12/01/2006

réponse à un neu-neu....

Les remarques qui suivent sont tellement banales que je crois devoir demander aux gens raisonnables qui viendraient à les lire de bien vouloir m'excuser. Mais s'il se trouve pourtant quelques bonnes raisons de les mettre noir sur blanc, et je crains que ce soit bien le cas, elles apportent un témoignage sur quelques aspects remarquables de la vie intellectuelle française d'aujourd'hui.

Avant d'en arriver au sujet sur lequel on me demande mon avis, deux mises au point sont nécessaires. Les remarques qui vont suivre se situent à l'intérieur de limites qui sont importantes à deux points de vue. D'abord, je ne traite ici qu'un sujet précis et particulier, à savoir le droit à la libre expression des idées, des conclusions et des croyances. Je ne dirai rien ici des travaux de Robert Faurisson ou de ses critiques, sur lesquels je ne sais pas grand-chose, ou sur les sujets qu'ils traitent, sur lesquels je n'ai pas de lumières particulières. En second lieu, j'aurai quelques

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commentaires désagréables (mais mérités) à faire à l'égard de certains secteurs de l'intelligentsia française qui ont montré qu'ils n'éprouvaient aucun respect pour les faits ou pour la raison, comme j'ai eu l'occasion de l'apprendre à mes dépens en des circonstances sur lesquelles je ne reviendrai pas. Ce que j'aurai à dire ne s'applique certainement pas à beaucoup d'autres qui continuent sans défaillance à faire preuve d'intégrité intellectuelle. Je n'entrerai pas ici dans le détail. Les tendances dont je parle sont, je crois, assez significatives pour mériter que l'on s'en préoccupe, mais je ne voudrais pas que l'on se méprenne sur mes commentaires et qu'on les applique au-delà du cadre dans lequel je les formule.

On m'a demandé, il y a quelque temps, de signer une pétition pour la défense de la liberté de parole et d'expression » de Robert Faurisson. La pétition ne disait absolument rien sur le caractère, la qualité ou la validité de ses recherches, mais se cantonnait très explicitement à la défense de droits élémentaires qui sont considérés comme acquis dans les sociétés démocratiques; elle demandait à l'Université et aux autorités de faire tout leur possible pour garantir la sécurité de Faurisson et le libre exercice de ses droits légaux » ( do everything possible to ensure Faurissons safety and the free exercice of his legal rights »). Je l'ai signée sans hésitation.

Le fait que j'ai signé cette pétition a soulevé une tempête de protestations en France. Un ancien stalinien, qui a changé d'allégeance mais non de style intellectuel, a publié, dans Le Nouvel Observateur, une version grossièrement falsifiée du contenu de la pétition, au milieu d'un torrent de faussetés qui ne méritent aucun commentaire. J'en suis venu à considérer cela comme normal. J'ai été beaucoup plus surpris de lire dans Esprit (septembre 1980) que Pierre Vidal-Naquet trouve la pétition scandaleuse», en mentionnant en particulier le fait que je l'avais signée. (Je n'entrerai pas dans la discussion d'un article du directeur de la revue, dans le même numéro, qui ne mérite pas non plus de commentaire, au moins pour ceux qui conservent un respect élémentaire pour la vérité et l'honnêteté.)

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Vidal-Naquet ne donne qu'une et une seule raison de trouver la pétition, ainsi que ma signature, scandaleuse »: la pétition, dit-il, présente les conclusions » de Faurisson comme si elles étaient effectivement des découvertes » (p. 52). L'affirmation de Vidal-Naquet est fausse. La pétition disait simplement que Faurisson avait rendu publiques ses conclusions » ( Since he began making his findings public »), ce qui est indiscutable, mais qui ne dit ou n'implique rien de précis sur leur valeur, et qui n'implique rien sur leur validité. Il est possible que Vidal-Naquet ait été induit en erreur par une mauvaise compréhension du texte en anglais de la pétition, c'est-à-dire qu'il s'est peut-être mépris sur le sens du terme findings ». Il est assez évident que, si je dis que quelqu'un a présenté ses findings (conclusions), je n'implique absolument rien quant à leur caractère ou leur validité; l'affirmation est parfaitement neutre à cet égard. Je suppose que c'est en effet une simple incompréhension du texte qui a amené Vidal-Naquet à écrire ce qu'il a écrit et que, dans ce cas, il ne manquera pas de retirer publiquement son accusation selon laquelle j'aurais (et d'autres comme moi) fait quelque chose de scandaleux » en signant une pétition inoffensive sur les droits civiques, dans le genre de celles que nous signons tous très souvent.

Je ne m'attaque pas à des personnes. Supposons donc qu'un individu trouve effectivement cette pétition scandaleuse », non pas à cause d'une question d'interprétation, mais en raison de ce qu'elle dit réellement. Supposons que cet individu trouve les idées de Faurisson choquantes, et même effroyables, et qu'il juge scandaleuse sa façon de faire des recherches. Supposons même qu'il ait raison d'en arriver à ces conclusions - qu'il ait raison ou non est dépourvu de la moindre importance dans ce contexte-ci. Nous devons en conclure que l'individu en question croit que la pétition était scandaleuse parce que Faurisson devrait effectivement être privé du droit normal de s'exprimer, qu'il devrait être chassé de l'Université, qu'il devrait être tracassé et même soumis à des violences physiques, etc. Une telle attitude n'est pas rare. Elle est typique, par exemple, des communistes américains et de leurs homo

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logues d'autres pays. Parmi les gens qui ont appris quelque chose du dix-huitième siècle (voyez Voltaire), il va de soi, sans même qu'on songe à le discuter, que la défense du droit à la libre expression ne se limite pas aux idées que l'on approuve, et que c'est précisément dans le cas des idées que l'on trouve les plus choquantes que ce droit doit être le plus vigoureusement défendu. Soutenir le droit d'exprimer des idées qui sont généralement acceptées est évidemment à peu près dépourvu de signification. Tout cela est parfaitement compris aux Etats-Unis et c'est pourquoi il n'y a rien ici qui ressemble à l'affaire Faurisson. En France, où la tradition des libertés civiles est loin d'être solidement établie et où des tendances profondément totalitaires ont travaillé l'intelligentsia pendant de nombreuses années (la collaboration, la grande influence du léninisme et de ses avatars, l'aspect quasi délirant de la nouvelle droite intellectuelle, etc.), les choses sont apparemment très différentes.

Pour ceux qui s'intéressent à la situation de la culture intellectuelle en France, l'affaire Faurisson n'est pas dépourvue d'intérêt. Deux comparaisons viennent immédiatement à l'esprit. La première est la suivante: j'ai souvent signé des pétitions, qui effectivement allaient très loin, en faveur de dissidents russes dont les points de vue étaient absolument effroyables: partisans de la sauvagerie américaine au moment où elle ravageait l'Indochine, ou de politiques favorables à la guerre nucléaire, ou d'un chauvinisme religieux qui rappelle le Moyen Age. Personne n'a jamais soulevé d'objection. Si quelqu'un l'avait fait, j'aurais regardé cela avec le même mépris que mérite le comportement de ceux qui dénoncent la pétition en faveur des droits civils de Faurisson, et pour les mêmes raisons. Mais lorsque je dis que, quelles que puissent être ses opinions, Faurisson a des droits qui doivent être garantis, on considère cela comme scandaleux » et on en fait toute une histoire en France. La raison de cette distinction est assez évidente. Dans le cas des dissidents russes, l'Etat (nos Etats) approuve ce soutien, pour des raisons qui lui sont propres, qui n'ont pas grand-chose à voir, inutile de le dire, avec un quelconque souci pour les droits de l'homme. Mais, dans le cas de Faurisson, la défense de ses droits n'est pas une doctrine

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approuvée officiellement, loin de là, en sorte que des secteurs de l'intelligentsia, qui adorent se mettre en rang et marcher au pas, ne voient nullement le besoin de prendre une position qu'ils acceptent sans réserve quand il s'agit des dissidents soviétiques. Il peut y avoir en France d'autres facteurs: peut-être une culpabilité lancinante à l'égard du comportement honteux de certains sous le régime de Vichy, le manque de protestation contre la guerre française en Indochine, l'impact durable du stalinisme et des doctrines de genre léniniste, le caractère étrange et dadaïste de certains courants de la vie intellectuelle dans la France de l'après-guerre, qui semblent faire du discours rationnel un passe-temps bizarre et inintelligible, le vieil antisémitisme qui explose maintenant avec violence.

Une seconde comparaison vient aussi à l'esprit. Il est rare que je dise du bien de l'intelligentsia dominante aux Etats-Unis, qui ressemble généralement à ses équivalents dans d'autres pays. Il est pourtant très éclairant de comparer les réactions françaises à l'affaire Faurisson et le phénomène identique que nous avons ici. Aux Etats-Unis, Arthur Butz (que l'on peut considérer comme l'équivalent américain de Faurisson) n'a pas été soumis au genre d'attaques impitoyables qu'on a lancées contre Faurisson. Quand les historiens révisionnistes ( no-holocaust ») ont tenu une large réunion internationale, il y a quelques mois, aux Etats-Unis, il ne s'est rien passé qui aurait ressemblé à l'hystérie qui a entouré en France l'affaire Faurisson. Lorsque le Parti nazi américain appelle à un défilé dans la ville largement juive de Skokie (Illinois), ce qui est manifestement une pure provocation, l'American Civil Liberties Union [l'équivalent de la Ligue des droits de l'homme, N.d.T.] défend le droit de défiler (ce qui rend évidemment furieux le Parti communiste américain). Pour autant que je le sache, il en va de même en Angleterre ou en Australie, pays qui comme les Etats-Unis ont une tradition vivante de défense des libertés. Butz et les autres sont l'objet de critiques et de condamnations (intellectuelles) sévères, mais sans que l'on s'en prenne, à ma connaissance, à leurs libertés. Il n'est nul besoin, dans ces pays, d'une pétition inoffensive comme celle que l'on

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trouve scandaleuse » en France, et s'il y avait une telle pétition elle ne serait sûrement pas attaquée, sauf dans des cercles minuscules et insignifiants. La comparaison est éclairante. Il faudrait essayer de la comprendre. On peut, peut-être, tirer argument du fait que le nazisme et l'antisémitisme sont plus menaçants en France. Je pense que c'est vrai mais que c'est justement une répercussion des mêmes facteurs qui ont amené au léninisme de larges secteurs de l'intelligentsia française pendant longtemps, de leur mépris pour les principes élémentaires de la défense des libertés aujourd'hui et du fanatisme avec lequel ils sont prêts maintenant à emboucher les trompettes de la croisade contre le tiers monde. Il y a donc des courants totalitaires profondément inscrits qui émergent sous des apparences variées. Voilà un sujet qui mérite, je crois, encore beaucoup de réflexions.

Je voudrais ajouter une remarque finale au sujet du prétendu antisémitisme » de Faurisson. Remarquons d'abord que même si Faurisson se trouvait être un antisémite acharné ou un pronazi fanatique - et ce sont des accusations que contenait une correspondance privée qu'il ne serait pas convenable de citer en détail ici - cela n'aurait rigoureusement aucune conséquence sur la légitimité de la défense de ses droits civils. Au contraire, cela rendrait leur défense d'autant plus impérative puisque, encore une fois, et c'est l'évidence depuis des années, depuis des siècles même, c'est précisément le droit d'exprimer librement les idées les plus effroyables qui doit être le plus vigoureusement défendu; il est trop facile de défendre la liberté d'expression de ceux qui n'ont pas besoin d'être défendus. En laissant de côté cette question centrale, on peut se demander si Faurisson est vraiment un antisémite ou un nazi. Comme je l'ai dit, je ne connais pas très bien ses travaux. Mais, d'après ce que j'ai lu, en grande partie à cause de la nature des attaques portées contre lui, je ne vois aucune preuve qui appuierait de telles conclusions. Je ne trouve pas non plus de preuve crédible dans les documents que j'ai lus le concernant, que ce soit dans des textes publiés ou dans des correspondances privées. Pour autant que je puisse en juger, Faurisson est une sorte de

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libéral relativement apolitique. Pour étayer cette accusation d'antisémitisme, on m'a informé que l'on a le souvenir d'une lettre de Faurisson que certains interprètent comme ayant des implications antisémites, au moment de la guerre d'Algérie. Je suis un peu surpris de voir que des gens sérieux peuvent avancer de telles accusations - même en privé - et les considérer comme suffisantes pour traiter quelqu'un d'antisémite bien connu et de longue date. Je ne vois rien dans les textes publiés qui justifie de telles accusations. Je ne m'étendrai pas plus mais supposons que nous appliquions de telles procédures à d'autres gens, en leur demandant par exemple quelle était leur attitude face à la guerre française en Indochine, ou au stalinisme. Il vaut peut-être mieux s'arrêter là.

Noam Chomsky, Cambridge (U. S. A.), 11 octobre 1980

 

Chomsky a souvent été cité et repris par CSP. Ce qui provoque immanquablement un courrier du genre "comment osez-vous citer un négationniste ?" ou bien "Chomsky est un anticastriste primaire" ou plus récemment, de la part d’un "anarchiste cubain de londres" (sic), "Chomsky est interdit à Cuba"...

Soupir...

Voici un article qui date un peu, mais qui est très utile pour un rappel sur Chomsky, ou comment l’intelligensia française (vous pouvez mettre des guillemets) réussit à faire passer un grand penseur anti- impérialiste, juif étatsunien, pour un sordide négationniste...

A la réflexion, faut-il s’en étonner ? Après tout, Claude François est bien qualifié de "chanteur", Zoé Valdés d’"écrivain", Ariel Dombasle d’"actrice", Bernard-Henry Lévy de "philosophe", la soupe aux lentilles déformantes servie à la télé à 20 h de "bulletin d’informations", le tabassage en régle de l’Irak de "guerre" et George W. Bush de "président des Etats-Unis".

Erratum : pour ce qui concerne George W. Bush, l’information est malheureusement exacte.

Bonne lecture. JB

Le New York Times, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il n’aime pas Chomsky (c’est d’ailleurs réciproque), écrit néanmoins qu’il peut être considéré comme le plus grand intellectuel vivant - pour se plaindre aussitôt des « bêtises » que Chomsky profère sur la politique extérieure des États-Unis. Pourtant, il reste splendidement ignoré en France, en dehors des départements de linguistique. Peut-être les historiens des idées expliqueront-ils un jour le paradoxe que présente cet intellectuel juif américain qui eut l’audace, dans un contexte anglo-saxon où cela ne le servait guère, d’appeler sa linguistique « cartésienne », de se proclamer « enfant des Lumières », de contribuer à faire connaître à ses compatriotes une pensée européenne méprisée dans l’Amérique triomphante de l’après-guerre, et dont on peut néanmoins affirmer que, de tous les pays occidentaux, c’est en France que son œuvre est la plus méconnue et la plus incomprise.

Lorsque son nom est évoqué, ce n’est que trop souvent pour l’associer à Faurisson ou à Pol Pot, en le faisant passer pour l’archétype de l’intellectuel « qui se hait lui-même » (soit comme juif, soit comme américain) et qui passe son temps à minimiser ou à nier divers génocides, et cela parce que leur évocation pourrait servir l’impérialisme occidental. Il est, par ailleurs, tout à fait remarquable que ce « plus grand intellectuel vivant » n’ait trouvé qu’un éditeur marginal, Spartacus, pour publier en 1984 ses Réponses inédites à mes détracteurs parisiens, compilation de lettres et d’une interview non publiées ou publiées de façon tronquée et adressées à des journaux comme Le Monde, Le Matin de Paris, Les Nouvelles littéraires, pour répondre, entre autres, à des attaques de Jacques Attali et de Bernard-Henri Lévy.

D’où l’importance de la publication des articles rassemblés ici, ainsi que de quelques autres publications (1). Ces textes permettront aux lecteurs francophones de se faire une idée objective de ce géant politique méconnu et, indirectement, de jeter un regard critique sur un establishment intellectuel qui l’a si efficacement tenu dans l’ombre ; géant chez qui l’on trouve non seulement une étude lucide de la politique contemporaine mais aussi une analyse originale de l’idéologie, du rôle des intellectuels et des médias, ainsi qu’une défense et une illustration de ce que pourrait être un socialisme libertaire adapté à notre temps.

Mon but dans cette préface un peu inhabituelle sera d’expliquer pourquoi la pensée de Chomsky dérange tant, particulièrement en France depuis vingt-cinq ans, ainsi que de dissiper certains malentendus fort répandus et qui pourraient éloigner des lecteurs parfaitement honnêtes.

Le discrédit jeté sur Chomsky remonte à la fin de la guerre du Vietnam. Pendant cette guerre, ses écrits jouissaient d’une certaine audience dans les milieux qui y étaient opposés, y compris en France. Mais il y avait déjà, à l’époque, un malentendu implicite. Dans les mouvements français anticoloniaux, anti-impérialistes ou marxistes (ainsi que chez leurs adversaires) dominait une mentalité de « prise de parti ». Il fallait choisir son camp : pour les États-Unis ou pour l’urss (ou pour la Chine) ; pour l’Occident ou pour les révolutions nationalistes du tiers-monde (2). L’attitude de Chomsky était foncièrement différente. Il est ce qu’on pourrait appeler un rationaliste au sens classique du terme, un libertaire à qui l’idée de prise de parti est totalement étrangère. Non pas qu’il soit un intellectuel « au-dessus de la mêlée » - rares sont les intellectuels plus engagés que lui -, mais son engagement est exclusivement en faveur d’idées comme la vérité et la justice, et non d’un camp historique et social quel qu’il soit (5). Son opposition à la guerre n’était pas basée sur l’idée que la révolution vietnamienne allait offrir un avenir radieux aux peuples d’Indochine mais simplement sur l’observation que l’agression américaine au Vietnam, loin d’être motivée par la défense de la démocratie, visait à empêcher toute forme de développement indépendant en Indochine (ainsi qu’ailleurs dans le tiers-monde) et que, par conséquent, elle ne pouvait qu’avoir des conséquences catastrophiques.

Comme les écrits de Chomsky sont extraordinairement rigoureux et bien documentés, il offrait aux opposants à la guerre du Vietnam des outils intellectuels précieux et la différence d’attitude entre lui et ses partisans en France pouvait passer pour secondaire. Par ailleurs, à la fin de cette guerre, la gauche (au sens large du terme) était, à l’échelle mondiale, plus forte qu’elle ne l’avait jamais été depuis la défaite du nazisme. Une contre-offensive était inévitable. L’occasion en fut toute trouvée lorsque des « boat people » se mirent à fuir un Vietnam épuisé et dévasté par la guerre et, plus encore, lorsque les Khmers rouges commirent de gigantesques massacres au Cambodge. Un mécanisme de culpabilisation de tous ceux qui s’étaient opposés à la guerre, et plus généralement à l’impérialisme, se mit en place, leur attribuant la responsabilité de ces événements (ainsi que d’autres tragédies qui se sont produites dans les pays post-coloniaux). Comme le fait remarquer Chomsky, c’est au moins aussi absurde que de reprocher à des Soviétiques opposés à l’invasion de l’Afghanistan par leur pays les atrocités commises par les rebelles afghans après le retrait des troupes de l’urss (6). Ceux-ci pourraient très bien répondre que l’invasion a mené à un désastre et que, en s’y opposant, ils ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour empêcher une catastrophe dont la responsabilité incombe à ceux qui ont déclenché l’invasion, pas à leurs adversaires. Mais l’analogue de cet argument presque banal est quasiment inaudible dans le camp occidental (7).

En France, la mentalité de camp avait mené pas mal d’opposants aux guerres coloniales à se faire des illusions sur la possibilité de lendemains qui chantent dans les sociétés décolonisées ; ce qui a rendu le processus de culpabilisation particulièrement efficace, d’autant plus que cela se passait à une époque où l’intelligentsia française effectuait un grand tournant qui allait l’amener à se distancier du marxisme, des pays dits socialistes ainsi que des révolutions du tiers-monde. Lorsque l’influence des « nouveaux philosophes » domina le petit monde des intellectuels médiatiques, ceux-ci se trouvaient majoritairement alignés sur une position soutenant presque systématiquement la politique occidentale vis-à-vis du tiers-monde et qui, bien que nominalement libérale, est accompagnée d’une pratique d’intimidation et de démonisation de l’adversaire pas très éloignée du stalinisme d’antan. Cela explique pourquoi une bonne partie des intellectuels français, surtout ceux de la « génération soixante-huit », devint de plus en plus passive politiquement, plus encore qu’ailleurs en Europe, d’abord dans la lutte contre les Euro-missiles, ensuite contre la guerre du Golfe, puis lors du génocide rwandais, pour finir franchement belliciste lors des interventions occidentales en Bosnie et au Kosovo (8).

De son côté, n’ayant jamais eu d’illusions à perdre, Chomsky n’avait aucun combat à abandonner. Par conséquent, il est resté, comme en témoignent les écrits rassemblés ici, à la pointe de la lutte contre les interventions militaires et les embargos qui, de l’Amérique Centrale à l’Irak et au Kosovo, ont fait des centaines de milliers de morts. Mais pour tous ceux qui avaient effectué le grand tournant, Chomsky passait pour un anachronisme aussi bizarre que dangereux. Comment pouvait-il ne pas avoir compris que le bon camp, aujourd’hui, était celui de l’Occident, défenseur des droits de l’homme, et le mauvais celui de la barbarie à visage humain des pays socialistes et des dictatures post-coloniales ?

Pour répondre à cette question, il faut commencer par analyser plus en détail la démarche intellectuelle de Chomsky. Une bonne partie de son œuvre est consacrée à l’analyse du fonctionnement des mécanismes idéologiques dans nos sociétés. Ces mécanismes sont, fondamentalement, faciles à comprendre, au moyen de l’observation suivante : lorsqu’un historien étudie une société dans un passé lointain, mettons l’Empire romain, il essaye de relier les actions des dirigeants de l’époque à leurs intérêts économiques et politiques, ou du moins à la perception que ceux-ci en ont. Cette façon de procéder est tellement naturelle qu’il ne faut même pas la justifier. En particulier, loin de prendre les intentions avouées des dirigeants comme étant leur véritable motivation, c’est la structure « cachée » de la société (les relations de pouvoir ou les contraintes institutionnelles) mise à jour par l’historien qui permet d’analyser le discours officiel comme justification idéologique. Cette attitude s’étend à l’analyse de sociétés comme l’Union Soviétique hier ou la Chine et l’Iran aujourd’hui. Peu d’analystes occidentaux expliquent le comportement des dirigeants de ces sociétés en privilégiant les motivations que ces dirigeants ou leurs idéologues préférés mettent en avant pour justifier leurs actions.

Il existe néanmoins une exception à cette attitude méthodologique générale, et c’est là que se révèle le biais idéologique : nos propres sociétés, aujourd’hui. Les choses changent alors du tout au tout. Il devient quasi obligatoire, si on veut être pris au sérieux, d’accepter les intentions proclamées de nos gouvernants comme étant les véritables ressorts de leurs actions. On peut bien sûr critiquer, et cela est souvent fait de façon virulente, la capacité qu’ont nos dirigeants à atteindre les objectifs proclamés, les moyens dont ils disposent, leur intelligence, etc. Mais mettre en question la pureté de leurs motivations ou chercher à expliquer leurs actions en termes de contraintes que des acteurs plus puissants qu’eux font peser sur leurs actions revient à se mettre à l’écart du discours « respectable ». Par exemple, on peut discuter à l’infini des moyens et de la stratégie mis en œuvre par l’otan lors de la guerre du Kosovo mais pas mettre en question l’idée qu’il s’agissait là d’une guerre humanitaire. On peut critiquer tant qu’on veut la façon dont la guerre du Vietnam a été conduite, mais il faut toujours souligner qu’elle avait pour but de défendre un Sud Vietnam indépendant. On peut critiquer les moyens utilisés par les États-Unis en Amérique Centrale dans les années 1980 mais pas douter du fait qu’ils voulaient défendre ces pays face à la menace soviétique ou cubaine.

L’argument qui sous-tend ce curieux dualisme dans l’approche des phénomènes politiques est que nos sociétés sont « réellement différentes », à la fois des sociétés passées et de sociétés comme l’urss ou la Chine, parce que nos gouvernements, étant civilisés et démocratiques, sont réellement soucieux de valeurs comme les droits de l’homme ou la démocratie. Appelons cette idée la « thèse de notre singularité ». Les partisans de cette thèse concéderont volontiers que nous n’avons pas toujours agi ainsi dans le passé ; certes, il y eut le colonialisme qui fut condamnable et la guerre froide nous a amené à soutenir trop de dictatures ; mais les choses ont maintenant changé et nous travaillons vraiment à la construction d’un monde meilleur.

La thèse de notre singularité passe souvent pour évidente parce que, en effet, les libertés démocratiques et les droits de l’homme sont souvent mieux respectés « chez nous » qu’ailleurs. Mais cela n’implique rien concernant la politique étrangère des États-Unis et de leurs alliés. En effet, il est facile d’imaginer, par exemple, que dans une société où existent certaines formes démocratiques, une oligarchie économique arrive à contrôler suffisamment le gouvernement et les médias pour orienter la politique étrangère vers des buts qui sont loin d’être nobles. Quoi qu’il en soit de cette possibilité, on peut tenter d’évaluer empiriquement la thèse de notre singularité en utilisant des arguments du type « deux poids, deux mesures ». Comparons deux situations tragiques (guerre, famine, attentat, etc.) plus ou moins semblables et regardons comment réagissent nos gouvernements et comment les médias les présentent. Lorsque la responsabilité de ces situations peut être imputée à nos ennemis, on observe que les réactions sont indignées et que la présentation se fait sous le jour le plus défavorable. Par contre, si la responsabilité incombe à des gouvernements occidentaux ou à leurs alliés, on se déclare impuissant et les horreurs sont minimisées. Pourtant, il est évident que, si les actions des gouvernements étaient réellement motivées par les intentions altruistes généralement proclamées, ils devraient avant tout agir sur les situations tragiques dont ils sont responsables, au lieu de se concentrer sur celles qui sont attribuables à leurs ennemis. Lorsqu’on constate que c’est presque systématiquement l’inverse qui se produit, on doit retenir l’accusation d’hypocrisie. Une bonne partie de l’œuvre de Chomsky est consacrée à des comparaisons de ce genre, et les conclusions qui s’en dégagent ne sont flatteuses ni pour les gouvernements occidentaux ni pour la façon dont les médias présentent leur action (9).

Ceci nous ramène à l’Indochine et, en particulier, au Cambodge. Les écrits de Chomsky sur ce sujet sont souvent dénoncés comme une « défense de Pol Pot », alors qu’il s’agit d’une comparaison entre les réactions des gouvernements et des médias face à deux atrocités ayant eu lieu à la même époque : d’une part les massacres des Khmers rouges au Cambodge, d’autre part ceux qui furent commis par les Indonésiens lors de l’invasion du Timor-Oriental (11). On trouvait là un parfait exemple des comparaisons que Chomsky a utilisées pour démontrer le caractère idéologique du discours dominant. Dans le cas du Cambodge, on assistait à une indignation virulente (12) ainsi qu’à un grand nombre d’exagérations et de mensonges concernant les Khmers rouges (14). Dans le cas du Timor, les médias observèrent un silence presque complet alors que les États-Unis et leurs alliés livraient à l’Indonésie des armes dont ils savaient très bien qu’elles étaient utilisées au Timor. Par exemple, le ministre des Affaires étrangères français de l’époque, de Guiringaud, en visite à Djakarta pour signer un accord militaire, déclara ensuite que la France ne placerait pas l’Indonésie dans une situation embarrassante aux Nations unies sur la question du Timor (15). Il est facile d’imaginer les réactions indignées si une démarche semblable avait eu lieu au Cambodge (avant l’invasion vietnamienne, c’est-à-dire avant que les États-Unis ne se mettent à soutenir les Khmers rouges). Mais pour l’Indonésie, il n’y en eut pratiquement aucune.

Il serait facile de dresser une longue liste de non-indignations sélectives, qui comprendrait la Turquie et les Kurdes, Israël et les Palestiniens, sans oublier l’Irak où, au nom du droit international, on fait mourir à petit feu un million de personnes. En Irak, le droit est sacré et l’humanitaire sans importance. Au Kosovo, deux mille morts et l’humanitaire prime sur le droit (16). Où est la logique ? Évidemment, on peut toujours répondre que les comparaisons ne sont pas parfaites, mais les différences vont dans les deux sens et ce qu’il faut souligner n’est pas tant la similitude plus ou moins exacte entre situations différentes (qui sont néanmoins comparables) mais plutôt le caractère incroyablement et systématiquement biaisé de la façon dont elles sont présentées à l’opinion - et cela, rien ne peut le justifier.

L’attitude de Chomsky consistant à faire ce genre de comparaisons entrait directement en conflit avec la mentalité de prise de parti, surtout celle qui domine depuis le grand tournant : le Bien (l’Occident et ses alliés) et le Mal (le nationalisme du tiers monde et les pays dit socialistes) sont incomparables. Pire, Chomsky a toujours estimé qu’il devait d’abord dénoncer les crimes commis par les gouvernements sur lesquels il pouvait espérer agir, c’est-à-dire les nôtres, parce qu’il s’en estime plus directement responsable - évitant ainsi d’adopter l’attitude hypocrite qu’il reproche à nos gouvernements et à nos médias. Alors qu’il n’y avait dans sa démarche aucune illusion sur les régimes révolutionnaires ni aucune apologie des crimes commis par les « autres », il était inévitable qu’elle soit dénoncée comme tombant dans ces travers par ceux-là mêmes qui avaient entretenu de telles illusions et fait de telles apologies par le passé (17). Ce qui explique en grande partie l’ostracisme dont Chomsky a été victime en France à partir de cette période. Rien n’est pire, pour des « repentis » (dont le repentir est d’ailleurs largement récompensé), que celui qui ne se repent pas parce qu’il n’a à se repentir de rien. On peut bien sûr comprendre psychologiquement la réaction qui s’est emparée à cette époque de l’intelligentsia française (brûler ce qu’on a adoré et adorer ce qu’on a brûlé), mais il n’en reste pas moins qu’il y a quelque chose d’irritant dans l’attitude de ces intellectuels, toujours très influents dans les médias français, et qui se vengent toute leur vie, sur le dos des autres, des erreurs qu’eux-mêmes ont commises lorsqu’ils étaient jeunes.

Un autre aspect structurel du fonctionnement de l’idéologie est l’existence d’un débat aussi vif que possible à l’intérieur de limites strictes. En général, le débat porte sur des questions d’efficacité et de compétence : sommes-nous suffisamment habiles ? avons-nous la détermination nécessaire pour atteindre le but recherché ? Ou encore : sommes-nous moralement obligés de poursuivre ces nobles objectifs (20) ? Ce qu’il importe de comprendre - et qui éclaire le fonctionnement de l’idéologie -, c’est que plus le débat est violent concernant les moyens et plus il est focalisé strictement sur cette question, plus l’hypothèse implicite concernant la noblesse des buts recherchés s’en trouvera renforcée. C’est cette distinction entre critique portant sur l’efficacité et critique portant sur la légitimité et la sincérité qui sépare les critiques acceptables dans notre société de celles qui ne le sont pas.

Pour finir, il faut brièvement aborder l’affaire Faurisson, qui, bien qu’ancienne, donne encore lieu à certaines des attaques les plus virulentes contre Chomsky en France. Professeur de littérature à l’université de Lyon, Robert Faurisson fut suspendu de ses fonctions à la fin des années 1970 et poursuivi devant les tribunaux parce qu’il avait, entre autres, nié l’existence des chambres à gaz pendant la Deuxième Guerre mondiale. Une pétition pour défendre sa liberté d’expression a rapidement circulé à l’époque et fut signée par plus de cinq cents personnes, dont Chomsky. Cela a provoqué de violentes réactions en France, à la suite desquelles Chomsky écrivit un court texte insistant sur le fait que partager les opinions de quelqu’un et lui reconnaître le droit de les exprimer sont deux choses très différentes. De nouveau, la mentalité de prise de parti rendait cette distinction élémentaire difficilement compréhensible dans ce pays où, si vous défendez la liberté d’expression de quelqu’un, c’est que vous êtes dans son camp.

Chomsky donna ce texte à Serge Thion - alors un de ses amis -, en lui disant de l’utiliser à sa guise. Il commit là une erreur, la seule dans cette affaire. En effet, Thion fit paraître ce texte comme « avis » au début du mémoire en défense publié par Faurisson. Chomsky a toujours souligné qu’il n’était jamais entré dans ses intentions de publier son texte là et qu’il a cherché, mais trop tard, à en empêcher la parution. Notons que ce texte ne défend nullement les positions de Faurisson mais se limite à la question de la liberté d’expression (21). Quoi qu’il en soit, depuis vingt ans, il est pratiquement impossible de mentionner le nom de Chomsky, sur quelque sujet que ce soit, sans que quelqu’un dise : « Ah oui, celui qui a préfacé le livre de Faurisson. »

Lorsqu’on condamne Chomsky dans l’affaire Faurisson, il faut au minimum dire ce que l’on condamne exactement : une erreur tactique fort ancienne ou le principe même de la défense inconditionnelle de la liberté d’expression ? En ce qui concerne ce principe, il y a plusieurs remarques à faire. Tout d’abord, la France ne possède pas la tradition libertaire en matière d’expression d’opinions qui existe aux États-Unis, où la position de Chomsky ne choque personne et, pour l’essentiel, est admise à travers presque tout le spectre politique (22). Une loi comme la loi Gayssot qui réprime en France le négationnisme entrerait immédiatement en conflit avec le premier amendement à la constitution (qui garantit la liberté d’expression). L’American Civil Liberties Union, dans laquelle militent de nombreux antifascistes, porte plainte devant les tribunaux si l’on interdit au Ku Klux Klan ou à des nazis de manifester, en uniforme, dans des quartiers à majorité noire ou juive - comme à Skokie (Illinois) en 1978. On peut ne pas être d’accord avec cette attitude, mais il faut au moins être conscient du fait que le débat se déroule entre deux traditions politiques différentes (toutes deux d’ailleurs issues des Lumières), l’une dominante en France, l’autre aux États-Unis, et non entre un Noam Chomsky élu représentant d’une ultra-gauche dévoyée et la France républicaine.

Par ailleurs, les gens qui reprochent à Chomsky, et donc aux Américains, leur attitude en matière de liberté d’expression donnent rarement une réponse claire à la question fondamentale : interdire, soit, mais quoi et sur quelle base ?

- Invoquera-t-on la fausseté manifeste ? Mais il faudrait alors interdire une grande partie des discours pseudo-scientifiques ou religieux. Qui souhaite se risquer dans cette entreprise ?

- Invoquera-t-on la nocivité du discours ? Mais les discours les plus nocifs, ici et maintenant, ne sont en général pas ceux qui sont poursuivis devant les tribunaux et qui, presque par définition, émanent de gens marginaux (dont l’existence n’est d’ailleurs connue que grâce à la publicité que leur assurent les poursuites dont ils font l’objet (23)), mais bien toutes les justifications de l’impérialisme et du bellicisme assurées par les discours dominants. Après tout, les victimes du colonialisme, de la guerre du Vietnam ou de l’embargo contre l’Irak se comptent par millions ; et les discours qui justifient ou justifiaient ces entreprises, loin d’être interdits, sont en général bien récompensés.

- Invoquera-t-on le caractère odieux des propos tenus ? Mais on se heurte alors au problème du blasphème et de sa censure : presque tous les croyants se sentent blessés par les propos tenus par les athées ou par les adhérents d’autres religions. Est-il sage de confier au législateur le soin de distinguer entre propos vraiment odieux et propos qui ne paraissent odieux qu’en fonction de préjugés religieux ?

Je ne prétends pas, par ces brèves remarques, montrer qu’aucune réponse satisfaisante ne peut être donnée à ces questions mais simplement rappeler leur existence et souligner qu’une réponse, si elle peut être donnée, requiert à tout le moins une réflexion plus approfondie que celles qui accompagnent généralement les condamnations sommaires à l’encontre de la position défendue par Chomsky.

Finalement, la sincérité de cette position, qui consiste à défendre la liberté d’expression indépendamment de l’opinion exprimée, position qui n’est d’ailleurs pas différente de celle de Voltaire (24), ne peut être mise en doute. Même si l’on soupçonnait Chomsky d’avoir une sympathie secrète pour les idées de Faurisson, ou de considérer l’idée même de génocide comme un mythe impérialiste, ou quelque autre absurdité de ce genre (25), on pourrait difficilement l’accuser de sympathie pour des dissidents soviétiques qui soutenaient l’agression américaine au Vietnam, ou qui professaient un obscurantisme religieux digne du Moyen Âge. Pourtant, Chomsky a aussi défendu leur liberté d’expression, ainsi que le droit d’enseigner pour des gens qu’il considérait comme des criminels de guerre (des conseillers gouvernementaux à l’époque de la guerre du Vietnam). Comme le fait remarquer Chomsky, personne (sauf parfois à l’extrême gauche) n’a jamais soulevé d’objections dans ces cas-là.

Lire Chomsky est, tout d’abord, un acte d’autodéfense intellectuelle légitime et indispensable dans un monde où des cohortes d’intellectuels disciplinés et de médias serviles jouent le rôle d’une prêtrise séculière au service des puissants. Il nous permet d’éviter les fausses évidences et les indignations sélectives qui nous sont quotidiennement infligées par le discours dominant. Mais il nous apprend aussi que, si l’on veut changer le monde, il faut le comprendre de façon objective et qu’il y a une grande différence entre un certain romantisme révolutionnaire qui fait, à terme, plus de tort que de bien et une critique sociale qui est à la fois à la fois radicale et rationnelle. C’est pourquoi, à une époque où renaît, après des années de désespoir et de résignation, une contestation globale du système capitaliste, la façon qu’a Chomsky de combiner lucidité, courage et optimisme est plus indispensable que jamais.

Jean Bricmont

Louvain-la-Neuve, janvier 2001

-  Notes

(1) Écrits les plus récents pour le public francophone : L’An 501.La conquête continue (Écosociété-epo, Montréal-Bruxelles, 1995), Les Dessous de la politique de l’Oncle Sam (Écosociété-epo-Le Temps des Cerises, Montréal-Bruxelles-Paris, 1996), Responsabilité des intellectuels, (Agone, Marseille, 1998), Entretiens avec Noam Chomsky (Écosociété, Montréal, 1998), Le Nouvel Humanisme militaire (Page Deux, Lausanne, 2000), Deux heures de lucidité. Conversations avec Noam Chomsky (Les Arènes, Arles, 2001). Notons que trois éditeurs seulement sont français et un seul parisien.

(2) Cette attitude s’étendait bien au-delà de la politique, puisque Louis Althusser, dont l’influence sur toute une génération d’intellectuels fut énorme, caractérisait sa démarche « matérialiste » comme étant une prise de partien philosophie (3). Bernard-Henri Lévy estime, quant à lui, qu’il faut penser comme on fait la guerre (4). On peut constater que, dans le discours politique, des assertions purement factuelles sont souvent jugées en fonction de leurs « conséquences », réelles ou supposées telles, et non de leur véracité.

(3) Lire Lénine et la philosophie, Maspéro, Paris, 1982.

(4) Lire la dernière section de La Pureté dangereuse, Grasset, Paris, 1994.

(5) Attitude que les marxistes ont d’ailleurs souvent dénoncée, à tort, comme « idéaliste ».

(6) Noam Chomsky, Power and Prospects : Reflections on Human Nature and the Social Order, South End Press, Boston, 1998.

(7) Cette comparaison n’est donnée que pour démontrer l’absurdité du raisonnement dominant en Occident. Les situations étaient néanmoins fort différentes, l’intervention soviétique en Afghanistan étant en partie motivée par des considérations de sécurité territoriale totalement absentes de l’agression américaine au Vietnam.

(8) Si la tendance générale fut au repli et à la passivité, les philosophes méditatiques ont soutenu très tôt - et activement - la politique étrangère américainemenée par Reagan ; ainsi les Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann ont-ils signéaux côtés d’un Jean-François Revel une pétition adressée au Congrès des États-Unis en soutien aux contras du Nicaragua. [nde]

(9) Il faut souligner que la critique des médias faite par Chomsky s’éloigne fort de la critique dominante, laquelle s’énonce le plus souvent en termes de catégories comme les risques du direct, la pression due à la compétition ou le manque de formation des journalistes. Ces catégories, qui sont socialement neutres, peuvent expliquer des erreurs contingentes mais n’expliquent nullement les biais systématiques que l’on observe dans l’information. Pour rendre compte de celles-ci, il faut faire appel à la structure de propriété et de pouvoir qui domine le système des médias (10).

(10) Lire Edward S. Herman et Noam Chomsky, Manufacturing Consent. The political Economy of the Mass Media, Pantheon Books, New York, 1988 et Noam Chomsky, Necessary Illusions. Thought Control in Democratic Societies, Pluto Press, London, 1989.

(11) Noam Chomsky et Edward S. Herman, The Political Economy of Human Rights (2 volumes), South End Press, Boston, 1979.

(12) L’hypocrisie de cette indignation était manifeste : personne ne proposait de solution réaliste, les États-Unis étant peu disposés à intervenirdansunpays,leCambodge,dontilsvenaientd’êtrechassés.Lecomblede l’hypocrisie fut atteint néanmoins lorsque les Vietnamiens mirent fin au régime de Pol Pot : dès ce moment, les Occidentaux se mirent à soutenir les Khmers rouges de différentes façons, à l’onu mais aussi, indirectement, sur le plan militaire (13). A contrario, dans le cas de l’Indonésie, de simples pressions occidentales auraient sans doute suffi pour arrêter les massacres.

(13) Lire John Pilger, Hidden Agendas, Vintage, London, 1998.

(14) La situation idéologique n’était pas sans rappeler l’histoire des bébés belges assassinés par les Allemands durant la Première Guerre mondiale. Il n’y a aucun doute que les Allemands avaient commis de nombreuses atrocités à l’époque et, de même, il n’y a aucun doute que ces atrocités ont été fortement exagérées par la propagande anglo-française pour entraîner les États-Unis dans la guerre. Les pacifistes de l’époque, Bertrand Russell par exemple, se trouvèrent, comme Chomsky aujourd’hui, dans la situation peu enviable de devoir rétablir la vérité au risque de passer pour des apologistes du meurtre.

(15) Le Monde, 14 septembre 1978.

(16) Le chiffre de deux mille mort est l’estimation occidentale du nombre total de victimes, avant l’attaque de l’otan.

(17) En fait, Chomsky, prévoyant ce qui allait se passer, écrivait, déjà en 1970, qu’« aucune personne rationnelle n’approuvera la violence et la terreur. En particulier, la terreur d’un État post-révolutionnaire, qui est tombé entre les mains d’une sombre autocratie, a plus d’une fois atteint des niveaux de sauvagerie indescriptibles. Néanmoins, aucune personne compréhensive ou humaine ne condamnera trop vite la violence qui se produit souvent lorsque des masses longtemps dominées se soulèvent contre leurs oppresseurs, ou font leurs premiers pas vers la liberté et la reconstruction sociale » (18). Il citait également des remarques semblables de Kant à propos de la Révolution française et de Bertrand Russell sur la Révolution russe, lequel écrivait, avec son ironie habituelle : « Chaque échec de l’industrie, chaque règlement tyrannique dû à une situation désespérée est utilisée par l’Entente pour justifier sa politique. Si un homme n’a ni à boire ni à manger, il s’affaiblira, perdra sa raison et finira par mourir. En général, cela n’est pas considéré comme une bonne raison pour infliger la mort en affamant les gens. Mais, en ce qui concerne les nations, la faiblesse et la lutte sont considérés comme moralement répréhensibles et sont supposés justifier des punitions supplémentaires... Est-il surprenant que les grandes proclamations de sentiments humanitaires de la part des Anglais soient accueillies avec froideur dans la Russie soviétique ? (19) » Des remarques similaires pourraient être faites aujourd’hui sur l’Irak ou la Serbie.

(18) Noam Chosmky, For Reasons of State, Pantheon, New York, 1970, p. 393.

(19) Lire Noam Chomsky, Problems of Knowlege and Freedom. The Russell Lectures, Pantheon, New York, 1971 et Bertrand Russell, The Practice and Theory of Bolshevism, Allen and Unwin, London, 1920.

(20) Ainsi se demandera-t-on si la France est ou n’est pas moralement obligée d’intervenir militairement pour défendre les droits de l’homme - comme, par exemple, au Kosovo. Une critique chomskyenne sortira de ce débat, en étudiant par exemple la politique de la France en Afrique, pour montrer que, quel que soit le but réellement poursuivi, celui-ci ne peut en aucun cas être la défense des droits de l’homme.

(21) La version anglaise de ce texte, « Some elementary comments on the rights of freedom of expression », est disponible sur www.zmag.org/chomsky/articles/8010-free-expression.html

(22) Le New York Times rendait compte de l’« affaire Chomsky-Faurisson » sous le titre : « Une tempête française dans une demi-tasse. » Lire l’article de Chomsky, « His right to say it », The Nation, 28 février 1981, www.zmag.org/chomsky/articles/8102-right-to-say.html.

(23) Chomsky mentionne le cas d’un certain Arthur Butz, une sorte de Faurisson américain qui enseigne à l’université Northwestern mais dont presque personne n’a jamais entendu parler vu que sa liberté d’expression n’est nullement en danger.

(24) Voltaire disait à M. Le Riche qu’il détestait ce qu’il écrivait mais qu’il donnerait sa vie pour que celui-ci puisse continuer à l’écrire.

(25) Chomsky a décrit à plusieurs reprises l’holocauste nazi comme étant l’explosion la plus fantastique de folie collective de l’histoire humaine (26).

(26) De nombreux articles de Chomsky sur ces sujets sont disponibles sur www.zmag.org/chomsky/articles.cfm

*** *** ***

"La pure irrationalité de ces commentaires est stupéfiante, comme le prouvent les exemples dont nous discutons. J'en citerai encore un autre, celui de Vidal-Naquet (Les Juifs) : il prétend que j'ai tiré d'un passage de sa correspondance privée une erreur qu'il aurait ensuite corrigée dans l'article qu'il a publié ensuite dans la revue Esprit, alors qu'en fait il sait pertinemment que j'ai cité l'article publié. Il faut avoir une foi sans faille dans la crédulité des lecteurs pour s'aventurer dans des falsifications aussi flagrantes. "

08:31 Écrit par eric blair | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

Commentaires

quaeps la lettre de Vidal-Naquet (qu'acrimed sort de la masse contrairement à toi et tes traditionnels jugements à l'emporte-pièces) est postérieure à ce que tu as posté . En quelques sortes, ce que je t'ai laissé en commentaire est "la réponse à la réponse" .

Écrit par : jean | 16/01/2006

jean 1 la lettre de Vidal-Naquet , qu'acrimed ne sort de la masse QUE pour la différencier des affabulations fantaisistes (révisionniste, conspirationniste, etc...), est pour moi, de loin, la plus ridicule...la réalité donnera d'ailleurs vite raison à Chomsky avec la loi Gayssot...crever les yeux d'un homme et lui reprocher d'être aveugle....
2 tu n'as pas lu (comme d'habitude...neu-neu) l'article en entier, juste les quelques dernières lignes (qui, il est vrai, sont antérieure à la lettre de Vidal-Naquet, mais n'en sont pas moins correcte malgré les dénégations de ce dernier), le reste de l'article (les 9/10) est POSTERIEUR à la lettre de Vidal....neu-neu...

Écrit par : quaeps | 17/01/2006

quaeps 1. Noirblanc .
2. Port'nawak .

Écrit par : jean | 17/01/2006

jean 1-2: relis Cronin, c'est de ton niveau...3ème année....

Écrit par : quaeps | 17/01/2006

quaeps donc largement au dessus de ce que tu devrais lire .

Écrit par : jean | 18/01/2006

jean relis la Meuse...

Écrit par : quaeps | 18/01/2006

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