10/11/2005

je devrais écrire pour politis...

On espérait un plan Marshall pour les banlieues et on a la Bataille d’Alger. Car du discours martial de Dominique de Villepin, lundi sur TF 1, on aura surtout retenu cette étrange exhumation d’un texte du 3 avril 1955 qui permet aux préfets de recourir au couvre-feu. Que l’État s’emploie à protéger les personnes et les biens, comme l’on dit, rien de très surprenant, mais que le Premier ministre, après douze nuits de violences urbaines provoquées en grande partie par la faute de l’un de ses ministres, ne délivre comme message principal que la remise au goût du jour d’une loi d’exception qui, pour les historiens, marque le début véritable de la guerre d’Algérie, voilà qui en dit long sur la nature de ce gouvernement ! Qui peut croire un instant que cette réminiscence coloniale aille dans le sens de l’apaisement ? Bien au contraire, elle s’inscrit dans la droite ligne des propos qui ont provoqué cette irruption de violence. Certes, la crise actuelle appelle plusieurs niveaux d’explication. Mais le premier, le plus immédiat, renvoie sans aucun doute à l’attitude de Nicolas Sarkozy. Celui-ci se fait une gloire de parler le langage des « gens ». Il le parle si bien qu’il use des mêmes mots et des mêmes rodomontades que les gamins qu’il a voulu défier. Loubard parmi les loubards, il est entré dans la logique du bras de fer par laquelle ces jeunes gens retrouvent, à leurs propres yeux en tout cas, la fierté et la considération que la société leur refuse. Ce n’est pas tant d’avoir dit « racaille » dont il est coupable que de s’être délibérément situé sur le terrain du rapport de force. Notons, au passage, que l’idée saugrenue selon laquelle cette politique de l’affrontement serait contrebalancée par un certain nombre de gestes à l’adresse de la communauté musulmane est tout à fait inconvenante. Sauf à suggérer, une fois de plus, que la délinquance aurait quelque chose à voir avec l’islam. Les musulmans ont peut-être besoin de mosquées ; les jeunes gens en perdition, eux, ont besoin de travail. Et il n’y a pas d’effet de compensation possible entre ces deux impératifs.

Avec ses déclarations bravaches, M. Sarkozy a donc été l’élément déclencheur. Il a ignoré dramatiquement la psychologie de ces enfants des cités dont l’un des traits est une susceptibilité à fleur de peau. Quand on est intégré, que l’on a un emploi et un minimum de reconnaissance sociale, on peut avoir sur soi-même quelques fragiles certitudes qu’une insulte ou une maladresse ne suffisent plus à remettre en cause. Mais si l’on n’a rien de tout cela, alors les mots comptent double. Voilà pourquoi la surenchère pratiquée par un ministre de la République est proprement irresponsable. Sauf à considérer qu’il poursuit un but clientéliste peu compatible avec l’intérêt public. Sa sortie, de surcroît, a été suivie par la mort de deux jeunes gens, dans les conditions que l’on sait à Clichy-sous-Bois. On se gardera ici d’établir un lien de cause à effet entre une invitation au durcissement de la répression policière et ce drame dont les circonstances ne sont pas encore clairement établies. Disons que la concomitance a suffi.

Hélas, c’est toute cette histoire que le discours de Dominique de Villepin a semblé ignorer. Évidemment, il n’est pas difficile d’apercevoir derrière cette surenchère guerrière un tropisme traditionnel de la droite. Une flatterie de l’opinion alors qu’un mot d’apaisement, un geste symbolique qui puisse être perçu par les jeunes et les habitants des banlieues, aurait sans aucun doute eu davantage d’efficacité. Mais il y a autre chose qui va de pair. Et cela nous renvoie à un autre niveau d’explication. Le couvre-feu, ce n’est pas seulement la référence militaire. C’est une stratégie d’évitement de la question sociale.

Ici, il ne s’agit plus seulement de Nicolas Sarkozy, bien qu’il s’agisse de lui aussi. La brutalité avec laquelle, voici deux ans, il a liquidé la police de proximité s’inscrit dans ce déni de réalité. Jean-Pierre Chevènement, qui avait initié cette politique (et dont les « sauvageons » paraissent bien tendres aujourd’hui) analyse plus loin dans ce journal ce glissement vers le tout-répressif. Mais à ce niveau d’explication, l’actuel ministre de l’Intérieur partage la responsabilité avec ses collègues du gouvernement et avec le président de la République. L’asphyxie du mouvement associatif, privé de crédits et de ces emplois-jeunes qui faisaient souvent tourner des petites structures créées pour pallier les carences de l’État, a contribué un peu plus à un sentiment d’abandon généralisé. Dominique de Villepin en a au moins fait l’aveu, lundi soir. Mais il faut, pour comprendre l’embrasement de ces derniers jours, aller chercher encore beaucoup plus en amont. Quand les cités-dortoirs des années 1950-1960 sont devenues des ghettos. Entre les deux, quelle différence ? La différence qu’il y a entre une société du plein emploi et un chômage massif. Les « dortoirs » de jadis que l’on regagnait après une journée de travail sont devenus des lieux d’errance et de désespoir. Toute la société française a semblé se défausser sur ces banlieues qui comptent plus de vingt pour cent de chômeurs, et près de cinquante pour cent parmi les jeunes. La vie sociale, voici trente ans, se passait ailleurs, dans le côtoiement des collègues, dans des solidarités au travail. Les habitants des cités ­ parents des jeunes d’aujourd’hui ­ étaient intégrés à des groupes humains qui ne se définissaient ni par la religion, ni par l’origine ethnique. Bien entendu, il ne s’agit pas de « regretter le temps des lampes à pétrole, de la marine à voile et des équipages », pour reprendre la formule fameuse de De Gaulle. La mondialisation est passée par là. La désindustrialisation massive aussi. Mais la politique française, bien souvent, en a rajouté. Par la surenchère répressive quand il s’agissait de la droite, et, à gauche, par un goût immodéré du cosmétique et du médiatique. Sans jamais que soit consenti l’investissement économique, culturel et politique nécessaire à ces quartiers laissés pour compte, sinistrés parmi les sinistrés du libéralisme.

Aujourd’hui encore, c’est tout le contraire qui se fait. Derrière le couvre-feu, c’est un peu plus de restrictions, d’abandons et de discriminations. Le député communiste de Saint-Denis, Patrick Braouezec, président de Plaine-Commune, qui rassemble huit communes du « 93 », a lancé un appel pour un « Grenelle des quartiers ». Il rappelait dimanche que l’État était en train de se désengager d’une série de projets de transports et d’aménagements en banlieue nord de Paris, « cinq projets d’infrastructures indispensables au mieux-vivre des familles ». Il cite l’exemple de la ligne 13 du métro, « la plus chargée du réseau », une fois de plus délaissée, au profit d’une modernisation de la ligne 1, au coeur de Paris. Il cite aussi le blocage d’un projet de rénovation de quartiers d’habitat social dans huit villes du département. Un autre exemple encore. On devait discuter, dans le cadre du débat budgétaire, mercredi à l’Assemblée, du programme « Équité sociale et territoriale » (sic). Or, selon les documents préparatoires, ce plan qui concerne directement la banlieue, devrait être revu à la baisse avec 611 millions d’euros au lieu de 657 l’année précédente. Va-t-on adopter ces chiffres tout en se lamentant par ailleurs sur le sort des banlieues ? Nous sommes ici dans le concret d’une politique libérale qui n’en finit pas de creuser les fossés sociaux, de dévitaliser des quartiers, vidés de leurs services publics, au point que le CRS y sera bientôt l’unique et ultime incarnation de l’État.

L’ennui, avec les cités, c’est que la lutte de classes ­ puisqu’ici le mot ne nous fait pas peur ­ est plus territorialisée que jamais dans l’histoire. Et elle se superpose avec des critères ethniques et culturels qui brouillent toute lisibilité politique. La discrimination sociale est en même temps raciale, réintroduisant des relents post-coloniaux. À la façon de ce que décrivait en 1845 Engels dans La Situation des classes laborieuses en Angleterre, quand le faubourg infréquentable était peuplé d’Irlandais « sales » et de surcroît « de type celtique ». Si bien qu’il faut avoir l’âme chevillée au corps pour affirmer que ces jeunes saisis par la violence ne sont conditionnés ni par l’origine de leurs parents ou grands-parents, ni par leur religion, à supposer qu’ils en aient une, mais bien par leur situation économique. Mais que dire maintenant de ces gamins désespérés et désespérants qui brûlent les voitures, des écoles maternelles, mettent à sac des maisons de quartier, ruinent le travail de militants associatifs qui sont parfois leurs derniers avocats dans ce bas monde ? Il y a de la jacquerie médiévale dans leur révolte. Il y a surtout beaucoup d’autodestruction. Laissons de côté le délire des élus qui voient des complots venus d’ailleurs (Martine Aubry, hélas). Ou Dominique de Villepin, qui, dans la pénombre, a semble-t-il repéré des « réseaux criminels organisés qui appuient les désordres ». Tout est bon, décidément, pour ne pas voir la vérité en face ! Car ce sont presque toujours les « petits gars » de la cité qui font cela. On les connaît par leur prénom. En plein jour et seul à seul, leur gouaille peut faire sourire. Ils ne sont pas tous les « caïds » ou les dealers friqués que décrit la vulgate sarkozienne. Si leur violence est socialement suicidaire, elle n’en est pas moins criminelle. La resituer sur sa toile de fond économique ne peut vouloir dire complaisance. Quand le forfait est caractérisé, il ne fait aucun doute qu’il doit être puni. Encore faut-il que la Justice, comme institution, ne soit pas animée d’un esprit de revanche auquel certains discours politiques l’encouragent. Et que la justice, comme notion et comme idéal, soit comprise dans toute sa dimension.

Évidemment, nous sommes tous consternés devant ces formes de violence. Elles révèlent à leur façon le pourrissement de notre société. Elles rappellent que le libéralisme économique n’est pas seulement un système totalement inégalitaire. Il détruit les relations sociales dans tous leurs aspects. Parce qu’il veut s’imposer comme le seul horizon possible, et se poser comme une fin de l’histoire, il anéantit même les contre-pouvoirs. Ceux en tout cas qui ne lui résistent pas en profondeur et ne contestent pas sa logique. Une certaine gauche a ici sa part de responsabilité. À force de discours creux, de promesses non tenues, de récupérations ­ et parfois même au coeur du mouvement associatif ­, l’offre politique a perdu de sa crédibilité. Pour comprendre, il n’y avait qu’à entendre lundi les ambiguïtés du Parti socialiste, incapable de se démarquer de ce couvre-feu guerrier. D’où un terrible sentiment d’impasse démocratique. Les uns y répondent en tentant de créer de nouveaux instruments de lutte. Les autres par une forme de crime contre eux-mêmes et contre les leurs.


11:50 Écrit par eric blair | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

quaeps tiens c'est bizarre, concernant les bases de cette crise certains mots n'apparaissent pas dans cet article , je parle bien sûr des mots éducation, enseignement, formation,...A croire qu'on ne veut pas vexer les profs (évidemment on essaye de ne pas trop toucher à ses lecteurs) .

Il rappelait dimanche que l’État était en train de se désengager d’une série de projets de transports et d’aménagements en banlieue nord de Paris, « cinq projets d’infrastructures indispensables au mieux-vivre des familles ». Il cite l’exemple de la ligne 13 du métro, « la plus chargée du réseau », une fois de plus délaissée, au profit d’une modernisation de la ligne 1, au coeur de Paris. C'est tout à fait dommage, mais bon si c'est pour mettre de nouveaux sièges, de nouvelles rames (bref faire des frais) pour les récupérer comme des poubelles deux semaines plus tard est-ce réellement une solution constructive ?

Quant à ligne 1, à l'intérieur de Paris, elle fait partie de "l'image de la France" étant donné le nombre de touristes qui la fréquente . Je ne dis pas qu'il vaut mieux donner une bonne image que de s'occuper des jeunes, j'énonce un fait .

Écrit par : jean | 11/11/2005

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