28/12/2005

big brother...fat sister...

Écofascisme ou écodémocratie



Par Serge Latouche
Professeur émérite d’économie de l’université de Paris-Sud, président de la Ligne d’horizon (association des amis de François Partant). Dernier ouvrage publié : Survivre au développement. De la décolonisation de l’imaginaire économique à la construction d’une société alternative, Editions Mille et une nuits, Paris, 2004.




Septembre a été le mois le plus chaud jamais enregistré sur la planète depuis que les températures sont prélevées scientifiquement (1880), a annoncé le 14octobre le Centre national océanique et atmosphérique américain. Cinq jours plus tard, le Conseil international pour la science mettait en garde : le monde va subir davantage de catastrophes naturelles meurtrières liées à l’accélération du réchauffement climatique. Emissions de gaz à effet de serre, pollution de l’air, consommation des ressources non renouvelables et de l’eau... Comment enclencher les cercles vertueux de la décroissance tout en garantissant la justice sociale, sans laquelle l’humanité est condamnée au désordre ?

Le projet de construction d’une société autonome et économe rencontre une large adhésion, même si ses partisans se retrouvent sous des bannières différentes : décroissance, anti-productivisme, développement requalifié, voire développement durable. Par exemple, le slogan d’antiproductivisme développé par les Verts correspond exactement à ce que les « objecteurs de croissance », membres du Réseau des objecteurs de croissance pour un après-développement (Rocad), entendent par décroissance (1). Même convergence avec la position d’Attac, qui, dans une de ses brochures, plaide pour « l’évolution vers une décélération progressive et raisonnée de la croissance matérielle, sous conditions sociales précises, comme première étape vers la décroissance de toutes les formes de production dévastatrices et prédatrices (2) ».

Réévaluer, reconceptualiser, restructurer, relocaliser, redistribuer, réduire, réutiliser, recycler : les huit « r » constituent des objectifs interdépendants pour enclencher un cercle vertueux. Et, de fait, l’accord sur les valeurs rendues souhaitables par la nécessaire « réévaluation » va bien au-delà des partisans de la décroissance, puisque certains tenants du développement durable ou du développement alternatif font des propositions similaires. Les mesures d’autolimitation préconisées, déjà en 1975, par la Fondation Dag Hammarskjöld sont les mêmes que celles des tenants de la décroissance : « Limiter la consommation de viande, plafonner la consommation de pétrole, utiliser les bâtiments de façon plus économe, produire des biens de consommation plus durables, supprimer les voitures particulières, etc. (3). »

Tous s’accordent sur la nécessité d’une forte réduction de l’empreinte écologique et, pour le reste, ils souscriraient volontiers à ce que John Stuart Mill écrivait au milieu du XIXe siècle : « Toutes les activités humaines qui n’entraînent pas une consommation déraisonnable de matériaux irremplaçables ou qui ne dégradent pas d’une manière irréversible l’environnement pourraient se développer indéfiniment. En particulier, ces activités que beaucoup considèrent comme les plus souhaitables et les plus satisfaisantes – éducation, art, religion, recherche fondamentale, sports et relations humaines – pourraient devenir florissantes (4). »

Allons plus loin. Au fond, qui est contre la sauvegarde de la planète, la préservation de l’environnement, la conservation de la faune et de la flore ? Qui préconise le dérèglement climatique et la destruction de la couche d’ozone ? En tout cas, aucun responsable politique. Il se trouve même des chefs d’entreprise, des cadres supérieurs et des décideurs économiques favorables à un changement radical d’orientation pour sauver notre espèce des crises écologique et sociale.

Il faut donc identifier plus précisément les adversaires d’un programme politique de décroissance, les obstacles à sa mise en œuvre et, finalement, la forme politique que prendrait une société « écocompatible ».

I. Qui sont les « ennemis du peuple » ?

Mettre un visage sur l’adversaire est problématique, car les entités économiques comme les sociétés transnationales qui détiennent la réalité du pouvoir sont, de par leur nature même, incapables de l’exercer directement. Comme le note Susan Strange, « quelques-unes des principales responsabilités de l’Etat dans une économie de marché (...) ne sont plus aujourd’hui assumées par personne (5) ». D’une part « big brother » est anonyme, d’autre part la servitude des sujets y est plus volontaire que jamais, la manipulation de la publicité étant infiniment plus insidieuse que celle de la propagande... Comment, dans ces conditions, affronter politiquement la mégamachine ?

Réponse traditionnelle d’une certaine extrême gauche : une entité, le « capitalisme », est la source de tous les blocages et de toutes nos impuissances. La décroissance est-elle possible sans en sortir (6) ? Dans la réponse, il importe d’éviter tout dogmatisme, sous peine de ne pas saisir vraiment les obstacles.

Le Wuppertal Institute s’est ingénié à proposer nombre de jeux « gagnant-gagnant » entre la nature et le capital, comme le « scénario NégaWatt (7) », qui vise à diviser par quatre la consommation d’énergie en continuant à satisfaire les mêmes besoins. Taxes, normes, bonus, incitations, subventions judicieuses pourraient rendre attractifs les comportements vertueux et éviter ainsi d’importants gaspillages. Par exemple, des systèmes de rémunération pour les bâtiments, fondés moins sur le montant des travaux que sur l’efficacité énergétique des constructions, ont été expérimentés avec succès en Allemagne. Pour toute une série de biens (photocopieuses, réfrigérateurs, voitures, etc.), la location pourrait remplacer la propriété et éviter ainsi la course effrénée à la production nouvelle en favorisant un recyclage permanent. Eviterait-on pour autant l’« effet rebond », c’est-à-dire, au bout du compte, l’accroissement de la consommation-matière ? Rien n’est moins sûr.

Un capitalisme écocompatible est concevable théoriquement, mais irréaliste en pratique. Il impliquerait, en effet, une forte régulation, ne serait-ce que pour imposer la réduction de l’empreinte écologique. Dominé par des firmes transnationales géantes, le système d’économie de marché généralisée ne s’orientera pas spontanément dans la voie « vertueuse » de l’écocapitalisme. Les machines à dividendes, anonymes et fonctionnelles, ne renonceront pas à la prédation en l’absence de contraintes. Même partisans d’une autorégulation, leurs responsables n’ont pas les moyens de l’imposer aux free riders (passagers clandestins), c’est-à-dire à la grande majorité, obsédée par la maximisation à court terme de la valeur pour l’actionnaire. Si une instance détenait ce pouvoir de régulation (Etat, peuple, syndicat, organisation non gouvernementale, Nations unies, etc.), elle aurait le pouvoir tout court, et pourrait redéfinir les règles du jeu social. Elle pourrait, en d’autres termes, « réinstituer » la société.

Certes, on peut concevoir et souhaiter une certaine limitation du pouvoir par le pouvoir, comme pendant l’ère des régulations keynéso-fordistes et social-démocrates. La lutte des classes semble (provisoirement ?) en panne. Le problème, c’est que le capital en est sorti vainqueur, a pratiquement raflé toute la mise, et que nous avons assisté impuissants, voire indifférents, aux derniers jours de la classe ouvrière occidentale. Nous vivons le triomphe de l’« omnimarchandisation » du monde. Le capitalisme généralisé ne peut pas ne pas détruire la planète comme il détruit tout ce qui est collectif, les bases imaginaires de la société de marché reposant sur la démesure et sur la domination sans frein.

Une société de décroissance ne peut donc pas se concevoir sans sortir du capitalisme. Toutefois, cette formule commode désigne une évolution historique qui est tout sauf simple... L’élimination des capitalistes, l’interdiction de la propriété privée des biens de production, l’abolition du rapport salarial ou de la monnaie plongeraient la société dans le chaos à travers un terrorisme massif qui ne suffirait pas, pour autant, à détruire l’imaginaire marchand. Echapper au développement, à l’économie et à la croissance n’implique donc pas de renoncer à toutes les institutions sociales que l’économie a annexées (monnaie, marchés, et même salariat), mais de les « réenchâsser » dans une autre logique.

II. Que faire ? Réforme ou révolution ?

Des mesures simples, voire d’apparence anodine, sont susceptibles d’enclencher les cercles vertueux de la décroissance (8). Un programme réformiste de transition, tenant en quelques points, consisterait à tirer les conséquences de bon sens du diagnostic effectué. Par exemple :

– retrouver une empreinte écologique égale ou inférieure à une planète, c’est-à-dire une production matérielle équivalente à celle des années 1960-1970 ;

– internaliser les coûts de transport ;

– relocaliser les activités ;

– restaurer l’agriculture paysanne ;

– stimuler la « production » de biens relationnels ;

– réduire le gaspillage d’énergie d’un facteur 4 ;

– pénaliser fortement les dépenses de publicité ;

– décréter un moratoire sur l’innovation technologique, faire un bilan sérieux, et réorienter la recherche scientifique et technique en fonction des aspirations nouvelles.

Au cœur de ce programme, l’internalisation des « déséconomies externes » (dommages engendrés par l’activité d’un agent qui en rejette le coût sur la collectivité), en principe conforme à la théorie économique orthodoxe, permettrait d’atteindre à peu près une société de décroissance. Tous les dysfonctionnements écologiques et sociaux devraient être à la charge des entreprises qui en sont responsables. Qu’on imagine l’impact de l’internalisation des coûts des transports, de l’éducation, de la sécurité, du chômage, etc., sur le fonctionnement de nos sociétés ! Ces mesures « réformistes » – dont l’économiste libéral Arthur Cecil Pigou a formulé le principe dès le début du XXe siècle ! – provoqueraient une véritable révolution.

Car les entreprises obéissant à la logique capitaliste seraient largement découragées. On sait déjà qu’aucune compagnie d’assurances n’accepte de prendre en charge les risques nucléaire, climatique et ceux de la pollution par les organismes génétiquement modi-fiés (OGM). On peut imaginer la paralysie qu’entraînerait l’obligation de couverture du risque sanitaire, du risque social (chômage), du risque esthétique. Dans un premier temps, nombre d’activités n’étant plus « rentables », le système serait bloqué. Mais n’est-ce pas précisément là une preuve supplémentaire de la nécessité d’en sortir, en même temps qu’une voie de transition possible vers une société alternative ?

Le programme d’une politique de décroissance est donc paradoxal, parce que la perspective de mise en œuvre de propositions réalistes et raisonnables a peu de chances d’être adoptée, et moins encore d’aboutir, sans une subversion totale qui passe par la réalisation d’une utopie : la construction d’une société alternative. Celle-ci, à son tour, implique des mesures de détail infinies, soit ce que, précisément, Marx refusait de faire : la cuisine dans les gargotes de l’avenir. Prenons le nécessaire démantèlement des sociétés géantes. Immédiatement surgissent une infinité de questions : jusqu’à quelle taille ? Mesurée en chiffre d’affaires, en nombre d’employés ? Comment assumer les macrosystèmes techniques avec des unités de petites dimensions ? Faut-il d’emblée exclure certains types d’activités, certaines modalités (9) ?

Dans tous les cas, d’innombrables et délicats problèmes de transition se poseraient. Un gigantesque programme de reconversion, par exemple, pourrait transformer les usines automobiles en fabriques d’appareils de cogénération énergétique (10). Grâce à celle-ci, de nombreuses résidences allemandes sont, d’ores et déjà, productrices nettes d’électricité au lieu d’être consommatrices. Bref, ce ne sont pas les solutions qui font défaut, mais les conditions de leur adoption.

III. Dictature globale ou démocratie locale ?

La croissance est nécessaire aux démocraties consuméristes car, sans perspective de consommation de masse, les inégalités seraient insupportables (elles le deviennent déjà du fait de la crise de l’économie de croissance). La tendance au nivellement des conditions est le fondement imaginaire des sociétés modernes. Les inégalités ne sont acceptées que provisoirement, parce que l’accès aux biens des privilégiés d’hier se révèle général aujourd’hui et que, demain, ce qui constitue encore le luxe sera accessible à tous.

C’est pourquoi beaucoup doutent des capacités des sociétés dites « démocratiques » à prendre les mesures qui s’imposent, et ne voient d’issue aux contraintes que sous une forme d’écocratie autoritaire : écofascisme ou écototalitarisme. Certains penseurs des plus hautes sphères de l’Empire y songent pour sauver le système (11). Confrontées à la menace d’une remise en cause de leur niveau de vie, les masses du Nord seraient prêtes à s’abandonner aux démagogues promettant de le préserver en échange de leur liberté, fût-ce au prix de l’aggravation des injustices planétaires et, à terme, bien sûr, de la liquidation d’une part notable de l’espèce (12).

Le pari de la décroissance est tout autre : l’attrait de l’utopie conviviale, combiné avec le poids des contraintes au changement, est susceptible de favoriser une « décolonisation de l’imaginaire » et de susciter suffisamment de comportements vertueux en faveur d’une solution raisonnable : la démocratie écologique locale.

La revitalisation du local constitue, en effet, une voie de décroissance sereine beaucoup plus sûrement qu’une problématique démocratie universelle. Le rêve d’une humanité unifiée comme condition d’un fonctionnement harmonieux de la planète provient ainsi de la panoplie des fausses bonnes idées véhiculées par l’ethnocentrisme occidental ordinaire. La diversité des cultures est sans doute la condition d’un commerce social paisible (13).

La démocratie ne peut probablement fonctionner que si la polis est de petite dimension et fortement ancrée dans ses valeurs propres (14). La démocratie généralisée, selon Takis Fotopoulos, suppose une « confédération de demoi », c’est-à-dire de petites unités homogènes de 30 000 habitants environ (15). Ce chiffre permet, d’après lui, de satisfaire localement la plupart des besoins essentiels. « Il faudra probablement morceler en plusieurs demoi de nombreuses villes modernes étant donné leur gigantisme (16). »

On aurait en quelque sorte de petites « républiques de quartiers », en attendant le réaménagement du territoire souhaité par Alberto Magnaghi. Ce dernier suppose « une phase complexe et longue (cinquante ou cent ans) d’“assainissement”, au cours de laquelle il ne s’agira plus de créer de nouvelles zones cultivables et de construire de nouvelles voies de communication en les arrachant aux friches et aux marécages, mais bien d’assainir et de reconstruire des systèmes environnementaux et territoriaux dévastés et contaminés par la présence humaine et, par là même, de créer une nouvelle géographie (17) ».

Utopie, dira-t-on ? Certes. Mais l’utopie locale est peut-être plus réaliste qu’on ne le croit, car c’est du vécu concret des citoyens que procèdent les attentes et les possibles. « Se présenter aux élections locales, affirme Takis Fotopoulos, donne la possibilité de commencer à changer la société par en bas, ce qui est la seule stratégie démocratique – contrairement aux méthodes étatistes (qui se proposent de changer la société par en haut en s’emparant du pouvoir d’Etat) et aux approches dites de la “société civile” (qui ne visent pas du tout à changer le système) (18). »

Dans une vision « pluriversaliste », les rapports entre les diverses polities au sein du village planétaire pourraient être réglés par une « démocratie des cultures ». Loin d’un gouvernement mondial, il s’agirait d’une instance d’arbitrage minimale entre des polities souveraines de statuts très divers. « L’alternative que je cherche à offrir [à un gouvernement mondial], remarque Raimon Panikkar, serait la biorégion, c’est-à-dire les régions naturelles où les troupeaux, les plantes, les animaux, les eaux et les hommes forment un ensemble unique et harmonieux. (...) Il faudrait arriver à un mythe qui permette la république universelle sans impliquer ni gouvernement, ni contrôle, ni police mondiale. Cela requiert un autre type de rapports entre les biorégions (19). »

Quoi qu’il en soit, la création d’initiatives locales « démocratiques » est plus « réaliste » que celle d’une démocratie mondiale. S’il est exclu de renverser frontalement la domination du capital et des puissances économiques, reste la possibilité d’entrer en dissidence. C’est aussi la stratégie des zapatistes et du sous-commandant Marcos. La reconquête ou la réinvention des commons (communaux, biens communs, espace communautaire) et l’auto-organisation de la biorégion du Chiapas constituent une illustration possible, dans un autre contexte, de la démarche localiste dissidente (20).

Serge Latouche.


12:15 Écrit par eric blair | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

Commentaires

quaeps Il est dommage de faire suivre un hommage au "Monde Diplo" par ce qui doit être l'article le plus bête qui y ait jamais figuré !

Alors, autre chose et une fois pour toute : consumérisme (n.masc.)

(anglicisme : action des consommateurs)
* le "consumérisme" (de l'anglais :
"consumer", consommateur) entreprend
de défendre les intérêts des
consommateurs

Donc tout article utilisant ce mot à contre-sens (càd dans le sens consommation de masse) sera à partir de maintenant, forcément considéré comme stupide (le moins que l'on puisse attendre d'un rédacteur c'est qu'il connaisse la définition des mots qu'il utilise) !

Écrit par : jean | 28/12/2005

jean tu comprends rien, il l'employe dans le bon sens neu-neu...le même que le tien...neu-neu....

Écrit par : quaeps | 29/12/2005

quaeps absolument faux , et de toutes façons toi et tes potes l'employez toujours à mauvais escient !

Écrit par : jean | 29/12/2005

jean tu ne comprends pas le français, je ne peux rien pour toi...

Écrit par : quaeps | 31/12/2005

Les commentaires sont fermés.