11/01/2006

Chomsky et les médias français...neu-neu...

La pensée de Noam Chomsky est interdite de débat - du débat qu’elle mérite - dans les médias français. Comme si nous n’avions le choix qu’entre l’idolâtrie et la calomnie. Petit mémento de la bêtise ordinaire de certains seigneurs des médias (Acrimed).

Noam Chomsky, linguiste américain professeur au MIT (Massachusetts Institute of Technology), et, selon les propres mots d’Alain Finkielkraut, « l’intellectuel planétaire le plus populaire » [1], n’est pas exactement la coqueluche des journalistes ou des intellectuels français, c’est le moins que l’on puisse dire.

Depuis une vingtaine d’années, ils ne parlent jamais de son œuvre, qui occupe pourtant (ou peut-être précisément parce qu’elle occupe) une place fondamentale dans la pensée critique moderne. Et les rares fois où son nom est évoqué, c’est pour ressasser encore et toujours les mêmes calomnies effarantes de bêtise et de malhonnêteté [2]. Tout en lui refusant, bien entendu, le droit de répondre librement à ces accusations [3].

Le Figaro , Libération, Le Monde, Bernard-Henri Levy, Alain Finkielkraut, Alain Gérard Slama, Jacques Attali, André Glucksmann, Philippe Val et bien d’autres, se sont ainsi époumonés à de nombreuses reprises [4], pour condamner les idées répugnantes qu’ils lui prêtent avec une mauvaise foi consternante.

Tout cela est pourtant connu et limpide, pour toute personne qui s’est donné la peine de lire ses écrits, et qui est portée dans son travail de journaliste, ou d’intellectuel, par un minimum de rigueur et d’honnêteté.

Cambodge et Timor

Pour aller vite, car il est pénible d’être forcé de rappeler constamment ce qui ne devrait plus avoir à être discuté depuis une bonne vingtaine d’années, Chomsky n’a jamais nié ou minimisé le génocide perpétré au Cambodge par les Khmers rouges entre 1975 et 1978.

Une partie importante de son travail est consacrée à établir les preuves objectives de l’existence d’une propagande médiatique. Pour ce faire, il cherche à démontrer que toutes choses étant égales par ailleurs, les intérêts politiques et économiques en jeux influencent de manière importante la façon dont les médias rendent compte de conflits internationaux pourtant similaires.

Il a ainsi observé que pour un niveau de violence et un nombre de victimes à peu près équivalents, les atrocités commises par Pol Pot (ennemi des Etats-unis), étaient traitées de manière emphatique, avec une exagération systématique des faits et des commentaires, tandis que le génocide perpétré à peu près à la même époque par l’armée indonésienne (alliée des Etats-Unis), au Timor Oriental, était, à l’inverse, complètement occulté par les médias [5].

S’il a étudié les estimations officielles des victimes du Cambodge, c’est uniquement pour montrer que le niveau était comparable à celui du Timor, préalable indispensable à sa démonstration, non pour nier l’horreur des massacres commis, qu’il a par ailleurs, condamnés de manière parfaitement claire à plusieurs reprises, affirmant qu’il serait « difficile de trouver un exemple aussi horrible d’un tel déferlement de fureur » [6]. Tous ceux qui ont pris la peine de lire ses écrits le savent parfaitement.


La théorie du complot

Il n’a pas plus défendu ou propagé une « vulgate conspirationniste », contrairement à ce que laissent entendre là aussi, Philippe Corcuff, ou Daniel Schneidermann [7], sans doute soucieux, comme Alain Finkielkraut, que les citoyens s’en tiennent à « ce qui apparaît » [8].

Il n’a cessé, bien au contraire, de rabâcher que « rien n’est plus éloigné de ce [qu’il dit] que l’idée de conspiration » [9]. « L’idée qu’il y aurait une cabale organisée au plus haut niveau dans un pays comme les Etats-Unis est complètement idiote. Cela voudrait dire que cela se passe comme en Union Soviétique. C’est totalement différent, et c’est précisément pourquoi je dis exactement l’inverse » [10].

L’inverse étant, en l’occurrence, un « système de "marché dirigé" » [11], où l’information est un produit, que les médias, fonctionnant sur le même modèle que n’importe quelle société commerciale, cherchent à écouler sur un marché.

Les exigences de profit et de rentabilité communes à toute entreprise commerciale entraînent, en plus des pressions politiques, un ensemble de contraintes structurelles, et notamment, une triple dépendance des médias, à l’égard de leurs propriétaires, de leurs annonceurs, et de leurs sources d’information, la rentabilité limitant la possibilité d’investigations personnelles.

De toutes ces contraintes, découle logiquement une certaine orientation de l’information, dans sa forme et dans son contenu, et la sélection préférentielle d’un personnel en phase avec ces principes.

« Ce n’est pas une conspiration mais une analyse institutionnelle », conclut le plus naturellement du monde, Noam Chomsky. Et on se demande comment une évidence si limpide peut-elle échapper à tous ces « grands esprits »...

Quand à la méfiance envers « ce qui apparaît », qui irrite tant Alain Finkielkraut, chez moi, cela s’appelle tout simplement garder un esprit critique.


L’affaire Faurisson

Enfin, les accusations de négationnisme trouvent leurs source dans une pétition lancée en 1979 aux Etats-Unis, qui rassembla plus de 500 signatures, dont celle de Noam Chomsky, pour « assurer la sécurité et le libre exercice de ses droits légaux » à Robert Faurisson, un professeur de la faculté de Lyon, dont les « recherches » ont pour objet de nier la réalité du génocide juif sous le régime de l’Allemagne nazie [12].

Chomsky, devenu malgré lui, en raison de sa popularité, l’emblème de cette pétition, reçut une avalanche de protestations, ce qui l’amena à écrire un texte exposant sa position : Quelques commentaires élémentaires sur le droit à la liberté d’expression. Il y explique entre autre que la liberté d’expression, pour être réellement le reflet d’une vertu démocratique, ne peut se limiter aux opinions que l’on approuve, car même les pires dictateurs sont favorables à la libre diffusion des opinions qui leur conviennent. En conséquence de quoi la liberté d’expression se doit d’être défendue, y compris, et même avant tout, pour les idées qui nous répugnent [13].

Bien entendu, la position libertaire de Chomsky, qui s’explique en partie par l’importance capitale accordée dans la culture américaine à la liberté d’expression, peut et doit être discutée. Mais jamais les critiques n’abordent la question sous cet angle. Elles ont pour seul but de discréditer Chomsky, auteur peu connu du grand public en France, en laissant croire que c’est précisément Faurisson, et ses thèses qu’il aurait défendues et non la seule liberté d’expression.

Du reste, soupçonner Chomsky d’une quelconque sympathie ou complaisance envers les thèses négationnistes est tout simplement ridicule. Dès les débuts de son engagement politique, il affirmait en introduction à son premier ouvrage (American Power and the New Mandarins, 1969 ; cité dans Le Monde du 24 Juillet 1994), et répétait à de nombreuses reprises (voir Chomsky, Les médias et les illusions nécessaires, K films éditions, Paris, 1993), que le simple fait de discuter avec des négationnistes de l’existence des crimes nazis, revenait à perdre notre humanité. Il a eu par la suite de multiples occasions de réitérer très clairement cette condamnation. Dans un autre de ses livres, il décrivait, par exemple, l’holocauste comme « la plus fantastique flambée de violence collective dans l’histoire de l’humanité » [14]. Dans l’article publié dans The Nation sur l’affaire Faurisson, il indiquait encore « Les conclusions de Faurisson sont diamétralement opposées aux opinions qui sont les miennes et que j’ai fréquemment exprimées par écrits » [15], et dans l’interview publiée dans Le Monde en 1998, il décrivait le négationnisme comme « la pire atrocité de l’histoire humaine », ajoutant à nouveau que « le fait même d’en discuter est ridicule  ».

Arnaud Rindel (01.12.2003)


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Recto/verso

-  Voir : "Des articles en pdf"


PS : Voir : "Brouillon de culture : Finkielkraut à "Campus", ainsi que Libération et Noam Chomsky (1), Libération et Noam Chomsky (2) et Injures ou débat ?


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[1] "Campus", France 2, 12.10.2003. Voir l’article : "Brouillon de culture : Finkielkraut à Campus".

[2] Exception faite, semble-t-il du Monde diplomatique et de L’Humanité, qui ont tous deux publiés occasionnellement des articles de Chomsky, et des critiques positives de certains de ses ouvrages.

[3] Voir : N. Chomsky, Réponses inédites à mes détracteurs parisiens, Spartacus, 1982 ; "Libération et Noam Chomsky (sur le site d’Acrimed) ; "Pas lu dans Libé" (PLPL n°0) ; Le Monde (24.11.1993) ; "La mauvaise réputation de Noam Chomsky" (J. Bricmont), Le Monde diplomatique, Avril 2001) ; ou Deux heures de lucidité (N. Chomsky - Les arènes, 2001).

[4] Voir notamment, N. Chomsky - Réponses inédites à mes détracteurs parisiens - Spartacus, 1982 ; "Apparemment sans haine" (Le Figaro, 20.01.2001), "Le négationnisme, une barbarie banalisée" (Le Figaro, 25.05.2000), "Kosovo : l’imposture Noam Chomsky" (Libération, 14.04.2000), les propos de Jean-Michel Helvig dans Libération du 25.05.2000, les propos d’Alain Finkielkraut sur France 2 (Campus, 12.10.2003) et France Culture ("Répliques", 25.10.2003), les « bloc-notes » de B-H. Levy dans Le Point du 04.01.2002 et du 27.07.2001, L’avenir d’une négation, réflexion sur la question du génocide (A. Finkielkraut - Seuil, 1984) ; "Un intellectuel controversé" (Le Monde, 01.09.1998), "Réponse à Noam Chomsky" (Le Monde, 13.09.1998), "Histoire d’une négation" (Le Monde, 24.03.2000), ainsi que les éditos des n°522 (19.06.2002), n°523 (26.06.2002) et n°534 (11.09.2002) de Charlie Hebdo. Pour être un peu plus complet, il faut préciser que Le Monde, a accordé au milieu de ses médisances, une interview à Chomsky dans son édition du 1er septembre 1998 (mais qui se contente de lui demander à nouveau des justifications, sans l’interroger sur son travail), et que Guillaume Lecointre a eu la liberté de s’étonner de la « perception étrange » de Philippe Val dans Charlie Hebdo, sans avoir toutefois la place de répondre à toutes ses médisances ("Comment lire Chomsky ?" - Charlie Hebdo n°530, 14.08.2002). Quant à Télérama, si le magazine a certes accordé dans son numéro du 7 mai 2003 une interview au dissident, il n’a pas à ma connaissance publié dans ses colonnes de critiques de ses ouvrages ni même, curieusement, du documentaire sorti en septembre dernier Noam Chomsky : Pouvoir et terreur, entretiens après le 11 septembre (John Junkerman, Japon, 2002), se contentant de l’évoquer en admettant sans grand enthousiasme son succès, à l’occasion d’un court article assez plat, et parsemé d’insinuations douteuses.

[5] Voir : "Ces génocides que l’on occulte" (N. Chomsky - Libération, 25.05.2000), "Distortions at fourth hand (N. Chomsky" - The Nation, 25.06.1977) ; J. Bricmont - "Folies et raisons d’un processus de dénigrement. Lire Noam Chomsky en France" (postface de l’ouvrage de Chomsky, De la guerre comme politique étrangère des Etats-Unis - Agone, 2002) ; The Cambodia controversy (Michael Albert - Z magazine) ou encore le dossier des éditions Page Deux.

[6] Chomsky, les medias et les illusions nécessaires - K films éditions, Paris, 1993, p 49

[7] Voir P. Corcuff - "Le fantôme de la gauche bande à part" - Libération, 23.04.2003 ; P. Corcuff - Bourdieu Autrement, fragilité d’un sociologue de combat - Textuel, 2003, p 20 ; et D. Schneidermann - Le cauchemar médiatique - Denoel, 2003, p 121-122

[8] Voir l’article : "Brouillon de culture : Finkielkraut à Campus".

[9] Chomsky, Les medias et les illusions nécessaires - K films éditions, Paris, 1993, p 61

[10] Posner & Donahue - CNBC, 22 et 27.07.1993

[11] voir N. Chomsky et H.S. Herman - La fabrication de l’opinion publique - Le serpent à plumes, 2003, p LII et Chomsky, Les medias et les illusions nécessaires - K films éditions, Paris, 1993, p 39, 40 et 61

[12] Voir pour plus de détails, Le Monde (01.09.1998) ; His right to say it (N. Chomsky - The Nation, 28.02.1981) ; Noam Chomsky, une voix discordante (R.F. Barsky - Odile Jacob, 1998) ; "De Faurisson et de Chomsky"par Pierre Vidal-Nacquet, texte publié dans Les juifs, la mémoire et le présent, La Découverte, Paris, 1991) - Ce dernier texte, très critique à l’égard de Chomsky, ne peut être confondu avec la vulgate médiatique dont il est question ici (Précision d’Acrimed)

[13] Envoyé à Serge Thion, avec l’autorisation d’en faire l’usage qui lui "semblerait bon", ce texte - Chomsky le regretta plus tard - fut utilisé en 1980, par l’éditeur Pierre Guillaume en tant que préface à un livre de Faurisson (ce qui donna d’ailleurs aux détracteurs de Chomsky une nouvelle occasion de l’accuser d’offrir au négationnisme un soutien dépassant la seule liberté d’expression). Il est disponible sur la toile en anglais : Some Elementary Comments on The Rights of Freedom of Expression. Une traduction en français existe sur la toile, mais sur le site négationniste Aarg. (note précisée le 30-12-2003)

[14] N. Chomsky - Guerre et paix au Proche-Orient - Belfond, 1974

[15] "His right to say it" (The Nation, 28-02-1981)


 

10:38 Écrit par eric blair | Lien permanent | Commentaires (10) |  Facebook |

Commentaires

quaeps à sortir de la vulgate et à méditer (ce qui ne veut pas dire qu'il ne faut ni lire, ni interdire Chomsky) .

Pierre Vidal-Naquet:
De Faurisson et de Chomsky
Texte publié en appendice II à Un Eichmann de papier dans Les Juifs, la mémoire et le présent, publié aussi dans Esprit, © Pierre Vidal-Naquet, 1981
Reproduction interdite sauf pour usage personnel - No reproduction except for personal use only

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Nous remercions Pierre Vidal-Naquet de nous avoir autorisés à reproduire ce texte.
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Poursuivant sa croisade dont le thème peut se résumer ainsi : les chambres à gaz n'existent pas parce qu'elles ne peuvent exister, elles ne peuvent pas exister parce qu'elles ne doivent pas exister, ou encore : elles n'existent pas parce qu'elles n'existent pas, Robert Faurisson vient de publier un nouveau livre(1).
Ce travail n'est ni plus ni moins mensonger et malhonnête que les précédents. Je ne suis pas à la disposition de R. Faurisson, qui n'a du reste pas consacré une seule ligne à tenter de répondre au démontage que j'ai fait de ses mensonges, dans un texte dont il est pourtant clair, d'après divers détails de rédaction (2) (rectification de faux par trop évidents), qu'il le connaît. Si, chaque fois qu'un « révisionniste » produit une nouvelle affabulation, il fallait lui répondre, les forêts du Canada n'y suffiraient pas. Je remarquerai simplement ceci : le livre de Faurisson est centré sur le Journal du médecin SS d'Auschwitz J.P. Kremer, texte dont j'ai traité longuement en montrant que pas une seule fois, dans ce journal, les « actions spéciales » auxquelles participe le médecin n'ont un rapport quelconque avec la lutte contre le typhus. Faurisson est incapable, et pour cause, d'apporter sur ce point un seul argument, une seule réponse. Je l'ai dit et je le répète : son interprétation est un faux, dans toute la force du terme (3). S'il est un jour nécessaire d'analyser le reste de ses mensonges et de ses falsifications, je le ferai, mais cette opération me paraît de peu d'intérêt et serait sans utilité face à la secte dont il est désormais le prophète.

Plus inquiétante, parce qu'elle émane d'un homme à qui sa valeur scientifique, combinée au juste et courageux combat qu'il a mené contre la guerre américaine au Vietnam, ont valu un grand prestige, est la préface du livre de Faurisson, qui est due à Noam Chomsky. L'aubaine est riche : soutenir que le génocide des Juifs est un « mensonge historique » et être préfacé par un illustre linguiste, fils d'un professeur d'hébreu, libertaire et ennemi de tous les impérialismes, voilà qui est de meilleur effet que l'appui de Jean-Gabriel Cohn-Bendit...

J'ai lu ce texte avec attention, et avec une surprise croissante. Des adjectifs me sont venus au bout de la plume, qui exprimaient, sous la forme d'une progression, et ma surprise et mon indignation. J'ai décidé, finalement, de retirer ces adjectifs de mon texte. Les linguistes, et même les non-linguistes, les restitueront aisément (4). Je procéderai par ordre.


1) La préface en question relève d'un genre assez nouveau dans la République des lettres. En effet, Noam Chomsky n'a lu ni le livre qu'il préface, ni les travaux antérieurs de cet auteur, ni les critiques qui en ont été faites, et il est incompétent dans le domaine dont il traite : « Je ne dirai rien ici des travaux de Robert Faurisson ou de ses critiques, sur lesquels je ne sais pas grand-chose, ou sur les sujets qu'ils traitent, sur lesquels je n'ai pas de lumières particulières (5). » Voilà donc qui le qualifie remarquablement. Mais comme il faut cependant savoir affirmer à la fois une chose et son contraire, Chomsky n'en proclame pas moins, quelques pages plus loin, sa compétence. Faurisson est accusé d'être un antisémite : « Comme je l'ai dit, je ne connais pas très bien ses travaux. Mais d'après ce que j'ai lu, en grande partie à cause de la nature des attaques portées contre lui, je ne vois aucune preuve qui appuierait de telles conclusions » (Préface, p. XV). Il a lu aussi ses critiques, en l'espèce mon article d'Esprit (septembre 1980) et même les lettres personnelles que je lui ai adressées à ce sujet, « une correspondance privée qu'il ne serait pas convenable de citer en détail ici ». Bel exemple de scrupule, bel exemple aussi de double langage, car Chomsky ne s'est pas rendu compte qu'il préfaçait un livre où sont reproduites, sans autorisation, toute une série de lettres privées (6), et il ne se prive pas lui-même de résumer, en les falsifiant, mes propres lettres. Je lui dirai donc simplement ceci : « Publiez donc, je vous y autorise, l'ensemble de cette corrrespondance. On verra donc si vous êtes qualifié pour me donner une leçon d'honnêteté intellectuelle. »


2) Chomsky-le-double a donc lu Faurisson et il ne l'a pas lu, il a lu ses critiques et il ne les a pas lues. Essayons de préciser et de sérier les questions. Qu'a-t-il lu de Faurisson qui lui permette de lui accorder ainsi un beau certificat ? N'est-il pas « une sorte de libéral relativement apolitique » (p. XIV-XV) ? Comme Chomsky ne se réfère à rien, je ne puis le savoir, et je dirai simplement ceci : l'antisémitisme personnel de Faurisson m'intéresse à vrai dire peu. Il existe et je puis en témoigner, mais il n'est rien à côté de l'antisémitisme de ses textes. Écrire le plus tranquillement du monde qu'en imposant aux Juifs à partir de l'âge de six ans le port de l'étoile jaune « Hitler se préoccupait peut-être moins de la question juive que d'assurer la sécurité du soldat allemand » ( Vérité..., p. 190), est-ce de l'antisémitisme ? Certainement pas, dans la logique de Faurisson, puisqu'à la limite il n'y a pas d'antisémitisme pratique possible. Mais dans la logique de Chomsky ? Inventer de toute pièce une imaginaire déclaration de guerre à Hitler, au nom de la communauté juive internationale, par un imaginaire président du Congrès juif mondial (7), est-ce de l'antisémitisme ou est-ce un faux ? Peut-être Chomsky peut-il pousser l'imagination linguistique jusqu'au point de découvrir qu'il existe des faux antisémites ?

Posons maintenant l'autre face de la question. Que connaît Noam Chomsky des « critiques » qui ont été adressées à Faurisson, et particulièrement de l'étude qu'il cite, celle que j'ai publiée dans Esprit et qui s'efforce d'analyser historiquement la « méthode » de Faurisson et de quelques autres ? La réponse est simple. Sur un article qui occupe, dans Esprit, quarante-deux pages, Chomsky a lu un peu moins de cinq lignes qui disent ceci : « Certains ont pris pour des raisons de principe la défense de Faurisson. Une pétition qui a reçu plusieurs centaines de signatures, avec en tête celle de Noam Chomsky, a protesté contre le sort fait à Faurisson en présentant ses "conclusions" comme si elles étaient effectivement des découvertes ( Vérité..., p. 163). Cette pétition me paraît scandaleuse (8). »

Le contenu de ces lignes ne laisse aucun doute sur ce qui fait courir Chomsky. Il ne s'agit pas des chambres à gaz ; il s'agit fort peu de Faurisson, et secondairement de la liberté d'expression. Il s'agit d'abord et avant tout de Noam Chomsky. C'est de façon prémonitoire à son sujet, non à celui d'André Breton, que Jacques Prévert écrivait en 1930 : « Il était aussi très douillet : pour une coupure de presse, il gardait la chambre pendant huit jours (9). » Chomsky est, comme beaucoup d'intellectuels, peu sensible aux blessures qu'il inflige, très attentif aux égratignures qu'il lui faut supporter.

Mais quelle est son argumentation ? Il a, nous dit-il, signé une innocente pétition « pour la défense de la "liberté de parole et d'expression de Robert Faurisson". La pétition ne disait absolument rien sur le caractère, la qualité ou la validité de ses recherches, mais se cantonnait très explicitement à la défense des droits élémentaires qui sont considérés comme acquis dans les sociétés démocratiques... ». Mon erreur, selon lui, provient de ce que j'ai fait une faute d'anglais. J'ai cru que le mot findings signifiait « découvertes » alors qu'il signifie « conclusions ». Je ne chicanerai pas sur ce dernier point, insignifiant, à propos duquel Chomsky est d'autant plus fort qu'il a reçu, par lettre, mes aveux. Mais il oublie de préciser que l'erreur en question, qui figurait sur mon manuscrit original, a été rectifiée avant publication. Le texte paru dans Esprit n'en fait pas état, et si Chomsky peut, assez étrangement, me la reprocher, c'est qu'il s'appuie sur ma correspondance avec lui. Au reste, il ne s'agissait que d'une erreur infime ; findings fait partie du vocabulaire scientifique, et c'est légitimement que je pouvais jouer sur sa valeur étymologique qui est bel et bien celle de « découvertes ». Au reste voici ce que m'écrit, à ce minuscule sujet, un professeur de l'université de Cambridge (Angleterre), natif de New York, et qui doit connaître la langue que l'on parle à Cambridge (Massachusetts) : « La mauvaise foi de Chomsky dans sa façon de jouer sur les mots est consternante. Bien entendu, si l'on ouvre un dictionnaire au mot "findings", on y trouvera, parmi les divers sens, celui de "conclusions". Cependant, personne, et Chomsky le sait parfaitement bien, n'utiliserait jamais "findings" ou "discoveries", ou même "conclusions", dans ce contexte, au sens strictement neutre que Chomsky invoque maintenant. Ces mots, et tout particulièrement les deux premiers, impliquent absolument qu'on les prenne tout à fait au sérieux comme désignant la vérité. Il y a plus que suffisamment de mots neutres à la disposition de qui en a besoin : on peut utiliser par exemple : "views" ou "opinions". »

Mais revenons à l'essentiel. La pétition est-elle, oui ou non, l'innocent manifeste en faveur d'un homme persécuté, que chacun, moi-même tout le premier, aurait pu, ou dû, signer ?

Lisons : « Dr Robert Faurisson has served as a respected professor of twentieth century French literature and document criticism for over four years at the University of Lyon 2 in France. Since 1974 he has been conducting extensive independent historical research into the "Holocaust" question. Since he began making his findings public Professor Faurisson has been subject to a vicious campaign of harassment, intimidation, slander and physical violence in a crude attempt to silence him. Fearful officials have even tried to stop him from further research by denying him access to public libraries and archives. » C'est-à-dire : « Le Dr Robert Faurisson a occupé pendant plus de quatre ans, et avec considération, un poste de professeur de littérature française du XXe siècle et de critique documentaire à l'université de Lyon-II en France. Depuis 1974 il a entrepris une recherche historique indépendante et approfondie sur la question de l"'holocauste". Dès qu'il commença à publier ses conclusions, le professeur Faurisson a été l'objet d'une campagne venimeuse faite de tracasseries, d'intimidations, de calomnies et de violences physiques, avec pour objectif de le réduire purement et simplement au silence. Des responsables timorés ont même essayé de l'empêcher de poursuivre ses recherches en lui refusant l'accès aux bibliothèques et aux archives publiques. »

Passons sur ce qui, dans cette pétition, est excessif ou même tout à fait faux. Faurisson n'a été interdit ni de bibliothèques ni d'archives publiques(10). Oui ou non la pétition présente-t-elle Robert Faurisson comme un historien sérieux qui mène une recherche historique réelle ? Poser la question, c'est y répondre (11). Le plus cocasse est que, en tête des volumes publiés par La Vieille Taupe on trouve l'adage suivant, dont ce groupe a fait, semble-t-il, sa devise : « Ce qu'il y a de terrible quand on cherche la vérité, c'est qu'on la trouve. » Je soutiens, moi, et je prouve, que Faurisson, hors le cas vraiment limité du Journal d'Anne Frank (12), ne cherche pas le vrai mais le faux. Est-ce là un « détail » qui n'intéresse pas Chomsky ? Et, si l'on comprend que, mal informé, il ait signé de confiance un texte authentiquement « scandaleux », comment admettre qu'il accorde aujourd'hui sa caution à un faussaire ?


3)Mais il y a mieux : se considérant comme intouchable, inaccessible à la critique, inconscient de ce que fut le nazisme en Europe, drapé dans un orgueil impérial et dans un chauvinisme américain digne de ces « nouveaux mandarins » qu'il dénonçait autrefois, Chomsky accuse d'être des liberticides tous ceux qui se permettent d'être d'un avis différent du sien.

Ce numéro d'Esprit (septembre 1980) avait de quoi le rendre fou. A mes cinq lignes dans lesquelles le nom de Chomsky était cité à propos de Faurisson s'ajoutaient douze pages de Paul Thibaud (13) qui se permettaient de critiquer l'incapacité où se trouvent Chomsky (et Serge Thion) de prendre, à propos du Cambodge, la mesure d'un phénomène totalitaire. Ces pages sont ainsi commentées par Chomsky : « Je n'entrerai pas dans la discussion d'un article du directeur de la revue, dans le même numéro, qui ne mérite pas non plus de commentaire, au moins pour ceux qui conservent un respect élémentaire pour la vérité et l'honnêteté » (Préface, p. X). Un « respect élémentaire pour la vérité et l'honnêteté » n'aurait-il pas dû obliger Chomsky à signaler ce fait, lui aussi élémentaire : l'article de Thibaud (douze pages) répondait à un article de Serge Thion (14), long de dix sept pages, tout entier consacré à la défense et à l'illustration des thèses de... Noam Chomsky ? Est-ce ainsi que le directeur d'Esprit a montré son intolérance et sa malhonnêteté ?

« Je ne m'attaque pas à des personnes » écrit Chomsky, et aussitôt après, selon ce même discours double avec lequel nous commençons à être familiers, il s'en prend à un « individu » imaginaire qui « trouve effectivement cette pétition "scandaleuse" [c'est bien le terme que j'ai employé] non pas à cause d'une question d'interprétation, mais en raison de ce qu'elle dit réellement » (p. XI). Élégant procédé pour ne pas dire, et dire en même temps, que je m'en prends aux libertés de mes ennemis. Car Chomsky poursuit : « Nous devons en conclure que l'individu en question croit que la pétition était scandaleuse parce que Faurisson devrait effectivement être privé du droit normal de s'exprimer, qu'il devrait être tracassé et même soumis à des violences physiques, etc. » Il se trouve que j'ai écrit exactement le contraire, et cela dans la page même où Chomsky a déchiffré, si mal, les cinq lignes qui l'ont tant perturbé. Était-il vraiment impossible de lire cette page jusqu'au bout ? Les conditions dans lesquelles Faurisson a été conduit à demander à quitter Lyon, à entrer au Centre national de télé-enseignement, sont assurément regrettables, et je l'ai dit, mais sa liberté d'expression, sous réserve des lois en vigueur, n'a nullement été menacée. Il a pu, à deux reprises, être publié dans Le Monde. Le livre de Thion, où sont exprimées ses thèses, n'a nullement fait l'objet de poursuites, et si Faurisson fait l'objet d'un procès au civil, intenté par diverses associations antiracistes qui n'ont pas toutes la liberté pour but premier (15), ces poursuites ne l'empêchent pas d'écrire ou d'être publié. Le livre que préface Chomsky - toutes réserves étant faites sur les diffamations qu'il peut contenir à l'égard des personnes - n'en est-il pas la preuve ? Que faut-il de plus à Chomsky ? Souhaite-t-il qu'une loi de la République rende la lecture des oeuvres de Faurisson obligatoire dans les écoles ? Demande-t-il que tous les manuels d'histoire soient réécrits en fonction de ses découvertes, pardon, de ses conclusions (findings) ? Demande-t-il à tout le moins que l'affichage et la vente en soient imposés à la porte des synagogues ? Chaque intellectuel français est-il tenu de devenir à tour de rôle son exégète comme Serge Thion, son psychiatre comme Pierre Guillaume ou son bouffon ?

La vérité toute banale, Noam Chomsky, est que vous n'avez pas été capable de vous en tenir à la maxime que vous aviez posée. Vous aviez le droit de dire : mon pire ennemi a le droit d'être libre, sous réserve qu'il ne demande pas ma mort ou celle de mes frères. Vous n'avez pas le droit de dire : mon pire ennemi est un camarade, ou un « libéral relativement apolitique ».

Vous n'avez pas le droit de prendre un faussaire et de le repeindre aux couleurs de la vérité.

Il y a jadis, il n'y a pas si longtemps, un homme qui disait cette maxime simple et forte: « C'est la responsabilité des intellectuels que de dire la vérité et de mettre à jour les mensonges. » Cet homme, vous le connaissez, peut-être (16) ?

21 novembre 1980



P.S. Ce texte, écrit il y a six ans et demi, pourrait être prolongé indéfiniment. A peine avais-je posé la plume que l'affaire prenait un tour cocasse, puisque, par une lettre du 6 décembre adressée à Jean-Pierre Faye, Chomsky désavouait, en quelque sorte, non son texte mais l'utilisation qui en avait été faite avec son accord comme préface au livre de Robert Faurisson. Ce livre n'en avait pas moins été imprimé avec la préface en question qui est datée du 11 octobre 1980. Toujours le 6 décembre, il écrivait à Serge Thion à propos de ce même texte : « Si la publication n'est pas en cours, je suggère fermement que vous ne la mettiez pas dans un livre de Faurisson... », ce qui ne l'empêchait pas de maintenir son attitude de principe (17).

Répétons-le tranquillement : ce principe n'est pas en cause. Si Chomsky s'en était tenu à défendre le droit de Faurisson à s'exprimer, il n'y aurait pas, de mon point de vue en tout cas, de problème Chomsky. Mais il ne s'agit pas de cela. Il ne s'agit pas non plus pour moi de répondre aux innombrables proclamations, articles et lettres, au moyen desquels Chomsky a répandu, tel un ordinateur fatigué reproduisant le même discours, l'outrage contre tous ceux qui se sont permis de le critiquer, et notamment contre l'auteur de ces pages (18).

Il me suffira de constater : 1.qu'il est allé beaucoup plus loin qu'on ne le croyait dans le soutien personnel à Faurisson, correspondant amicalement avec celui-ci (19), acceptant même d'être préfacé par le chef de la ligue révisionniste P. Guillaume (20), alors qu'il avait prétendu - mensongèrement - n'avoir pas préfacé Faurisson (21), P. Guillaume qu'il qualifiait de « libertaire et antifasciste par principe (22) » (ce qui a dû, en ce qui concerne le deuxième qualificatif, bien faire rire l'intéressé, qui tient l'antifascisme comme mensonger par essence) ;

2.qu'il n'est pas demeuré fidèle à ses propres principes libertaires puisqu'il est allé jusqu'à menacer de poursuites judiciaires - lui que le moindre procès contre Faurisson met littéralement en transe - un éditeur qui se préparait à publier sur lui une notice biographique dont quelques phrases avaient le malheur de lui déplaire. Et, de fait, il obtint que la notice en question fût confiée à un rédacteur plus dévoué (23).

Certes, il n'est pas vrai que les thèses de Chomsky soient à rapprocher de celles des néo-nazis (24), mais pourquoi trouve-t-il tant d'énergie et même tant de tendresse pour défendre ceux qui se font effectivement les éditeurs et les défenseurs des néo-nazis (25), et tant de fureur contre ceux qui se permettent de les combattre (26) ? C'est cette simple question que je poserai. Quand la logique ne fonctionne plus que pour l'autodéfense, elle devient folle.

Écrit par : jean | 11/01/2006

jean ça fait 5 ans que j'ai lu ce papier(tu t'en doutais je suppose), démonté par Chomsky de nombreuses fois....neu-neu...

Écrit par : quaeps | 11/01/2006

quaeps absolument pas démonté par Chomsky, qui cerne très bien la personnalité de celui-ci (qui, et ce n'est pas un reproche, n'est pas objectif mais tente de se faire passer pour objectif (ça c'est un reproche)) .

Écrit par : jean | 11/01/2006

jean 1 TOTALEMENT démonté par Chomsky, mais bon un petit noirblanc et on en parles plus...
2 ça fait TRES longtemps que tu essayes de masquer ton manque d'objectivité mainte fois démontré (c'est le moins que l'on puisse dire...) sous le couvert du "personne n'est objectif"....peine perdue, tu es depuis longtemps hors concours...

Écrit par : quaeps | 12/01/2006

quaeps 1. absolument jamais démonté par Chomsky, puisque comme je te l'ai déjà répondu cette lettre est "la réponse à la réponse de Chomsky" (de plus si tu l'as remarqué Vidal-Naquet ne soupçonne absolument pas Chomsky d'antisémitisme .
2. ridicule

Écrit par : jean | 17/01/2006

jean 1 cfr. commentaire de l'autre article...neu-neu...
"Certes, il n'est pas vrai que les thèses de Chomsky soient à rapprocher de celles des néo-nazis (24), mais pourquoi trouve-t-il tant d'énergie et même tant de tendresse pour défendre ceux qui se font effectivement les éditeurs et les défenseurs des néo-nazis (25), et tant de fureur contre ceux qui se permettent de les combattre (26) ? C'est cette simple question que je poserai. Quand la logique ne fonctionne plus que pour l'autodéfense, elle devient folle." Vidal Naquet
si ce n'est pas du soupçon...neu-neu...
2 oui, comme d'hab...

Écrit par : quaeps | 17/01/2006

quaeps 1. si tu comprenais le français, tu verrais qu'il n'y a pas de soupçon .
2. enfin tu le reconnais, félicitations .

Écrit par : jean | 17/01/2006

jean 1 "mais pourquoi trouve-t-il tant d'énergie et même tant de TENDRESSE pour défendre ceux qui se font effectivement les éditeurs et les défenseurs des néo-nazis "...oui, pourquoi...neu-neu....arrête la novlangue...
2 oui, j'avoue, tu es ridicule....

Écrit par : quaeps | 17/01/2006

quaeps 1. je te signale que tu es probablement la seule personne au monde à soupçonner Vidal-Naquet d'accuser Chomsky d'antisémitisme ! Il l'accuse surtout de malhonnêteté intellectuelle . Ta finesse d'analyse a encore frappé .
2. noirblanc, classique...

Écrit par : jean | 18/01/2006

jean 1 non, si tu ne vois pas le soupçon, je suis désolé, tu ne sais pas lire, Vidal fait comme tout le monde avec Chomsky, il n'attaque pas de front, il reste dans le doute...là est le soupçon....neu-neu...
2 tu parles comme moi, bravo...neu-neu...

Écrit par : quaeps | 18/01/2006

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