27/01/2006

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Pour Emmanuel Todd, historien et démographe, l’allongement de la scolarité délimite de nouvelles fractures au sein de la société. Propos recueillis par Louis Maurin.

Qu’est-ce qui pousse à agir les jeunes de banlieues dans la flambée de violence de novembre dernier ? Vous avez parlé d’une « aspiration à l’égalité ».

Il est absurde d’opposer les manifestations de 68 qui auraient été porteuses d’un message et les dernières violences, destructrices sans motif ni sens. Ces jeunes, plus jeunes que ceux de 68 il faut le rappeler, portaient une parole, de leur âge, mais qui a toujours mis en avant le « respect », la liberté, l’égalité. Leur rapport à la société est conflictuel, politique, finalement très français.

A partir du moment où on est passé de quelques voitures détruites à un mouvement national, il devenait évident que celui-ci prenait du sens. Par rapport aux jeunes des banlieues, on a deux sortes de réaction. Soit on rejette ces jeunes, soit on est généreux. Le mouvement de violence est l’expression d’un rapport de force : l’alternative de repression n’a pas d’issue aujourd’hui, elle ne peut à terme que déboucher sur une sorte de guerre civile. Cette jeunesse est une composante trop importante de notre société pour qu’elle puisse la rejeter, certains ne l’ont pas encore compris.

Ce conflit s’intègre dans un contexte de montée des inégalités

Il s’inscrit dans un cadre général de perspectives de vies écrasées, de taux de chômage élevés, de montée des écarts qui pèse sur l’ensemble de la société, des catégories populaires aux couches moyennes. C’est un processus de déplacement de la richesse vers le haut qui semble ne pas avoir de fin. A sa racine, on trouve le libre échange qui met en concurrence les facteurs de production au niveau mondial, et qui fini par imposer aux plus pauvres des pays riches de s’aligner sur le tiers-monde pour rester compétitifs.

Pourquoi ce mouvement inégalitaire est-il accepté ?

Au coeur du phénomène, on a l’allongement des scolarités. Du XVIIIe au milieu du XXe, on a eu un fort mouvement dont l’objet était l’alphabétisation des masses. Et, finalement, dans la plupart des milieux on allait jamais très loin à l’école. Il fallait savoir lire et écrire. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, on croyait que l’on allait désormais vers un monde de progrès. Mais l’allongement des scolarités a conduit à une nouvelle stratification de la société entre ceux qui disposent d’un diplôme de l’enseignement supérieur, les classes moyennes qui se sont arrêtées avant, et les 20 % de ceux qui ne disposent d’aucun diplôme. Couplé avec la montée de l’individualisme, on a un processus qui légitime de façon puissante les inégalités. Le capital culturel global s’accroît, mais sa répartition demeure davantage inégalitaire. C’est cette bourgeoisie culturelle qui défend le libre échange comme seule solution possible au fonctionnement de l’économie.

Vous avez toujours souligné le rôle des structures familiales profondes dans l’explication des comportements. Quel rôle jouent-elles en l’occurrence ?

Il me semble que la famille souche comme on la connaît en Allemagne ou en Suède, qui reste soudée, moins éclatée, est un meilleur soutien éducatif et produit plus d’égalité, accepte moins le décrochage. A l’inverse, la famille nucléaire de type anglo-saxon protège moins, tolère beaucoup plus l’inégalité. Le type familial individualiste avec un héritage égalitaire qui est celui au fond du bassin parisien me paraît assez bien expliquer les revendications à l’égalité en France.

Ceci dit, j’ai changé de position sur le monde anglo-saxon : je pense qu’on y a atteint certaines limites. Les anglais sont en train d’arrêter les frais, et d’une certaine façon les américains sont tombés dans une certaine forte de folie de violence, religieuse, qui est une forme de régression. L’anthropologie de la famille donne des clés pour comprendre certaines situations, par exemple l’implantation du communisme sur les fondements de la famille communautaire. Mais je ne prétends pas non plus qu’elle explique toutes les transformations sociales.

La montée des inégalités est-elle un phénomène inéluctable ?

Aujourd’hui les forces hostiles à l’ultra-libéralisme me semblent majoritaires sur des bases différentes dans bien des pays, que ce soit en Allemagne, en Pologne ou au Royaume-Uni, où soit dit en passant on ne rêve que de reconstruire les services publics. Mais ces forces sont divisées : en 2005 les jeunes de banlieues, en 2002 c’étaient les ouvriers avec le Front national et la petite bourgeoisie de l’Etat au moment du référendum.

La montée des inégalités a forcément un terme, puisque sa fin théorique c’est « un individu possède tout », ce qui n’est pas concevable. Il me semble que l’unification de la contestation peut se faire sur une base générationelle : il y aura un moment où les jeunes se penseront comme unifiés et où on aura un basculement. A ce titre la Seine Saint Denis ou le Nord me semblent former des sortes de laboratoire.

Il y a deux solutions. Si on ne touche pas au libre échange, on va vers davantage de tensions et d’affrontements, de plus en plus de violences, quels que soient les niveaux de vie. On propose aux gens une vie sans avenir, sans sécurité. L’alternative c’est l’existence d’un processus politique, qui s’avère capable de prendre en compte la demande sociale et par un protectionnisme européen raisonné réintroduise de la sécurité.

Propos recueillis par Louis Maurin


11:16 Écrit par eric blair | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

Commentaires

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Histoire de famille

Mars 2000 : jeune quinquagénaire, Emmanuel Todd garde l'allure d'un adolescent mais il a déjà jeté les bases d'une œuvre dense et originale.

Petit-fils du poète Paul Nizan et fils du reporter Olivier Todd, l'historien s'inscrit dans la lignée de Montesquieu, Tocqueville et Raymond Aron en proposant une approche globale des sociétés.

Au fil de ses ouvrages, il a mûri une pensée originale, solidement charpentée, fondée sur une culture encyclopédique et une liberté d'esprit plus proche de la tradition anglo-saxonne que de la tradition universitaire française.

Historien hors normes

En 1976, après des études à Sciences Po et un doctorat d'histoire de Cambridge, le jeune Todd se signale à l'attention du petit monde parisien par un essai détonant intitulé La chute finale, essai sur la décomposition de la sphère soviétique - appréciez le calembour - (Robert Laffont). Tandis que la gauche socialiste fleurette avec le PCF et que la jeunesse dénonce à l'envi l'impérialisme US, il ose annoncer la faillite prochaine du système soviétique.

A la suite du soviétologue Alain Besançon, il souligne l'incertitude qui pèse sur les statistiques officielles et développe l'analyse de quelques facteurs de malaise social comme la remontée tendancielle du taux de mortalité infantile, signe indubitable d'une faillite majeure.
Mais le public français se détourne de son ouvrage comme du Court traité de soviétologie d'Alain Besançon, malgré les vertus prémonitoires de l'un et de l'autre...

L'historienne Hélène Carrère d'Encausse recueillera en 1978 tout le mérite d'avoir anticipé l'effondrement de l'URSS avec son essai : L'empire éclaté en dépit d'un énorme contresens qui lui fait attribuer la chute finale de l'empire soviétique à la forte fécondité des populations musulmanes d'Asie soviétique (l'avenir montrera que la dissolution viendra au contraire des populations baltes à très faible fécondité mais à forte conscience politique).

Emmanuel Todd poursuit son œuvre avec un essai atypique sur la bourgeoisie européenne d'avant 1914 et les origines mentales de la Grande Guerre et du totalitarisme : Le fou et le prolétaire (Robert Laffont, 1979).

A la manière du sociologue Émile Durkheim, qui tirait des enseignements d'ordre général à partir d'indicateurs statistiques apparemment mineurs, il révèle l'angoisse qui tenaillait la bourgeoisie de cette époque, en France comme en Allemagne ou en Russie. Il montre ainsi que le taux de suicide dans les classes supérieures était plus élevé que dans les classes inférieures bien que celles-ci aient objectivement plus de motifs de désespérance.

Son anglophilie perce déjà dans la découverte de la bonne santé mentale du Royaume-Uni. «Je maintiens, contre les économistes, que l'Angleterre reste solide, que la France n'est plus fragile, et que l'Allemagne est toujours le pays le plus incertain d'Europe», écrit-il en 1979.

Dans les années 1980, Emmanuel Todd jouit d'une fonction à l'INED (Institut National des Études Démographiques) qui lui permet d'entamer de lourdes recherches sur le rôle des structures familiales dans les phénomènes sociaux et les systèmes idéologiques.

De ces recherches, qui dérivent de Frédéric Le Play, un savant oublié du XIXe siècle, Emmanuel Todd a déjà tiré une succession de très robustes essais, La troisième planète, L'enfance du monde, La nouvelle France, L'invention de l'Europe, (Seuil). Au fil de ses ouvrages, il a popularisé et affiné des concepts tels que famille souche ou famille nucléaire.

Ces concepts lui ont permis d'interpréter en historien les phénomènes migratoires actuels. Les prochains développements promettent d'être tout autant instructifs.

Un bref engagement politique

Au début des années 90, tandis que les esprits s'échauffent en France autour de la question de l'immigration et de l'extrême-droite, Emmanuel Todd entre dans le débat en tirant les enseignements de ses recherches antérieures sur les groupes familiaux dans un essai remarquable, Le destin des immigrés (Seuil, 1994).

En prenant de la hauteur par rapport à la polémique de terrain, il montre les différences fondamentales qui distinguent les Français, les Allemands et les Anglo-Saxons dans leur relation avec l'étranger. Il en tire des prévisions encourageantes sur l'issue du processus d'intégration des immigrés récents en France.

Découvert par le grand public, Emmanuel Todd tente de s'inscrire dans le débat politique à la veille des élections présidentielles de 1995.

Dans une analyse présentée devant la Fondation Saint-Simon, il anticipe sur la victoire de Jacques Chirac en montrant l'existence d'un vote populaire anti-maastrichien que le candidat gaulliste a su récupérer.

Des commentateurs qui ignoraient jusqu'à son (pré)nom se sont alors dépêchés de faire d'Emmanuel Todd un chiraquien bon teint. Erreur manifeste. Tout éloigne le politicien fonceur et extraverti du penseur soucieux d'approfondissement et enclin à une perpétuelle remise en cause.

Aux élections européennes suivantes, Todd vote par bravade pour la liste communiste bien qu'il se soit éloigné de ce parti depuis l'adolescence.

Il anime la Fondation Marc-Bloch aux côtés de Philippe Cohen, rédacteur en chef de Marianne, et s'engage dans le débat sur l'euro avec des analyses judicieuses dans Marianne, Le Monde,... où il stigmatise les méfaits prévisibles de la monnaie unique et (déjà) de la mondialisation.

Il se fendd'un essai d'économie, L'illusion économique (Gallimard, 1998), où il dénonce la vacuité de la classe dirigeante et en appelle au retour de l'idée nationale. «La liquéfaction des croyances collectives transforme les hommes politiques en nains sociologiques. (...) Avant Chirac, la population croyait encore, majoritairement, en la compétence de ses dirigeants. Depuis le revirement du 26 octobre 1995, et son approbation par les élites, les citoyens de base savent que le système a cessé d'être sérieux», écrit-il alors.

Mal à l'aise devant une caméra ou un micro, Emmanuel Todd n'a jamais trouvé le bonheur dans ses engagements publics.
Aussi, lorsqu'éclate l'affaire Haider, avec l'entrée du chef de l'extrême-droite autrichienne dans la coalition gouvernementale, l'historien se détache-t-il sans hésiter de la Fondation Marc-Bloch (aujourd'hui moribonde et privée de son nom). «Je n'ai pas accepté le discours souverainiste de mes amis, qui considéraient qu'il n'y avait rien à redire au choix des Autrichiens au nom de leur droit à choisir leur gouvernement », explique-t-il.

L'attentat terroriste contre les tours jumelles de New York et le Pentagone l'ont amené à réfléchir sur la place des États-Unis dans le monde actuel et à venir. Il en a tiré un essai iconoclaste et d'une très grande perspicacité, Après l'empire (Gallimard).

Aujourd'hui, dans la sérénité de son bureau, l'historien se recentre sur l'histoire longue des sociétés. Prolongeant ses premières analyses d'anthropologie sur les structures familiales, il prépare un traité majeur qui pourrait condenser le fruit de plusieurs décennies de recherches en marge des modes et des courants. «Je brasse 600 groupes familiaux de tous les continents et mon horizon s'étend de l'an 3000 avant JC à l'an 1500 de notre ère !» dit-il en souriant.

Ainsi marche-t-il à pas comptés vers le sommet d'une carrière entamée il y a un quart de siècle.



Mai 2005 : en rupture avec son engagement virulent contre l'euro et son non au référendum sur le traité de Maastricht (1992), Emmanuel Todd prône un oui timide au référendum sur le traité constitutionnel.

Écrit par : jean | 27/01/2006

jean je savais déjà tout ça...et ?

Écrit par : quaeps | 27/01/2006

quaeps rien

Écrit par : jean | 28/01/2006

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