17/12/2005

et jean s'aligna sur les Etats-Unis, comme d'hab...

Et l’Europe s’aligna sur les Etats-Unis

 

Lors de sa visite à Paris en septembre 2005, M. Daniel Fried, secrétaire d’Etat adjoint américain chargé des affaires européennes, s’est réjoui du « message de détermination » adressé à l’Iran par l’Union européenne (UE). Selon lui, c’est « celui qui convient ». Louant le réalisme et la détermination de la France, « qui n’a pas honte de l’usage raisonné de la force », M. Fried souligne que Washington « veut une Europe forte, qui s’affirme non comme un contrepoids ou un rival [des Etats-Unis] mais comme un partenaire dans le monde (1) ». Il est vrai que, depuis la déclaration faite en mars 2003 par le président George W. Bush sur la fin des hostilités en Irak, les Européens n’ont manqué aucune occasion de rassurer leur partenaire transatlantique quant à la convergence de leurs intérêts sécuritaires, sans proposer d’agenda propre. Et le dossier nucléaire iranien, qui inquiète la communauté internationale depuis plus de deux ans, est un des premiers tests de ce partenariat renouvelé, où Européens et Américains travaillent en tandem sur le modèle du « bon flic » et du « mauvais flic ».

Dans ses négociations avec Téhéran, la troïka rassemblant l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni fonctionne certes plus patiemment que Washington, mais elle le fait avec les mêmes outils, autour du continuum « diplomatie, menace de sanctions, menace de l’usage de la force ». Une politique qui finalement vise un objectif identique : empêcher un Etat jugé hostile de développer tout cycle nucléaire autonome, même civil, pourtant autorisé par le traité de non-prolifération (TNP) et sous le contrôle renforcé de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).

Selon l’accord de Paris du 15 novembre 2004 signé avec l’Iran par la troïka, les négociations avaient deux objectifs précis. Les Iraniens devaient « fournir des garanties objectives que [leur] programme nucléaire a une finalité strictement civile », et les Européens devaient donner « des garanties fermes relatives à une coopération nucléaire, technologique et économique, et des engagements fermes dans le domaine de la sécurité ». En gage de bonne foi, Téhéran décida de manière unilatérale de stopper temporairement toutes ses activités liées à l’enrichissement et au retraitement de l’uranium, durant le temps des négociations, et de continuer d’appliquer, avant même sa ratification, le protocole additionnel de l’AIEA signé en décembre 2003 (lire « Soixante ans de (non-) prolifération nucléaire »).

Mais, en août 2005, les Européens proposent au nouveau président iranien Mahmoud Ahmadinejad un accord qui se résume, selon un diplomate européen, à « une jolie boîte vide emballée dans beaucoup de papier cadeau (2) ». Si cette proposition prévoit la poursuite du dialogue et une possibilité de coopération dans plusieurs domaines, les promesses de l’Union restent vagues, en contrepartie de demandes très exigeantes vis-à-vis de l’Iran (3). L’Europe exhorte ainsi Téhéran à abandonner définitivement ses activités d’enrichissement et de retraitement de l’uranium, sans l’avoir rassuré sur sa possibilité d’approvisionnement en combustible nucléaire à l’extérieur de ses frontières, nécessaire au développement de son programme nucléaire civil.

En clair, la position européenne s’aligne sur celle de Washington et de Tel-Aviv. La seule « garantie objective que le programme iranien a[it] une finalité strictement civile » revient, pour les négociateurs occidentaux, à la cessation permanente des activités d’enrichissement et de retraitement de l’uranium et du plutonium par l’Iran, activité pourtant couverte par l’article 4 du TNP.


Enfin, en ce qui concerne les assurances demandées par Téhéran en matière de sécurité, les Européens n’ont pas fait plus de concessions. Ils se sont contentés de réaffirmer les obligations internationales en cette matière. Au niveau régional, s’ils ont reformulé leur soutien à un Proche-Orient exempt d’armes de destruction massive, en accord avec la résolution 687 du Conseil de sécurité des Nations unies adoptée en 1991 dans le cadre de la première guerre du Golfe, la proposition européenne reste silencieuse sur les points concrets permettant d’atteindre cet objectif. Pourtant, en toute logique, le dossier iranien ne peut être réglé sans rassurer Téhéran contre un éventuel coup de force et sans envisager sérieusement le désarmement de toute la région, dont on connaît l’instabilité, que renforce la présence en Israël, en dehors de tout contrôle, de deux cents têtes nucléaires.

L’Union n’a donc pas la volonté politique d’offrir des compensations significatives afin d’infléchir les objectifs de Téhéran et de bâtir un compromis. C’est que la crise ne se joue pas uniquement au niveau du dossier nucléaire. Elle implique de nombreux aspects politiques et stratégiques dont la clé ne se trouve pas en Europe mais bien à Washington. Et la Maison Blanche ne négocie pas avec un « Etat-voyou », ni avec un « poste avancé de la tyrannie », mais prône le « changement de régime », par la force s’il le faut.

Or, estimant avoir épuisé les ressources de la diplomatie dans ce dossier, les Européens, soutenus par les Etats-Unis, durcissent le ton et se tournent vers les mesures coercitives, en menaçant de porter le dossier devant le Conseil de sécurité des Nations unies. Quant à l’action militaire préventive chère à l’actuelle administration américaine, pour qui « toutes les options sont sur la table », elle est loin d’être « inconcevable » dans le cadre de l’UE, comme le prétend le ministre britannique des affaires étrangères Jack Straw (4).

En 2003, toujours dans la foulée de la guerre en Irak, les institutions européennes et les Etats membres n’ont en effet pas ménagé leurs efforts pour tracer une ligne de conduite face aux « nouvelles menaces » internationales, faisant écho aux préoccupations sécuritaires américaines et sans se différencier véritablement de la vision et de la stratégie de Washington pour y faire face.

En décembre 2003, l’Union européenne adoptait une « Stratégie de l’UE contre la prolifération des armes de destruction massive », qui ne manque pas d’encadrer la politique des Etats membres face à la question iranienne (5). Si la lutte contre la prolifération est d’abord envisagée sous la forme d’actions non militaires, notamment par l’instauration d’un dialogue politique et le respect des traités internationaux, le texte prévoit que « lorsque [l]es mesures échouent, on peut envisager des mesures coercitives dans le cadre du chapitre VII de la Charte des Nations unies et du droit international (sanctions, sélectives ou globales, interception des cargaisons et, le cas échéant, recours à la force) ».

Lors du même Conseil européen de décembre 2003, l’Union se dotait d’un concept stratégique de sécurité élaboré par M. Javier Solana, haut représentant pour la politique étrangère et de sécurité commune, intitulé « Une Europe sûre dans un monde meilleur (6) ». La prolifération des armes de destruction massive est identifiée comme une des cinq principales menaces, à côté du terrorisme, des conflits régionaux, de la déliquescence des Etats et de la criminalité organisée. On retrouve donc le triptyque « terrorisme, prolifération des armes de destruction massive (ADM), Etats-voyous » cher à la National Security Strategy de 2002, définissant la politique américaine en la matière. Quant aux moyens à adopter, la stratégie européenne prévoit, sans qu’il soit question de l’aval du Conseil de sécurité, des « interventions en amont rapides et, si nécessaires, robustes », l’UE devant être capable « d’agir avant que la situation (...) ne se détériore » et « lorsque des signes de prolifération sont détectés ». Car « un engagement préventif peut permettre d’éviter des problèmes plus graves dans le futur ».

Au moment où ils étaient encore à l’état de projets, ces deux documents-clés ont largement ouvert la voie au sommet bilatéral euro-américain du 25 juin 2003, à Washington, à l’issue duquel fut adoptée la déclaration commune des Etats-Unis et de l’UE sur la prolifération des armes de destruction massive, par laquelle les signataires s’engagaient à « utiliser tous les moyens dont [ils] dispos[aient] pour éviter la prolifération des ADM et les conséquences désastreuses qu’elle entraînerait (7) ».

Selon toute vraisemblance, les Etats-Unis, même embourbés en Irak, ne sont pas prêts à « éviter les mêmes erreurs en Iran », comme le soulignait M. David Kay, ancien chef des inspecteurs américains à Bagdad (8). La possibilité de frappes préventives avec ou sans l’aide des Israéliens reste sur la table. Pis encore, les Européens leur ont emboîté le pas dans leurs aventures impériales.

Fondamentalement, et le dossier iranien le montre encore, l’Europe manque de détermination pour se positionner en dehors du parapluie américain comme une véritable « puissance tranquille ». Elle n’a ainsi pas saisi l’occasion d’inciter à relancer – voire réinventer – le régime de non-prolifération, qui reste inégal à bien des égards, dans un domaine où la voie d’accès à la bombe n’est autre que le développement de l’industrie civile. Au contraire, au lieu de s’engager fermement sur la voie du désarmement auquel le TNP assigne les « Etats dotés d’armes nucléaires », les puissances européennes basculent vers la contre-prolifération pour assurer une sécurité qui se résume à la préservation de leur domination technologique, militaire et stratégique.

Pourtant, dans un monde de plus en plus globalisé, la sécurité des uns ne se bâtit pas contre celle des autres. Il ne peut y avoir, à terme, qu’une sécurité collective, où la définition des risques et des menaces ainsi que les outils pour y remédier satisfont l’ensemble – par nature diversifié – des acteurs qui interagissent sur la scène internationale, et non quelques Etats nantis, privilégiés et dotés de l’arme atomique.

14:04 Écrit par eric blair | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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