15/12/2005

g comme gaga....

Autrefois, les sommets qui retenaient l’attention du monde réunissaient des chefs d’État. Sans remonter à Yalta, les sommets américano-soviétiques des années 1970, puis les premiers G7 avaient droit à tous les égards médiatiques. Signe des temps, la réunion internationale qui attire aujourd’hui nos regards est à peu de chose près une rencontre d’illustres inconnus. Ainsi, la fragile notoriété de Peter Mandelson, le Britannique commissaire européen, a été acquise en d’autres lieux, quand celui-ci était l’âme damnée de Tony Blair, dont il mitonnait les coups tordus. Et la célébrité de Pascal Lamy, le directeur de l’Organisation mondiale du commerce, malgré quelques grands portraits publiés ici et là, n’a pas vraiment brisé le mur de l’anonymat. Et on peut parier que l’homme qui défend les intérêts étasuniens à Hong-Kong, un certain Rob Portman, est encore plus ignoré des citoyens du Nebraska ou de l’Ohio que la représentante française, Christine Lagarde, ministre du Commerce extérieur, l’est des électeurs de Haute-Saône. Voilà, me direz-vous, une façon un peu légère d’aborder une conférence où se jouent les intérêts vitaux de milliards d’hommes et de femmes. Pas tant que cela en vérité. Car la faible notoriété des protagonistes de la réunion de Hong-Kong a une signification. Pour la plupart d’entre eux, ce ne sont pas des élus. Et ils n’entretiennent qu’un rapport très indirect avec la démocratie.

On peut le dire autrement. Ce qui jadis était sommet politique est aujourd’hui conclave commercial. Et c’est bien là le problème. Car, au-delà des enjeux de la réunion de l’OMC, qui se présentent comme un entrelacs d’intérêts contradictoires, et un grand bazar, le problème est bel et bien d’ordre démocratique. L’OMC, renforcé qui plus est d’un organisme chargé de réprimer les infractions à ses propres règles, fixe la loi pour la terre entière. Et cette loi, qui n’est pas loin d’être celle des multinationales, s’impose à nos législations. Il ne s’agit évidemment pas ici de jouer les barbons nationalistes, mais d’observer que la loi ­ et nous employons le mot à dessein ­ n’est plus le fruit du débat de nos élus, mais le produit d’un indéchiffrable marchandage souterrain entre lobbyistes. En soi, ces réunions de l’OMC constituent la preuve la plus tangible du déplacement politique de la sphère publique à la sphère privée. Une gigantesque manifestation de la privatisation du monde. Cela étant dit, et étant à nos yeux l’essentiel, on ne peut se cantonner dans une attitude de dénonciation. Ce qui va sortir du grand rendez-vous de Hong-Kong ne peut évidemment nous laisser indifférents. Nous aurons donc à examiner avec vigilance accords, désaccords et résolutions, sans nous laisser abuser par les trompettes médiatiques. Ainsi, de mauvaises langues suggèrent déjà que l’ostentation avec laquelle les grands acteurs du sommet se plaisent à annoncer leur propre échec pourrait cacher quelque chose.

L’impasse sur la question agricole, qui est présentée comme quasi certaine, pourrait, par exemple, permettre de faire passer en contrebande un certain nombre d’accords portant sur les services. L’entreprise aboutirait à libéraliser des secteurs qui touchent plus ou moins directement à l’éducation et à la santé. Le tout recouvert d’un fatras de classifications techniques. Sur cet autre front, beaucoup plus discret que le front agricole, il est d’ailleurs à noter que les lignes de clivage Nord-Sud ont tendance à se reformer. Les États-Unis et l’Union européenne, plus qu’en délicatesse sur le dossier agricole, font cause commune. Le négociateur européen, Peter Mandelson, qui propose une libéralisation massive des services, y compris dans les pays les moins avancés, fait même figure de locomotive. On se gardera donc de bilans trop lapidaires claironnés sur le mode « échec à Hong-Kong ». Et on se souviendra encore une fois que la transparence n’est pas la vertu première de ce type de négociations. Mais il est vrai que la question agricole est le gros morceau de ces cinq jours de réunion. Sur ce point, la lecture des enjeux est d’autant moins évidente que la question est mal posée. Tout concourt à présenter le débat comme un antagonisme entre les ultralibéraux que seraient les États-Unis et le Brésil, partisans d’une réduction massive des subventions agricoles, et la France et le Japon, d’un avis exactement opposé. La question que ne pose pas l’OMC, c’est celle de la nature de ces subventions, et de leurs destinataires.

Entre le « tout-subvention », qui fausse les prix du marché et dévaste l’agriculture des pays pauvres, et le « tout-libéral », qui condamne les petits agriculteurs du Nord, il existe évidemment une autre voie. Celle d’une aide différenciée, attribuée sur des critères de qualité, et organisée de telle sorte qu’elle ne favorise pas un dumping à l’exportation. Une aide qui respecte la souveraineté alimentaire des uns et des autres. Vous avez dit « souveraineté » ? Voilà bien le mot qu’il ne faut pas prononcer à Hong-Kong. Le mot a un rapport étroit avec la démocratie, et avec le choix libre que les peuples peuvent faire de leurs modes de vie.


15:35 Écrit par eric blair | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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