre les enquêtes sérieuses, et y compris contre la mémoire dans ce cas-là. Il n’y a que leurs citoyens qui peuvent mettre un terme à ces crimes, et à tous les crimes encore plus terribles qui sont le résultat de l’impunité permanente.

Comme Stokes le montre avec des détails édifiants, la politique des Etats-Unis se poursuit tandis que les tactiques et les prétextes sont modifiés selon les circonstances. Parfois les principes de base sont déclarés de façon franche. Ainsi Gerald Haines, historien de la diplomatie (et également historien de la CIA), introduit son étude sur « l’Américanisation du Brésil » en observant qu’« après la Deuxième guerre mondiale les Etats-Unis ont assumé, pour leur propre intérêt, la responsabilité de la bonne santé du système capitaliste mondial » - ce qui ne signifie pas la bonne santé des peuples du système, comme les événements allaient le montrer, sans surprise. L’ennemi était le « communisme ». Un prestigieux groupe de recherche de la Fondation Woodrow Wilson et de la National Planning Association [Association pour la planification nationale], dans une étude de 1955 sur l’économie politique de la politique étrangère des Etats-Unis, en avaient souligné les raisons : la première menace du communisme, concluait l’étude, c’est l’évolution économique des pouvoirs communistes « vers des formes qui réduisent leur volonté et leur capacité à être complémentaire des économies industrielles de l’Ouest ». Donc, tout à fait logiquement, les perspectives de développement indépendant devaient être considérées comme un véritable danger, et elles devaient être préalablement combattues par la violence si nécessaire. C’est particulièrement vrai si la société dans l’erreur montre des signes de réussite sur des terrains qui pourraient être significatifs pour d’autres qui souffrent une injustice et une oppression similaires. Dans ce cas-là il s’agit d’un « virus » qui pourrait « infecter les autres », une « pomme pourrie » qui pourrait « perdre le panier », selon la terminologie des grands planificateurs, décrivant la véritable théorie du domino, et non pas la version fabriquée pour rendre obéissant des citoyens états-uniens apeurés.

La Guerre froide elle-même avait des caractéristiques semblables, s’étalant sur tout une vie pour des raisons d’échelle. Cela est implicitement reconnu par de fameux universitaires de l’establishment, notamment John Lewis Gaddis, considéré comme le connaisseur sur la question de la Guerre froide. Il fait, et de façon vraisemblable, remonter la Guerre froide à 1917, lorsque la Russie s’est affranchie de ses relations de dépendance semi-coloniale vis-à-vis de l’Occident et lorsqu’elle a cherché à suivre sa propre voie. Gaddis expose des principes fondamentaux de façon éclairante lorsqu’il considère la simple existence du régime bolchevik comme une forme d’agression. Ainsi l’intervention des puissances occidentales relevait de l’auto-défense, « en réponse à une intervention, potentiellement de grande portée, de la part du nouveau gouvernement soviétique dans les affaires intérieures, non seulement de l’Occident, mais de quasiment tous les pays du monde », c’est-à-dire, « le défi de la Révolution -qui pouvait difficilement être plus radical- envers l’ordre capitaliste menacé dans son existence même ». Un changement d’ordre social en Russie et l’annonce d’intentions de généraliser le modèle ailleurs c’est une agression qui mérite une invasion considérée comme de l’auto-défense.

La menace pour laquelle la Russie pouvait être un « virus » était très réelle, Woodrow Wilson et Lloyd George l’ont reconnu, non seulement dans le monde colonial mais y compris dans les riches sociétés industrielles. Ces inquiétudes restaient très présentes durant les années 1960, comme on le voit dans les archives internes. Il n’y a aucune raison d’être surpris donc que ces pensées soient réitérées sans arrêt, comme lorsque les architectes de la politique de Kennedy et Johnson alertaient sur le fait que la « simple existence » du régime Castro à Cuba représente un « défi victorieux » à la politique des Etats-Unis ayant son origine dans la Doctrine Monroe ; si bien que « les terreurs de la terre » devaient visiter Cuba, pour reprendre l’expression de l’historien Arthur Schlesinger, confident de Kennedy, décrivant le premier objectif de Robert Kennedy, à qui on avait attribué la responsabilité des opérations terroristes.

La Colombie, une fois de plus, se trouve dans le cadre d’un schéma beaucoup plus général, bien que dans chaque cas, les horreurs endurées sont terribles dans leurs indescriptibles et particulières modalités.

Noam Chomsky

13:28 Écrit par eric blair | Lien permanent | Commentaires (30) |  Facebook |

Commentaires

quaeps Oui, t'as raison un dernier "les USA sont méchants et z'en font rien qu'à leur tête (quel scoop !)" et les Russes (surtout ne pas se laisser aller à dire URSS, peut-être dans un prochain pensum dire un tout petit peu du mal du mal de Lénine ou de Staline ça ne mange pas de pain et autrement ça se verra) qui étaient si gentils et si naïfs se sont laissés avoir .

Écrit par : jean | 06/03/2006

jean peut être chomsky sait-il, lui, que l'URSS n'existait pas encore en 1917...inculte...

Écrit par : quaeps | 10/03/2006

quaeps tu sais très bien qu'il parle de l'URSS (puisqu'il parle de la révolution Russe et des réactions de Wilson, donc post 1917) !

Écrit par : jean | 13/03/2006

jean INCULTE...URSS-1922, Wilson 1913-1921....tu ne sais pas très bien de quoi il parle, voilà le problème...

Écrit par : quaeps | 14/03/2006

quaeps ...remonter la Guerre froide à 1917, lorsque la Russie s’est affranchie...La menace pour laquelle la Russie pouvait être un « virus » était très réelle, Woodrow Wilson et Lloyd George l’ont reconnu...

On est bien après 1917, donc URSS .

Écrit par : jean | 18/03/2006

jean inculte...l'URSS est née en 1922...apprends à lire....

Écrit par : quaeps | 19/03/2006

quaeps relis mon premier commentaire , et tu verras que je ne parle pas du fond (je croyais que tu étais LE mec qui comprenait l'ironie) . R.I.P.

Écrit par : jean | 19/03/2006

jean "...les Russes (surtout ne pas SE LAISSER ALLER à dire URSS..."
belle fuite...classique...I.N.C.U.L.T.E.

Écrit par : quaeps | 20/03/2006

quaeps tu veux un mouchoir ?

Écrit par : jean | 20/03/2006

quaeps de plus quand il cite :"... de la part du nouveau gouvernement soviétique dans les..." . Plouf !

Écrit par : jean | 20/03/2006

jean le gouvernement russe était qualifié de "soviétique"(parce que dirigé par les soviets) bien avant la création de l'URSS....INCULTE....PCHIIIIIT....

Écrit par : quaeps | 20/03/2006

quaeps dis chouchou, reviens sur terre, je ne parle pas DU TOUT de l'article , je ne parle que du ton employé (je te l'ai déjà dis relis mon premier commentaire) .

Écrit par : jean | 20/03/2006

jean "tu sais très bien qu'il parle de l'URSS (puisqu'il parle de la révolution Russe et des réactions de Wilson, donc post 1917) ! "

"On est bien après 1917, donc URSS "

et à part ça, tu ne parle pas DU TOUT de l'article...

Écrit par : quaeps | 20/03/2006

quaeps non, je me suis juste laissé embarquer par toi dans un enculage de mouches .

Écrit par : jean | 20/03/2006

jean TON enculage de mouche, comme d'hab...et c'est toi qui a fini sodomisé, comme d'hab...

Écrit par : quaeps | 21/03/2006

quaeps relis mon premier commentaire et ta réponse , et peut-être te rendras-tu compte (non je rigole t'es trop étroit) de qui veux enculer les mouches...

Écrit par : jean | 21/03/2006

jean ton premier commentaire:"...et les Russes (surtout ne pas se laisser aller à dire URSS..."...si ça, ce n'est pas de l'enculage de mouche...le reste, c'est juste une leçon d'histoire, apprise difficillement à cause de ton "étroitesse"....comme d'hab...

Écrit par : quaeps | 21/03/2006

quaeps non, c'était une remarque ironique (j'aurais pu dire p.e. aussi "se dresser contre Kennedy quel courage, à peine plus de 40 après sa mort, ou d'autres choses) . Et franchement , sans vraiment vouloir rentrer dans le détail de l'article boursoufflé (que je n'ai évidemment pas lu), il y parle aussi de guerre froide (est-ce vraiment un concept pré1917 ou 1922 si tu veux vraiment compter les jours ?) .

Écrit par : jean | 21/03/2006

jean enculer les mouches pour un article que tu n'as pas lu...et après je m'étonne encore que tu ne comprennes RIEN (cfr. ta nouvelle remarque sur la guerre froide...grandiose...)....
laisse l'ironie à ceux qui savent s'en servir...cfr. le texte sur le hamas....

Écrit par : quaeps | 21/03/2006

quaeps Je n'ai jamais prétendu avoir lu l'article, je me suis moqué du ton (ça a l'air très très dur à comprendre) larmoyant !

Écrit par : jean | 21/03/2006

jean te moquer du ton d'un article que tu n'as pas lu...en affirmant des contre-vérité que tu t'acharnes à défendre....c'est un peu ton histoire quoi...larmoyant...

Écrit par : quaeps | 22/03/2006

quaeps je ne me moque pas du fond de l'article (relis le commentaire), mais du thème récurrent de tes posts et du ton employé (il est vrai en survolant l'article) .
Bref, je me fous de toi et de ton leitmotiv "Amérique méchant bouhhgrandsatan, tous les autres gentils ausecoursouinouin" . Et là encore, ce n'est pas tant le fond (en tous cas pour la première partie de la proposition) mais le fait que tu crois que tu apprends quelque chose à quelqu'un qui est en cause .

Écrit par : jean | 22/03/2006

jean tu ne te moques JAMAIS, tu me fais rire....« Untel est un sot ; c’est moi qui le dis, c’est lui qui le prouve. »....la suite...
je t'ai TOUT appris...je sais, ça fait mal, mais je sais, tu sais et tu sais que je le sais...fin..

Écrit par : quaeps | 23/03/2006

quaeps je suis très content pour toi que tu puisses le croire , tu peux le mettre avec ta conviction de dépasser le niveau du café du commerce....

Écrit par : jean | 23/03/2006

ggg Pour contribuer à une analyse rationnelle et raisonnable du discours tant controversé du pape à Ratisbonne, nous nous sommes adressés à Rochdy Alili pour qu’il nous situe d’abord, en historien, le climat dans lequel avait pu être produit le dialogue de Manuel II sur lequel Benoit XVI a voulu asseoir les préludes à ses développements sur la foi et la raison. Nous espérons contribuer ainsi à une participation des musulmans à un débat intellectuel rigoureux et respectueux de chacun, sans hostilité ni complaisance mais avec la confiance que l’on se doit entre amis. Cela nous ramènera vers des périodes agitées et complexes et des aventures humaines qui ne manqueront pas, nous l’espérons, d’intéresser chacun.

Comment vous avez réagi lorsque vous avez eu connaissance des termes du discours du pape à Ratisbonne et des réactions qu’il a suscitées.

J’ai eu l’occasion d’entendre très vite, à des journaux télévisés rendant compte dès le 12 septembre du discours de Ratisbonne, les termes de sa citation de l’empereur Manuel II. J’avoue avoir été assez interloqué sur le moment. C’était un sentiment bizzare, différent de ce que l’on peut ressentir à l’audition habituelle des propos islamophobes des uns ou des autres sur divers organes d’information ; une sorte de surprise et de peine devant ce qui m’est apparu comme un lachâge, une trahison, un abandon, de la part du chef d’une instance qui marquait depuis des décennies un compréhension réelle pour les musulmans, une instance avec laquelle il nous arrivait de nous sentir en connivence sur de nombreuses questions malgré l’évident conservatisme de certaines attitudes en ce qui concerne d’autres problèmes.

Mais après tout, avec Jean Paul II et aujourd’hui Benoit XVI, est ce qu’un pape peut tenir un autre discours que celui d’une tradition cherchant à se perpétuer, depuis sa position institutionnelle de chef de l’Eglise catholique ? J’ai bien peur que non, dans le contexte d’abdication générale devant toutes les formes d’idolâtrie de la post modernité telle qu’elle s’impose au monde par la force de tous ses moyens. D’un autre côté, je ne pouvais pas ne pas entendre l’impatience et la déception de nombreux chrétiens demandeurs de changements plus hardis et d’initiatives plus audacieuses. J’avais le sentiment que les uns et les autres avaient leurs raisons de penser et dire ce qu’ils pensaient et disaient, voire même avaient raison tout simplement, contradictoirement raison.

Au-delà de cette réaction qui était au fond de l’affliction et de l’inquiétude, je me suis enquis du texte même de cette conférence pour me livrer à une vraie réflexion sur ce qui avait été dit. Je vous avoue que j’ai du alors réagir à nouveau devant ce qui m’est apparu comme un autre lâchage ; la difficulté de trouver une version officielle et définitive en français dès les jours qui ont suivi le discours. Je me suis dit que la tradition diplomatique établie ces derniers siècles d’user du français comme langue de communication internationale, à laquelle s’était conformé le Vatican jusqu’à ces dernières annnées avait disparu devant la pression de l’anglophonie déferlante, et j’en ai été un peu blessé, comme Français et comme francophone.

Mais il est possible que je n’aie pas cherché aux bons endroits et que cette version tant désirée m’ait échappé par ma faute.

Au-delà de ces premières réactions, qu’est ce que vous a inspiré le texte, une fois que vous avez commencé à le lire, dans l’une ou l’autre langue ?

Oui, excusez moi de faire état de ces « réactions ». Mais vous m’avez demandé comment j’avais « réagi » et c’est à cette question que j’ai répondu. J’y ai répondu parce que je crois utile de faire part à nos amis catholiques de ce qu’un musulman très éloigné des convulsions irraisonnées, mais hélas compréhensibles de peuples islamiques victimes de régimes autoritaires, voués au sous développement ou à l’économie de rente, souvent agressés militirement ou diabolisés par l’idéologie dominante, laissés dans l’analphabétisme dominant et repoussés volontairement dans l’arriération comme on le voit aujourd’hui en Irak, j’y ai répondu, disais-je,pour faire part de ce qu’un européen musulman peut aussi éprouver à ces propos.

Maintenant, passons au texte du pape. Il commence, après les civilités d’usage d’un intellectuel érudit au milieu de gens de savoir et de raison, ses semblables, par une évocation de sa vie universitaire à Bonn. La nostalgie d’une université non encore débordée par la masse et travaillée par la culture technologique mondialisée est perceptible et beaucoup pourraient la partager. Ce qui est essentiel néanmoins dans la démonstration, reste l’affirmation que le théologien, au milieu des historiens, des philosophes, des philologues, travaillait parmis eux « avec la même raison dans toutes ses dimensions » et « une responsabilité commune dans l’usage correct de la raison ». Le pape prend à cœur ainsi de convaincre, que, malgré l’expression parfois, de la part de certains collègues d’un « scepticisme radical », il restait indiscutable dans l’ensemble de l’université qu’il était « nécessaire et raisonnable de s’interroger sur Dieu avec la raison », ajoutant, « et cela doit être fait dans le contexte de la tradition de la foi chrétienne ». Bref, un plaidoyer pour l’usage de la raison chez les hommes de foi, auquel chacun ne peut que souscrire, surtout dans la forme parfaitement concise et assez peu discutable pour chaque croyant doté de bon sens que propose le pape, et que je répète ; il est : « nécessaire et raisonnable de s’interroger sur Dieu avec (ou au moyen de que je préfère) la raison ». Bien, c’est une belle leçon, bien commencée, les convictions de base sont posées, avec une référence vécue, un rappel un peu nostalgique, les objections possibles désamorcées à l’avance et une formule claire pour dire fermement de quoi l’on veut se convaincre et convaincre.

Et c’est là qu’intervient la référence si controversée à l’empereur byzantin Manuel II Paléologue et ses affirmations sur l’islam rapportées par le pape.

Oui, et Benoit XVI situe bien sa source et l’éditeur du texte le père catholique libanais Adel Théodore Khoury, et il nous trace aussi le cadre du dialogue, « dans le camp d’hiver d’Ankara en 1391 ». Et puisqu’on ne cesse de nous parler de contexte, parlons précisément de contexte pour savoir où et quand nous sommes et dans quelle histoire le pape est entré sans bien s’en rendre compte. Il faut dire en effet que Manuel II était alors coempereur avec son père Jean V, il avait repris l’année précédente Constantinople à son neveu Jean VII, dans le cadre de rivalités internes qui avaient fini d’affaiblir la dynastie des Paléologues, sur le trône de Byzance depuis 1261. A cette époque les ottomans avaient pris pied depuis trente ans dans la péninsule balkanique. Ils en avaient conquis une large part et ils allaient continuer. En réalité Jean V et son fils Manuel II ne possédaient plus que Constantinople et ses environs, avec bien plus au sud, la Morée, au milieu du Péloponnèse. Ils avaient été soumis au tribut et au ban, c’est-à-dire une collaboration militaire obligatoire par les ottomans. C’est donc contraint par ce ban que Manuel II se trouvait dans un camp d’hiver à Ankara, collaborant à l’entreprise guerrière du sultan d’alors, Bayazid 1er , qui consistait à réduire les autres principautés turques d’Asie mineure, concurrentes de l’empire naissant.

Il a été dit, dans certains médias, que Manuel II aurait été « débile et sanguinaire ?

Non, ce n’est pas exact. Comme le dit très bien Benoit XVI, Manuel II était un lettré, un docte personnage à la production intellectuelle abondante, et une des figures les plus attachantes de la fin de l’histoire byzantine. Au moins le débat nous permet-il d’évoquer sa figure. Il était très respecté du sultan Bayazid 1er qui l’avait accueilli à sa cour, dans la ville de Brousse, vers l’automne 1390. Cela ne l’empêcha pas de s’enfuir au mois de février 1391 pour regagner Constantinople à la mort de son père Jean V. Il ne règnera pas sur grand-chose et Bayazid 1er ne tarde pas à repasser dans les Balkans pour razzier le pays, conquérir des territoires et soumettre Constantinople à un blocus. Ses victoires et ses annexions inquiètent à ce point la chrétienté qu’une croisade fut organisée en 1396, avec l’assentiment des deux papes d’alors, car il ne faut pas oublier que nous sommes à l’époque du Grand Schisme d’occident et qu’il y eut deux papes concurrents pendant une quarantaine d’années, entre 1378 et 1417. Cette croisade est conduite par le roi de Hongrie et comporte de nombreux chevaliers d’occident, dont beaucoup de Français. Bayazid 1er remporte à Nicopolis, aujourd’hui Nikopol, au nord de la Bulgarie, sur la rive du Danube, à la frontière avec la Roumanie, une victoire tout à fait écrasante sur cette fugitive et folle entreprise en septembre 1396 et il continue sa pression sur les Balkans et Byzance.

C’est donc une période troublée que celle de Manuel II.

Vous avez raison de le dire et c’est dans le contexte de cette période troublée que ce pauvre empereur produit son oeuvre. Rappelons que le quatorzième siècle est tout de même celui de la grande peste et de la guerre de cent ans. Un an après le début du règne de Manuel II, le roi de France Charles VI devient fou et la triste situation de son royaume s’aggrave encore. L’Europe a vraiment connu de meilleurs moments et c’est dans le cadre de ce désarroi général et de la menace turque imminente qu’il convient de placer les écrits de Manuel II, du moins ce dialogue et de bien comprendre dans quelle rhétorique de combat ses démonstrations peuvent s’inscrire.

Après le long désarroi d’une pandémie qui vient de faire vingt cinq millions de morts en Europe (et à peine moins en Asie), dans le cadre d’une guerre interminable entre les deux plus grands royaumes d’occident, et qui touche alors une Espagne déchirée par des querelles dynastiques, avec enfin une papauté divisée, le surcroit d’angoisse que procure dans la décennie 1360, l’arrivée dans les Balkans de musulmans victorieux, alors que l’on est en passe d’en « débarrasser » la Péninsule ibérique, commence à ranimer, dans des registres à la fois anciens et nouveaux, la rhétorique anti musulmane née dans le haut Moyen-âge, prolongée par les Croisades et jamais vraiment éteinte. Cette rhétorique ne prend pas encore les formes extrêmes qu’elle revêtira au siècle suivant face au « péril turc », elle adopte des thèmes plus en conformité avec une connaissances améliorée de l’islam par rapport aux débuts du Moyen-âge, mais pas moins ignorante de son histoire vraie, de ses réalités profondes et reproduisant, comme l’on fait encore aujourd’hui, des erreurs fondamentales que nous tentons encore en vain de rectifier de nos jours. Voilà donc le climat, le contexte, l’idéologie, la rhétorique, l’état des connaissances dans lesquelles s’inscrit le dialogue rédigé par Manuel II au tournant des XIVe et XVe siècles, dans une Byzance menacée par les ottomans.

Vous dites que nous sommes à l’extrême fin du XIVe siècle, avec l’empereur Manuel II assiégé dans Constantinople par les ottomans, pourtant, la ville n’est pas prise à son époque, comme chacun sait, et il n’est pas le dernier empereur byzantin.

C’est vrai, il s’est passé des choses entretemps, qui ont retardé la prise de la capitale byzantine par les Turcs. Manuel II, face à la menace qui le pressait, envoie de multiples demandes aux souverains d’Europe occidentale et au pape de Rome, seul reconnu par lui. Rien ne se passe. Seul le pauvre roi de France, Charles VI, mande le maréchal de Boucicaut avec une troupe aguerrie de mille deux cents hommes, qui parvient à entrer dans Constantinople et participe aux combats contre les Turcs. C’est évidemment peu que mille deux cents hommes et Manuel II décide de se rendre lui même en occident pour engager des armées de secours. Il réussit à quitter la ville, laissée à son neveu et ancien rival, Jean VII. Il confie sa femme et ses enfants à son frère Théodore, qui gouverne la Morée, dont je vous ai parlé tout à l’heure, et il se met en route, à la fin de 1399, accompagné de Boucicaut. Le voyage est célèbre, il mène l’empereur à Venise, en Italie, à Paris puis à Londres, il contribue à faire mieux connaître Byzance dans les cours de ces villes, mais il ne permet pas à Manuel II d’accomplir son projet. Rentré de Londres, l’empereur s’attarde très longuement à Paris et c’est là qu’il apprend, en plein été, une nouvelle extraordinaire pour lui, la défaite du sultan Bayazid 1er , fin juillet 1402, face à un autre souverain musulman, le grand conquérant Tamerlan. Bayazid est emmené en captivité et meurt bientôt, la puissance ottomane est momentanément affaiblie, les fils de Bayazid se querellent et Byzance peut se reprendre à espérer.

Après s’être réinstallé dans sa capitale, Manuel II s’allie avec l’un des concurrents pour le pouvoir ottoman, Sulayman, puis ensuite Mehmet 1er (1413-1421), qui rétablit la vigueur de son empire mais reste en bonne intelligence avec Byzance. Sous le règne de ce sultan, Manuel II va passer une année dans la Morée, où survit brillamment la culture grecque et où s’épanouissait, dans la capitale de Mistra, à la fois une célèbre école de peintres d’icônes et pendant un certains temps, l’académie d’un humaniste byzantin, Gémisthe Pléthon, qui plaidait pour la restauration de l’hellénisme et des réformes politiques et sociales dans ce qui restait de terres byzantines.

En 1421 meurt le sultan Mehmet 1er, Manuel II abandonne la réalité du pouvoir à son fils Jean VIII et se retire dans un monastère où il s’éteint à l’été 1425. Deux ans auparavant, le fils de Mehmet 1er, Murat II (1421-1451), avec des forces ottomanes ranimées, assiège momentanément Constantinople en 1422, attaque la Grèce méridionale en 1423 et contraint Jean VIII à lui payer tribut en 1424. Byzance n’en a plus que pour trente ans. Elle survit non sans un dernier éclat dans la Morée avant l’assaut final des Turc sur Constantinople, le 29 mai 1453.

Voilà, ce qu’un historien pouvait vous dire de cet empereur grec exhumé de la mémoire par le premier pape du début du XXIe siècle. Dans la mesure où nous avons été très légitimement renvoyés au contexte, il nous convenait aussi d’identifier le climat global où le texte pris en référence avait été produit, de même que l’histoire et, plus ou moins, la personnalité de son auteur.

S’il faut parler franc, je ne vois pas quelle pertinence il peut y avoir à se référer à cette littérature de controverse de la fin du XIVe siècle et à poser, en tant que pape, dans une université allemande en 2006, la question de la foi et de la raison à partir d’un dialogue médiéval de ce type. Tenant compte de l’aliénation des masses musulmanes, entretenue par l’injustice du monde qui se dit développé, tenant compte de la célérité que mettent à les enflammer des autocrates tyranniques et des religieux rétrogrades, tenant compte de l’efficacité et de la vitesse des moyens actuels de communication, il aurait été préférable que l’éminent et docte Joseph Ratzinger choisît avec mieux de discernement ses références de départ. Le pape Benoit XVI eût évité ainsi de mettre en danger ses propres fidèles dans un monde malheureusement encore sous développé, sous éduqué, sous informé, sauf hélas de ce malheureux pas de clerc.

L’image d’églises endommagées, l’idée que des religieuses chrétiennes ont été victimes de musulmans parce qu’elles étaient religieuses, absolument insupportables à tout homme de foi et de raison, nous auraient peut être été épargnées et nous n’aurions pas encore à porter une culpabilité parce que musulmans, à une époque où tous les malheurs de la terre et de l’histoire vont bientôt nous être imputés. Alors, travaillons encore et toujours à faire en sorte que les conditions qui permettent de telles choses soient enfin éradiquées, n’oublions pas que nous avons beaucoup à nous pardonner les uns aux autres et sachons que l’on n’a guère de chance de se pardonner si l’on ne s’écoute point.

Pour le reste de ce discours si contesté, nous y reviendrons peut être, si Dieu nous prête vie et si nous en avons le temps.

Propos recueillis par la rédaction

Rochdy ALILI est historien. Auteur de nombreux articles dans diverses revues, il a publié en 1996, aux éditions La Découverte, Qu’est-ce que l’islam ? Un ouvrage d’initiation précis dont la lecture est vraiment recommandée. Son dernier ouvrage a pour titre L’éclosion de l’Islam paru aux éditions Dervy en 2005.

Écrit par : gfg | 21/09/2006

l Finkelstein comments: This is the Goebbels-style version of my interview posted by MEMRI. In the real-life version, I emphatically stated twice in my opening remarks that no rational person doubts that the Nazi holocaust happened, and that 5-6 million Jews were systemtically, methodically exterminated by the Nazis. I also stated that whether the actual figure was closer to 5 rather than 6 million might have historical signicance (which is Raul Hilberg's opinion) but zero moral signicance. The MEMRI Nazis edited all this out in their posting. For the record, the interview ran for fully an hour, and despite my strong disagreement with the opening remarks by the narrator (of which I was unaware at the time), I remain grateful for this opportunity to speak directly to the Arab world on this topic. Would that I have a similar opportunity to speak uncensored in the Free World.

Écrit par : l | 21/09/2006

n Nous poursuivons aujourd’hui notre entretien avec Rochdy Alili à propos du discours du pape Benoit XVI. Nous suivons pas à pas cette leçon universitaire à Ratisbonne, qui nous a d’abord menés, dans le premier entretien, à retrouver une figure inconnue de la plupart d’entre nous, Manuel II, afin de bien situer le contexte politique et idéologique dans lequel avait pu vivre ce personnage.

Nous continuons aujourd’hui sur les points de savoir ce qu’il faut penser de ce que le pape suggère à propos de la non contrainte en religion, du jihad, de l’expansion de l’islam par l’épée, et autres développements suggérés par ce vagabondage académique papal à quoi peut bien se greffer un vagabondage académique musulman.

Vous avez lors de notre premier entretien sur le discours du pape à Ratisbonne, évoqué la figure de Manuel II, qu’il nous fallait présenter à nos lecteurs aussi bien musulmans que chrétiens et vous avez dit ce qu’il fallait penser de l’utilisation qu’en avait fait le pape. Il faut en venir maintenant à ses affirmations concernant ce qui est dit précisément par Manuel II et les commentaires dont il accompagne le texte, nous nous permettons de vous les rappeler :

« l’empereur en arrive à parler du thème du jihad », « l’empereur savait certainement que dans la sourate II, 256, il est écrit pas de contrainte en matière de foi – c’est l’une des sourates primitives datant de l’époque où Muhammad lui-même était privé de pouvoir et se trouvait menacé. Mais l’empereur connaissait aussi les dispositions inscrites dans le Coran – d’une époque plus tardive – au sujet de la guerre sainte ».

L’approche de Benoit XVI me parait ici tout à fait inexacte et ses renseignements ne me semblent pas de la meilleure main.

• Le verset 256 de la sourate II, est un verset unanimement reconnu par les commentateurs musulmans et les islamologues non musulmans comme un verset de Médine, donc loin d’être une révélation primitive et liée à la seule raison que Muhammad ne disposait pas encore, ainsi que cela est sous entendu, du monopole de la violence légitime. Sa révélation est consécutive, selon la tradition, au fait que des Médinois musulmans voulaient contraindre leurs propres enfants, nés dans le judaïsme et le christianisme, à se convertir à l’islam. Ils furent réprouvés par le prophète qui recut en confirmation de son intuition le verset dans la forme suivante :

• « Point de contrainte en matière de religion : droiture est désormais bien distincte d’inanité. Dénier l’idole, croire en Dieu, c’est se saisir de la ganse solide, que rien ne peut rompre. Dieu est Entendant, Connaissant. » (traduction de Jacques Berque qui marque en note :

• Le progrès de la nouvelle révélation, dans le sens de la raison et de la liberté, ressort de ce verset,

• Lequel est mis en évidence, venant tout de suite après le verset du Trône (Permettez moi de vous renvoyer, pour une évocation simple et brève du verset du Trône aux pages 64 et 71 de mon livre « Qu’est ce que l’islam ? »)

Quant aux rapides allusions au jihad faites par le pape, elles procèdent de l’idée que s’en font la plupart des gens et dont personne ne veut démordre : le jihad serait la guerre sainte contre les infidèles, c’est-à-dire tous les gens ne professant pas l’islam et devant nécessairement se convertir à la nouvelle religion prêchée par le prophète Muhammad.

En réalité le jihad dans le Coran se définit fondamentalement comme une guerre de défense contre les agressions des ennemis idolâtres de l’islam, à savoir les propres membres de la tribu de Muhammad souvent dénoncés avec véhémence comme les « dénégateurs », selon la traduction de Jacques Berque, ou les « mécréants », selon celle du Cheikh Si Hamza Boubakeur ou les « infidèles » selon celle de Kazimirski pour ne citer que celles-ci.

Or ce terme d’« infidèle » est celui qui finit par désigner le musulman, à partir des Croisades après de multiples fluctuations sémantiques et avant d’autres. C’est un terme soufflé par l’Eglise au moment où la papauté conquiert son autonomie par rapport au temporel, à partir du milieu du XIe siècle, et c’est un terme dont la fortune a longtemps duré. L’on s’est fait depuis à l’idée que, puisque les chrétiens considéraient les musulmans comme des infidèles, les musulmans devaient à leur tour considérer les chrétiens comme des infidèles.

Cela n’est en aucune manière le cas. Et lorsque Dieu appelle avec véhémence à s’opposer aux mécréants , dénégateurs, infidèles, il ne s’agit que des contribules idolâtres opposés au prophète, en aucune manière ni des chrétiens ni des juifs, qui ne doivent jamais faire l’objet de jihad, même si les appréciations coraniques à leur égard sont parfois contradictoires.

Bien sûr, des poètes, des romanciers, des scénaristes nous ont habitués à entendre des musulmans à la sauce médiévale du XIXe siècle, ou à la sauce hollywoodienne du XXe traiter les chrétiens d’infidèles. Une fois de plus c’est inexact. Le terme dominant pour nommer les chrétiens dans le monde de l’islam est « Nazaréens », en référence à l’origine géographique de Jésus.

Le terme usité pour caractériser les chrétiens occidentaux, et en particulier les croisés est « Francs » et le terme habituel pour désigner les Byzantins est « Romains = Rum » qui a souvent débordé pour identifier l’Européen en général à certaines époques plus récentes. Le terme « Masihi » pour dire chrétien existe aussi, je tiens à le citer pour rappeler que les musulmans confessent que Jésus est bien le Messie (Coran III, 45).

Il est d’ailleurs assez plaisant de noter que le premier (selon certains commentateurs) verset permettant la guerre défensive, évoque parmi ses justifications la nécessité de protéger les lieux de culte des chrétiens, juifs et musulmans :

« Autorisation est donnée aux victimes d’agression [de se défendre], car elles sont vraiment laisées et Dieu est omnipotent pour les secourir.

[elle est donnée à] ceux qui ont été expulsées injustement de leurs foyers pour avoir [seulement] dit : « Notre Seigneur est Dieu ! » Si Dieu ne repoussait point certains hommes par d’autres, les ermitages, seraient démolis ainsi que les synagogues, les oratoires et les mosquées où le nom de Dieu est fréquemment invoqué. Dieu secourra assurément ceux qui aident au triomphe de sa cause car Dieu est, en vérité, fort et puissant » (XXII, 39-40, traduction de Si Hamza Boubakeur).

Voilà ce qu’il fallait, me semble-t-il, rappeler à propos du verset sur « point de contrainte en religion » et sur la notion de jihad qui me semblent avoir été sollicités par le pape dans le sens d’une rhétorique assez médiévale par le choix de sa référence. Une rhétorique hélas toujours prégnante sur les esprits dans la culture européenne.

Est-ce que vous pourriez maintenant, après ces précisions, qui nous l’espèrons serviront à quelque chose, est ce que vous pourriez commenter l’idée avancée par Manuel II que : « Muhammad () a prescrit qu’il fallait répandre par le glaive la foi qu’il prêchait »

Vous avez raison d’émettre cette espérance que ces précisions, sans cesse réitérées par les musulmans, pourront servir à quelque chose. Il nous est toujours opposé des ratiocinations, des contre exemples exceptionnels, des cas particuliers, des lectures aberrantes et que sais-je encore. Nous passons notre temps à nous expliquer, à nous justifier, voire à nous excuser, sur des points où l’islam n’a pas à s’excuser et où il aurait plutôt mieux fait que les autres, même si une civilisation impériale comme celle qu’il a irriguée a ses part d’ombres, ses crimes, ses erreurs, ses dévoiements.

On nous donne aussi des leçons et des conseils, ici ou là sur le fait que nous aurions à progresser dans tel ou tel domaine, et je ne crois pas solliciter abusivement l’opinion des musulmans en disant que ce genre d’exhortations paternalistes a pour effet en général d’indisposer au plus haut point. Qu’on arrête de discriminer les musulmans, qu’on arrête d’agresser les pays d’islam, qu’on arrête de soutenir les régimes autoritaires qui maintiennent les peuples d’islam dans la misère, l’ignorance et l’aliénation, qu’on arrête de ponctionner énergie et matières premières au seul profit du monde développé sans penser un seul instant à l’avenir et à la survie des masses musulmanes. Après, on se laissera peut être donner des conseils.

Maintenant, sur le point que vous me demandez de commenter, soyons clairs une fois de plus et sans ambigüité. Ni le Coran ni la tradition n’ont jamais demandé d’étendre l’islam par l’épée ni de convertir, serait-ce même par la douceur, ni les chrétiens ni les gens possédant un Livre, ce qui comprenait tout le monde dans l’Asie du VIIe siècle. Cela fut compris d’ailleurs de manière très extensive dans la pratique et l’on a des exemples de communautés sans Livre véritable, un peu insaisissables et spéciales dans le grand orient religieux, que l’on affuble d’un des noms prévus par le Coran (voir par exemple II, 62 ; V., 69 ; XXII, 17) pour les laisser en paix. Je pense en particulier aux débuts de la conquête, aux lettrés de tradition païenne néoplatonicienne de la Syrie, particulièrement de Harran, que les califes acceptèrent de considérer comme sabii (sabéens) puisque les sabéens étaient des gens du Livre selon le Coran. Ils produisirent des œuvres en syriaque, en arabe, beaucoup se convertirent à l’islam progressivement et vécurent à Bagdad dans les cercles érudits de la cour abbasside, sans rompre les liens avec leur communauté d’origine. Ils fournirent souvent et longtemps des cadres compétents à l’administration centrale des califes.

Bref, on va le répéter encore une fois, en espérant que cela serve à quelque chose : les conquêtes arabo musulmanes ont été des entreprises guerrières, politiques ou économiques, bien souvent légitiment perçues dans certaines régions, comme l’Afrique du nord, le nord de l’Espagne, la Gaule, l’Asie mineure, comme des agressions violentes. Mais elles n’ont pas été des entreprises délibérées et ordonnées d’extension de la religion musumane par la contrainte physique ni même morale ou psychologique.

Je crois d’ailleurs qu’il convient de rappeler, comme il me semble l’avoir assez clairement fait dans mon livre « L’éclosion de l’islam », que ce sont précisément les « dénégateurs » dénoncés par le Coran, les Qurayshites contribules du prophète et ennemis de l’islam, finalement gagnés à la nouvelle religion, qui sont les chefs et les organisateurs les plus efficaces de cette expansion. La première dynastie de l’histoire musulmane est ainsi fondée par Muawiya, le fils du chef de ces « mécréants » dénoncés par le Coran, Abu Sufyan.

Tous les musulmans savent cela. Il savent aussi que les califes de cette dynastie ont freiné le mouvement d’islamisation volontaire des peuples conquis pour ne pas tarir la source de revenus fiscaux qu’ils procuraient. Ils sont même allés jusqu’à refuser d’accorder l’exemption des impots aux nouveaux convertis non arabes, ainsi que le principe d’égalité entre musulmans le leur commandait. Ils se moquaient donc bien de convertir et se préoccupaient surtout de s’enrichir.

Il s’est instauré ainsi une manière de vivre ensemble qui a permis de voir plus tard à la cour des califes de Bagdad, les patriarches de toutes les confessions chrétiennes de l’orient, les gaonim juifs, les chefs manichéens, des mages mazdéens et d’autres, et de préserver jusqu’à aujourd’hui pratiquement toutes les communautés présentes à l’arrivée de l’islam.

Nous croyons donc que ce qui devrait frapper l’observateur de bonne foi, ce serait plutôt le caractère pragmatique de tous les arrangements que trouve la civilisation musulmane dans les territoires qu’elle recouvre, pour vivre en intelligence acceptable avec les complexités qui l’entourent.

Vous avez tout à fait raison et il faut souligner aussi l’extraordinaire variété des situations selon les régions et les époques. C’est pourquoi les approches totalisantes et systématiques qui sont souvent celles des mileux religieux musulmans ultra orthodoxes désireux depuis toujours de plier à une doctrine englobante la multiplicité des vécus sont toujours apparues et apparaissent encore comme mutilantes. C’est pourquoi des approches aussi totalisantes et systématiques d’un intellectuel comme Benoit XVI, du point de vue chrétien, exposent à des erreurs graves d’appréciation. Je veux dire au plan de la rigueur intellectuelle. Je ne retournerai pas le couteau dans la plaie pour ce qui concerne le point de la politique.

Est-ce que vous ne trouvez extrêmement étonnant, en termes de rigueur historique, qu’un pape érudit, lettré, savantissime et docte comme Benoit XVI ait pu s’appuyer sur une telle citation médiévale. Ne pensez-vous pas que le choix d’une telle référence a pu être dicté par un souhait politique ?

Je ne suis pas dans les secrets du Vatican, vous vous en doutez bien. Pour ma part, je passe sur l’inopportunité du choix, même si je ne crois pas à une simple maladresse. Il faut pardonner et continuer à se parler, en connaissance de cause, franchement, sans visée polémique. Nous n’allons pas nous brouiller pour un discours papal, même si étrangement fermé, avec tous nos amis et nos frères chrétiens. Je me contente ici, avec vous, parce qu’il faut bien le faire, de rectifier des erreurs historiques, parce qu’on ne dialogue pas sur la base de fantasmes réducteurs.

Pour le reste, on pourrait penser que la référence à Manuel II serait une allusion à l’idée qui circulait à l’époque d’une union de l’Eglise orthodoxe de Constantinople avec l’Eglise latine de Rome. La situation terrible des derniers Paléologues les avaient amenés à accepter ce projet. Des souverains catholiques de l’époque subordonnaient même leur aide militaire à une conversion de Byzance. L’empereur Jean V, père de Manuel II avait lui même quitté Constantinople pour se rendre à Rome en 1369. Il s’était converti, tenez vous bien, à la « foi romaine » pour obtenir secours. Cela n’avait servi à rien car ni le patriarche de Constantinople, Philothée, ni bien entendu les peuples orthodoxes ne voulaient entendre parler de cette union. Jean V s’en est donc retourné dans les Balkans en 1371.

J’ai un peu évoqué, lors de notre premier entretien la suite de l’histoire. Et je vous rappelle pour finir sur ce point que le dernier empereur byzantin, Constantin XI s’accrochait lui aussi, comme son grand père Jean V, à la possibilité de survivre grâce à l’union avec Rome. Il accepta donc une renonciation à la foi orthodoxe à la fin 1452, proclamée dans sainte Sophie et suivie d’une messe romaine. Le sentiment profond des Byzantins fut alors exprimé par un notable : « Plutôt voir le turban turc dans Constantinople que la mitre latine ». Six mois plus tard le jeune sultan Mehmet II entrait dans la ville.

Et il permettait à la foi orthodoxe de survivre…

Vous dites les choses sans ambage, mais ce n’est pas inexact. Le premier patriarche orthodoxe grec sous Mehmet II est Gennade Scholarios qui avait été un proche collaborateur du résistant le plus farouche à l’union à la fin des Paléologue, le métropolite d’Ephèse Marc Eugénikos

Ainsi le sultan vainqueur organisait aussitôt après sa victoire un empire multiconfessionnel dans lequel les chrétiens de toutes sortes, outre les orthodoxes grecs, comme les arméniens et les syriaques, et les juifs aussi, eurent leur place et leurs droits. Y venaient se réfugier, à de multiples périodes de l’histoire, les juifs de l’Europe chrétienne depuis ceux de Grenade en 1492, jusqu’à ceux de l’Europe antisémite du XXe siècle.

De cette manière l’empire ottoman comptait vers la fin de la dynastie autant de sujets chrétiens que de sujets musulmans. Seules les ingérences des puissances européennes et le poison du national confessionnalisme, qui définit l’identité d’une région et de ses habitants par leur appartenance religieuse, cette géniale invention de la culture d’Europe, a mis fin à cet état de choses, contribuant peu à peu, dans tout le Proche orient à contaminer les esprits et les cœurs, entre autres ceux des musulmans.

On parle pourtant de « joug » turc, ou ottoman.

Evidemment, dans la rhétorique national confessionnaliste, on ne peut faire autrement. Il est certains musulmans qui trouvent cela discourtois. Mais on ne se préoccupe guère nulle part de ce que les musulmans trouvent discourtois. Je relèverai juste une chose. A l’époque où Mehmet II prend Constantinople, il y a encore des musulmans en Espagne.

Aujourd’hui il ne reste aucun descendant de ces musulmans dans la péninsule ibérique après les siècles de splendeur de la très catholique Espagne. En revanche il demeure de nos jours la même population chrétienne orthodoxe dans les Balkans, avec des patriarches toujours présents, après six cents ans de « joug » turc. C’est sans doute la conséquence de la prescription par le prophète, comme le disait Manuel II, cité par Benoit XVI, d’aller « répandre la foi qu’il prêchait par le glaive. »

Soyons donc enfin rigoureux et sérieux. Personne ne veut faire croire à des empires paradisiaques, nul ne règne impunément et les musulmans ont régné impérialement, depuis les califes et les sultans et ils n’ont pas fait mieux que les autres. Il est pourtant un domaine où ils ont probablement moins à rougir que beaucoup, c’est la manière dont ils ont administré les autres croyants tout au long de leur longue histoire, qui ne fut pas la plus exemplaire mais pas la plus honteuse non plus.

Ce que je regrette donc, c’est que la grande culture européenne académique, dont le pape est un représentant éminement respectable n’ait pas inclus dans ses fondements une connaissance suffisante et honnête de l’islam. C’est un état de fait, il découle de l’histoire de l’Eglise, qui a compté et compte toujours néanmoins d’éminents spécialistes de cette religion et de cette civilisation.

Alors, dans la mesure où il existe encore une grande culture européenne académique, je pense qu’elle ne peut pas faire l’économie d’un apprentissage de ce que fut réellement cette civilisation, de même que les musulmans que ne l’ont pas encore fait, et qui le peuvent, doivent connaître la culture, la civilisation et la sensibilité des autres croyants et de ceux qui ne le sont pas.

C’est devenu, en ce début du XXIe siècle absolument indispensable pour faire enfin justice de toutes les approximations blessantes et de toutes les sources de malentendus pour aller sereinement de l’avant dans la paix et la raison comme le réaffirme Benoit XVI.

Propos recueillis par la rédaction

Écrit par : n | 21/09/2006

hu Noam Chomsky, 77 ans, linguiste et professeur à la prestigieuse université du MIT (Massachusetts Institute of Technology à Cambridge) a ajouté avoir reçu quelque 10.000 courriels depuis mercredi mais il a précisé qu'il n'utiliserait pas les mêmes termes que Chavez pour qualifier M. Bush. Publié en 2003, le livre de Chomsky, souligne, selon son éditeur français, "l'illogisme et l'injustice" de la stratégie de sécurité nationale adoptée en 2002 par les Etats-Unis.

Écrit par : h | 24/09/2006

l Lobby juif pour la paix aux Etats-Unis.

L’idée de la formation d’un lobby juif aux Etats-Unis prend de la vitesse aux Etats-Unis, si l’on en croit un article du Financial Times du 24 octobre, « Jewish lobby for peace with Palestinians gathers pace in US ». Selon le quotidien britannique, « George Soros, le financier et le philantrope serait, selon des amis, prêt à donner son appui à une nouvelle initiative pour une alternative influente qui ferait du lobbying pour un engagement américain et pour une solution négociée fondée sur deux Etats ». Le journal rappelle que le débat sur les relations entre les Etats-Unis et Israël a été relancé par l’étude deux spécialistes des sciences politiques John Mearsheimer et Stephen Walt, que j’ai longuement évoquée dans ce blog, « Débat sur le rôle du lobby juif aux Etats-Unis ». Une lettre de plus de 150 intellectuels, enseignants, anciens diplomates, parmi lesquels de nombreux juifs, a dénoncé la campagne menée par le lobby pro-israélien contre tous ceux qui ne partagent pas ses vues, la comparant aux campagnes maccarthystes des années 1950. L’un des organisateurs de la lettre, le professeur Norman Birnbaum (par ailleurs un vieux collaborateur du Monde diplomatique) a déclaré au Financial Times que le lobby pro-israélien avait « construit un ghetto de Varsovie de l’esprit ». En conclusion l’auteur de l’article, Guy Dinmore rappelle que, selon un récent sondage, les Américains seraient très divisés sur le rôle du lobby pro-israélien, 39% croyant qu’il a joué un rôle clef dans le déclenchement de la guerre contre l’Irak, 40% étant persuadés du contraire.

Mais ce lobby aura-t-il le courage d’aller à l’encontre du puissant lobby pro-israélien représenté notamment par le AmericanIsrael Public Affairs Committee (AIPAC) ? Selon un blog tenu sur le site du quotidien israélien Haaretz, « What happens when U.S. Jews forward the peace process ? » (Que se passe-t-il quand les juifs américains soutiennet le processus de paix ?), neuf des personnes impliquées dans la création de ce futur lobby ont fait la même réponse : « « Nous ne nous opposons à l’AIPAC, mais nous voulons travailler à ses côtés et faire avancer une cause que nous considérons comme importante - encourager un rôle accru des Etats-Unis dans la recherche d’une solution au conflit. » » Toujours selon le journaliste de Haaretz, la place de George Soros dans cette initiative est contestée car « certains considèrent Soros comme un antisionniste et, dans le passé, il a accusé Israël de provoquer de l’antisémitisme en Europe »

Le rôle du lobby et notamment de l’AIPAC continue à faire débat dans les médias américains. Ainsi, Justin Raimondo, chroniqueur du site Antiwar.com, publie le 23 octobre un texte intitulé : « The Lobby, Unmasked The AIPAC spy scandal has many tentacles » (Le lobby démasqué. Le scandale des espions de l’AIPAC a de nombreuses ramifications)

« Le caractère exemplaire d’Israël et son rôle clef comme un allié des Etats-Unis sont au centre des principes de la politique étrangère des néoconservateurs, et l’ont toujours été. Cela ne coïncide que de manière tangentielle et par coïncidence avec la religion : la Sparte du Proche-Orient représente tout l’esprit martial et le sens de la "grandeur nationale" que les néoconservateurs voudraient instiller ici aux Etats-Unis. Le soutien inconditionnel d’Israël a toujours été au coeur de la stratégie proche-orientale des néoconservateurs et ils ne s’en sont jamais cachés. »

Mais, selon Justin Raimondo, qui cite Philip Weiss du New York Observer : « Les temps changent. Le prochain livre de Jimmy Carter va sortir, (...) Walt et Mearsheimer publient un livre chez FSG. George Soros et le Israel Policy Forum lancent un lobby pour contreblancer l’AIPAC, peut-être pour être la gauche du gouvernement israélien. C’est la perestroïka ! »

L’analogie avec la perestroïka n’est pas exacte, affirme pourtant Raimondo. « Ce sont les Soviets qui ont lancé la perestroïka, avec Gorbatchev poussant pour une réforme venant du sommet, alors que les partisans de ceux que Mearsheimer et Walt appellent "le Lobby" (...) conscient qu’ils ne sont plus capables de dicter les termes du débat, dénoncent et diffament leurs adversaires comme des bigots. »

« Le scandale d’espionnage de l’AIPAC, dans lequel des hauts responsables de l’organisation, l’ancien pro-Israel “spark plug” (bougie d’allumage, mais je n’ai pas trouvé une traduction correcte AG) Steve Rosen, et l’analyste de politique étrangère Keith Weissman ont été inculpés pour violation de l’Espionage Act – est le signe que le courant s’inverse contre le Lobby. Je serais surpris que l’AIPAC survive au procès de Rosen et Weissman. Peut-être la coquille de l’organisation continuera à exister, lorsqu’elle sera contrainte de se déclarer comme l’agent d’une puissance étrangère, mais elle n’approchera jamais plus l’efficacité qu’elle avait. Ce qui explique peut-être pourquoi une nouvelle version plus "libérale" du lobby est en voie de création. »

« En dépit des tentatives brutales de cacher sous la bannière de "la liberté de parole" ce qui apparaît comme un espionnage en faveur d’Israël, il est clair selon les faits reprochés et reproduits dans l’acte d’accusation et dans ce qu’ont écrit les médias, que Rosen et Weissman rencontraient régulièrement des responsables gouvernementaux et cherchaient à en obtenir des documents classifiés qu’ils transmettaient au gouvernement israélien, certains travaillant avec l’ambassade d’Israël à Washington » (...)

« Nous apprenons aussi que la membre de la Chambre Jane Harman (D-Calif.), un faucon démocrate qui est la plus importante représentante de son parti à la Comission du renseignement de la chambre, est sous investigation, dans le cadre de l’enquête sur l’AIPAC. Un de ses assistants a déjà été suspendu pour avoir transmis des informations du rapport “National Intelligence Estimate on Iraq” au New York Times (...). La question toutefois posée par l’histoire Harman-AIPAC est : à qui d’autre son bureau transmettait-il des informations et dans quels buts ? »

« On peut répondre au moins partiellement à la seconde partie de la question avec l’article du Time Magazine sur l’enquête autour de Harman : on y apprend que Nancy Pelosi, chef de la minorité démocrate à la chambre, a lancé une campagne, avec l’appui de l’AIPAC et de poids lourds pro-Israël comme Haim Saban pour tenter de maintenir Harman à son poste. (...) . »

Selon Raimondo, le Lobby n’est donc pas seulement un groupe qui tente de promouvoir Israël comme un allié démocratique des Etats-Unis, « il s’occupe aussi d’un autre service en faveur d’Israël, l’espionnage ».

Écrit par : k | 26/10/2006

j Jean Ziegler, rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation, présentera la semaine prochaine au Conseil de sécurité de l’ONU un rapport explosif sur la guerre israélo-libanaise de cet été. À l’invitation du gouvernement libanais, il s’est rendu au pays du Cèdre du 11 au 16 septembre dernier. Dans le cadre de la même mission, il a souhaité se rendre dans le nord d’Israël, mais à ce jour Tel-Aviv n’a toujours pas répondu à sa demande. Les principaux enseignements de ce rapports sont accablants… Durant les 34 jours qu’a duré cette guerre, les forces israéliennes ont lancé plus de 7000 attaques aériennes et 2 500 opérations maritimes, tout en procédant à des bombardements à l’artillerie lourde. Cette guerre a eu des conséquences profondes sur la population libanaise. Selon le Gouvernement libanais, le bilan est le suivant : 1 189 tués (des civils pour la plupart), 4 399 blessés, 974 189 personnes déplacées et 15 000 à 30 000 maisons détruites. Durant la guerre, la destruction des routes et autres infrastructures de transport, s’ajoutant au refus répété des forces armées israéliennes d’accorder un libre passage, a fait que les organismes humanitaires ont éprouvé d’énormes difficultés à transporter de la nourriture et autres secours, en particulier vers les quelque 22 000 personnes au sud du fleuve Litani, où se trouvent 38 localités sous le contrôle de la force intérimaire des Nations Unies au Liban. Obligées de quitter leurs maisons et leurs terres agricoles, un grand nombre de personnes ont vu leur accès à l’alimentation compromis, des dizaines de milliers d’entre elles devenant dépendantes à l’égard de l’aide alimentaire.

La guerre a éclaté au plus fort de la saison de pêche et de récolte fruitière, affectant ceux qui vivent de ces deux secteurs non seulement directement pour ce qui est du préjudice subi, mais également - et surtout - indirectement du point de vue des débouchés perdus et du manque à gagner. La plupart des terres agricoles ont été affectées par les bombardements et continueront de l’être par les bombes non explosées qui restent une entrave à l’accès à un grand nombre de champs. Selon le Centre d’action anti-mines des Nations unies, des centaines de milliers de munitions non explosées, essentiellement des bombes à fragmentation (armes antipersonnel qui répandent des mini-bombes de façon aveugle sur une vaste zone), devront être éliminées avant que l’agriculture puisse redémarrer. Plus de 1,2 million de bombes à fragmentation auraient été ainsi larguées par les forces israéliennes, dont près de 90 % durant les 72 dernières heures de la guerre, alors que les forces israéliennes savaient déjà qu’un cessez-le-feu était imminent.

La destruction par les forces israéliennes d’infrastructures essentielles à la survie de la population, en particulier les infrastructures liées à l’agriculture, à l’irrigation et à l’eau, auront également des conséquences durables sur les moyens d’existence et sur l’accès à l’alimentation et à l’eau. La pêche a été fortement affectée par l’importante marée noire qui a suivi le bombardement par Israël des quatre réservoirs de carburant de Jiyyeh, le 14 juillet 2006. La principale préoccupation aujourd’hui concerne les conséquences durables de la guerre sur les moyens d’existence. En effet, il est erroné de croire que le droit à l’alimentation renvoie avant tout à l’aide alimentaire. Il s’agit plutôt du droit d’être capable de se nourrir en s’appuyant sur des moyens d’existence suffisants. Jean Ziegler a constaté que les moyens d’existence d’une grande partie de la population ont été mis à mal par la guerre et que la reconstruction de ces moyens d’existence a été lente. La perte de moyens d’existence et de sources de revenu constitue la principale menace au bien-être de milliers de familles, en particulier dans les zones rurales.

Recommandations onusiennes
À la lumière de ses constatations et des obligations internationales qui incombent aux parties à la guerre, le Rapporteur spécial conclut son rapport en formulant une série de recommandations destinées à améliorer la réalisation du droit à l’alimentation de l’ensemble de la population libanaise. En particulier, le Rapporteur spécial recommande :

« 1) de mener des enquêtes approfondies sur les violations du droit à l’alimentation en vertu du droit international des droits de l’homme et du droit international humanitaire, afin de déterminer, notamment, si elles constituent de graves violations des Conventions de Genève du 12 août 1949 et du Protocole additionnel I y relatif ou, éventuellement, des crimes de guerre en vertu du Statut de Rome de la Cour pénale internationale ;

2) que les Gouvernements israéliens et libanais acceptent que la Commission internationale d’établissement des faits, instituée conformément au Protocole additionnel enquête sur les violations du droit à l’alimentation en vertu du droit humanitaire international ;

3) que le Gouvernement israélien soit tenu responsable, en vertu du droit international, de toute violation du droit à l’alimentation de la population civile libanaise. Le Gouvernement israélien devrait être tenu responsable, en vertu du droit international, des violations du droit à l’alimentation de la population civile libanaise. En vertu du droit international, le Gouvernement israélien a l’obligation de veiller à ce que toutes les victimes reçoivent une réparation et une indemnisation suffisantes pour les préjudices subis durant la guerre, ainsi que pour les pertes subies du fait de la perturbation de leurs moyens d’existence ;

4) que le Gouvernement libanais, avec le concours de donateurs bilatéraux et multilatéraux accélère l’élimination des bombes à fragmentation qui jonchent les terres agricoles. Le Gouvernement israélien devrait fournir des informations détaillées et complètes sur l’utilisation par son armée des munitions à fragmentation, afin de faciliter la destruction des munitions non explosées et le nettoyage des zones touchées. »

Ziegler va se faire des amis...

Écrit par : j | 27/10/2006

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