27/12/2005

nos futurs sauveurs....

Jamie Lincoln Kitman montre comment les firmes automobiles et les pétroliers imposèrent l’essence au plomb pour leur grand profit et au détriment de notre santé. Anatomie d’un scandale industriel du XXe siècle

Le plomb a mauvaise réputation. Sa couleur triste et sa lourdeur en ont fait un symbole de la mélancolie chez les poètes. Au Moyen Age, à cause de l’activité des alchimistes, il fut associé à la magie et à la sorcellerie. Enfin, sa toxicité a été mise en évidence deux siècles avant l’ère chrétienne par Nicandre de Colophon dans son traité consacré à la pharmacie. En introduction à son « Histoire secrète du plomb », Jamie Lincoln Kitman nous rappelle les effets de ce curieux métal. « Il s’agit d’un poison violent, dont le contact même était déjà connu pour causer des hallucinations, des difficultés respiratoires et, dans les cas les plus graves, folie, tremblements, paralysie, asphyxie et mort. »
Pas étonnant donc que certains historiens – essentiellement anglo-saxons – aient envisagé le rôle du saturnisme dans la chute de l’Empire romain, grand utilisateur de plomb pour les conduites d’eau, les ustensiles de cuisine, les bijoux, les monnaies et même le maquillage. Quoi qu’il en soit, le plomb va connaître le purgatoire pendant quelques siècles. Ce n’est qu’à partir de l’industrialisation du xixe siècle qu’il est à nouveau exploité à grande échelle et que le saturnisme professionnel puis environnemental est décrit. Et c’est là, plus précisément au début du xxe siècle, que commence l’histoire secrète de Jamie Lincoln Kitman, en lien étroit avec celle de l’automobile.
A l’époque, les premiers moteurs à combustion interne se caractérisaient par leur « cognement », au bruit désagréable, qui réduisait également les capacités mécaniques, à commencer par le rendement, donc la vitesse. Pour éviter le cliquetis des moteurs, il fallait ajouter une substance à l’essence. Dans ce domaine, tout fut essayé, même le beurre fondu, et les techniciens crurent trouver la parade avec l’éthanol, un alcool d’origine végétale facile à fabriquer à partir de betterave ou de blé. Un peu trop sans doute pour les industriels de la chimie. C’est alors que Charles Kettering, ingénieur à la General Motors et inventeur du démarreur automatique, propose en 1921 d’ajouter du plomb tétraéthyle (PTE) à l’essence. L’expérience est concluante : les moteurs ne cliquettent plus, mais au prix d’un additif très toxique par rapport à l’éthanol. En revanche, la production du PTE annonce quelques juteux bénéfices pour la firme Du Pont.

« L’histoire de l’ascension du PTE est donc, réellement, l’histoire de la guerre menée par les compagnies pétrolières et les exploitants du plomb contre l’éthanol, additif qui pouvait être mélangé à l’essence pour en augmenter l’indice d’octane ou, dans leurs pires cauchemars, directement brûlé à la place de l’essence. » Jamie Lincoln Kitman nous raconte dans le détail cette nouvelle alchimie, financière cette fois, qui transforma le plomb en or noir et assura pendant un demi-siècle d’importants bénéfices à l’industrie pétrochimique américaine. « Aujourd’hui, dans l’ère postplomb, l’éthanol est systématiquement mélangé à l’essence pour en élever l’indice d’octane et, en tant que produit oxygéné, pour en réduire les émissions. » Sauf, précise l’auteur, pour certains pays d’Afrique, du Moyen-Orient, d’Asie et d’Amérique latine… Ainsi, à Mexico, « 4 millions de voitures rejettent dans l’atmosphère une quantité de plomb estimée à 32 tonnes par jour. »
Jamie Lincoln Kitman a conçu son étude historique comme un polar industriel. On se croirait dans un roman de John Grisham lorsqu’il détaille les manigances, les intrigues et les chantages entre Du Pont, General Motors et Standard Oil (aujourd’hui Exxon) pour plomber les automobilistes. On apprend ainsi l’hécatombe du personnel des usines qui fabriquait le PTE et qui succombait à des empoisonnements ou les liens de la société américaine Ethyl Gasoline Corporation avec l’Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale, via la société chimique IG Farben, qui fabriquait aussi le zyklon B pour les camps de la mort. Cette sordide affaire dura jusque dans les années 1970, où la nocivité du PTE fut révélée. Néanmoins, la stratégie du « prouvez que nous avons tort et nous changerons » a fait des émules. « Pendant les cinquante dernières années, l’industrie automobile, mais aussi les industries du nucléaire, de la chimie et du charbon, les marchands de tabac, de pesticides et d’amiante ont adopté des stratégies similaires. »
Après de multiples analyses, contre-expertises, recours en justice et investigations de la part de l’administration américaine, le plomb fut abandonné et avec lui tous ses effets nuisibles. « Entre 1975 et 1984, le plomb destiné à la consommation automobile diminua de 73% et le taux de plomb dans l’air ambiant de 71%. » Par la suite, des études ont même démontré que le plomb n’était pas bon pour les moteurs ! L’interdiction de la vente d’essence plombée par l’Union européenne en 2000 pouvait laisser penser que le plomb avait enfin été éliminé du carburant dont il constituait un élément, toxique certes, mais naturel. En tout cas, après la lecture de ce livre, vous ne pourrez plus faire le plein d’essence sans penser à ce scandale de l’histoire industrielle du xxe siècle.
Laurent Lemire

« L’Histoire secrète du plomb », par Jamie Lincoln Kitman, trad. de l’américain par Arnaud Pouillot, Allia, 160 p., 6,10 euros. En librairies
le 25 août.

Jamie Lincoln Kitman, journaliste et historien, est le patron du bureau new-yorkais d’« Automobile Magazine ». Son enquête sur « l’Histoire secrètedu plomb » a paru en mars 2000 dans le prestigieux hebdomadaire« The Nation ».




19:30 Écrit par eric blair | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

quaeps beau combat d'arrière-garde

Écrit par : jean | 28/12/2005

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