31/10/2005

ah, si Mahmoud avait d'aussi bon ami dans la presse....

Quand Le Nouvel Observateur lustre Ariel Sharon
Pierre Melnais

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Le Nouvel Observateur est contre exemplaire en bien des domaines : c’est là, reconnaissons-le, ce qui fait toute la richesse de sa lecture critique. Cette fois, l’hebdomadaire sévit dans l’hagiographie pour mettre à l’honneur un personnage connu pour les massacres de Sabra et Chatila, la multiplication des implantations dans les territoires occupés et l’enfermement des Palestiniens derrière un Mur de 600 km.

C’est Josette Alia, littératrice reconnue et directrice déléguée de l’hebdomadaire, qui s’y colle, avec l’audace intellectuelle que seul permet l’oubli du sens du ridicule et avec le doigté que seule exige la réhabilitation éhontée d’Ariel Sharon et de son « destin de [...] combattant hors du commun » (Le Nouvel Observateur, n° 2134, du 29 septembre eu 5 octobre 2005, pp. 30-34).



L’art du roman et de l’hagiographie

L’hagiographie est un art qui doit permettre de louer une politique en présentant un personnage et de rendre sympathique un personnage pour louer sa politique. Il faut, pour être en mesure de pratiquer un tel art, posséder un certain nombre de qualités.

D’abord, avoir le sens de la formule réductrice, destinée à forcer l’émerveillement de n’importe quel lecteur en quête de raccourcis confortables. Ainsi peut-on lire ceci d’emblée, en guise d’introduction : le premier ministre israélien, Arial Sharon, « était l’ennemi numéro un des partisans de la paix [...] Aujourd’hui, c’est lui qui fait évacuer la bande de Gaza et reconnaît le droit des Palestiniens à un Etat ». Comprenez : Ariel Sharon est aujourd’hui partisan de la paix et protecteur des palestiniens. On ne peut guère imaginer plus contestable. Mais le propos est loin d’être innocent car ces quelques mots finement agencés sont destinés à inoculer le doute : un tel homme, doté d’une âme d’apôtre, ne peut pas être aussi mauvais qu’on le dit. C’est là ce que suggère le bon sens même.

C’est visiblement ce même bon sens qui inspire à notre écrivaine - qui est aussi, rappelons-le, journaliste - le questionnement suivant : un nouveau Sharon est-il arrivé ? Un Sharon qui a « changé d’objectif » ? Un Sharon qui aurait « opéré un virage à 180 degrés » ? Pourquoi, « lui, l’homme qui toute sa vie avait cru aux vertus de l’implanta¬tion des colonies, aux rapports de force, l’homme qui avait refusé Oslo et occupé le Liban, le dur des durs, le baroudeur », a-t-il soudain choisi la voie du retrait, et ce au risque - c’est dire son abnégation - de soulever la « colère des ses électeurs », de se faire traité de « traître » et de provoquer « l’étonnement du monde » ? Le « baroudeur intraitable » aurait-il entendu des voix lui enjoignant de bouter les colons de Gaza hors de Gaza ?

C’est l’hypothèse amusante de l’auteure ; cette voix est celle du pragmatisme : « on - ce fameux pronom impersonnel, qui est si utile pour clamer sans se mouiller -, on avait seulement sous-estimé son pragmatisme, précise la journaliste, son aptitude à tirer les leçons d’un échec et à appliquer ensuite sans états d’âme, en bon militaire de terrain, ce qu’il avait décidé » ; « La sécurité sera assurée par les réalistes, les pragmatiques. Comme lui  », reprécise la journaliste qui, incapable de concevoir les véritables raisons d’une politique, se contente de lui trouver des motifs qu’elle croit nobles. Vous n’êtes pas convaincu ? La journaliste, se borne alors à citer le point de vue officiel, par la voix d’Eyal Arad, le conseiller très proche du héros : « II veut pousser le Likoud sur le même che¬min que Ben Gourion, non pas pour créer mais pour conforter un Etat juif à majorité juive... Comme en 1948, le pragmatisme doit gagner ». La journaliste, soucieuse d’informer, aurait pu se souvenir que ce pragmatisme s’est traduit par l’expulsion et l’exode de 750 000 à 800 000 Palestiniens ; un exil, note Alain Gresh et Dominique Vidal, qui se trouve probablement à « l’origine du drame, qui, depuis, ensanglante le Proche-Orient » [1]. Qu’importe !

Mais l’hagiographie ne consiste pas seulement à dire ou laisser dire n’importe quoi, encore faut-il raconter l’histoire du point de vue du héros, et ce - c’est important - tout en respectant les raisons de celui-ci d’occulter les enjeux qui le motivent. L’hagiographe évitera donc tout questionnement susceptible de provoquer réflexion et controverse, tel que celui-ci : derrière le fameux pragmatisme d’Ariel Sharon, y a-t-il quelques objectifs inavouables ? A cette décision d’évacuer 8000 colons israéliens du minuscule territoire de la bande de Gaza et 500 colons de quatre petites colonies - difficiles à défendre - de Cisjordanie, y a-t-il quelques arrière-pensées ? Doit-on y voir un ajustement tactique conforme à une stratégie de consolidation des positions israéliennes en Cisjordanie, à Jérusalem-Est et au Golan ? Ne faut-il pas interpréter aussi ce retrait de Gaza comme une conséquence du soulèvement palestinien ? Ou comme une manière, pour Israël, de se présenter au monde et à la masse des journalistes qui le commentent, comme un pays qui veut la paix, qui fait les pas nécessaires quand la situation l’exige, et plus clairement, de montrer au monde et ses commentateurs que la guerre est fondamentalement la faute du peuple palestinien, que celui-ci est responsable de son propre malheur ?

En revanche, puisqu’il s’agit tout de même d’expliquer un tantinet, la journaliste-hagiographe cèdera sa place à la romancière qui brodera, l’air de rien, quelques formules en puisant dans le discours de légitimation officiel. Donc : s’il est question de « rendre un territoire conquis » et « d’obtenir [...] le départ des colons », c’est parce que « l’Intifada n’est plus celle des pierres lancées par des gamins mais celle des kamikazes, des attentats ciblés, des tueries, des maisons écrasées et des enfants qui meurent en direct à la télévision. Israël souffre, l’économie s’effondre  ».

Qui parle ? Josette Alia ou Ariel Sharon ? La question vaut d’être posée car il faudrait être fort peu journaliste pour attribuer à l’Intifada la responsabilité « des maisons écrasées et des enfants qui meurent » et réduire cette Intifada à des « pierres lancées par des gamins », voire à l’emportement naturel et donc déraisonnable d’une jeunesse espiègle. Il faudrait être fort peu journaliste pour ne pas y voir - quoi que l’on pense de ses objectifs et de ses modalités - la révolte sociale d’une population de trois cent mille habitants vivant avec moins de deux dollars par jour et, pour la moitié d’entre eux, au chômage. Et il faudrait n’être qu’une pamphlétaire pour proposer une conception des rapports de force dans la région comme globalement en défaveur de la population israélienne et présenter la population colonisée comme la principale responsable des violences dans la région. Quant à la seconde phrase - « Israël souffre, l’économie s’effondre » -, on l’aura compris, elle permet de légitimer l’action du gouvernement israélien, sous couvert d’une présentation de sa conception, et ceci d’autant plus facilement qu’on néglige au passage, tandis qu’« Israël souffre », la « sécurité » des populations occupées...

Ariel Sharon est partisan de la paix parce que « Israël souffre ». C’est en ce sens que le lecteur de l’hebdomadaire doit lire les événements : se réjouir du retrait de la bande de Gaza, mais à condition de tenir la population palestinienne et ses souffrances comme des facteurs négligeables.

Empathie pour Sharon et sympathie pour sa politique

Le reste de l’article est tout bonnement caricatural, tant la profonde sympathie que la journaliste-romancière éprouve pour Ariel Sharon tient lieu d’analyse de sa politique et permet ainsi de l’approuver sans le dire explicitement. Voici quelques extraits qui, contrairement aux apparences, ne sont pas destinés à faire pouffer le lecteur, mais qui révèlent, en revanche, à quel point Josette Alia tient en mépris les derniers reliquats de conscience politique de ses lecteurs : Sharon « croit toujours que sa mission est d’assurer la sécurité d’Israël », « il y mettra son intelligence, sa force, son cynisme. Sa foi ». « Cette obsession remonte à son enfance », du temps de cette « menace bien réelle, continuelle, obsédante. Celle des Arabes qui rôdent autour du moshav et l’attaque parfois » (c’est nous qui soulignons). La journaliste n’arrive plus à contrôler son enthousiasme : pour la défense de la « terre juive », Sharon, « un héros plein de colère et d’amertume », se montrera, tour à tour « un guerrier mince et souple, efficace, rapide  », il avancera « téméraire, rebelle, sur de lui », il aimera « le danger, la fraternité d’armes, les nuits à la dure, les parachutages en plein désert », il se montrera « parfois brutal mais jamais arrogant » - il se montrera même « minutieux » -, il détestera « l’establishment civil ou militaire », ne ferra « confiance qu’à ses qualités, réelles, d’appréciations des risques, de rapidité dans la décision, d’audace dans la manœuvre ». Bref : « de quoi faire beaucoup de fidèles et beaucoup d’ennemis ». Ses qualités sont ses défauts...

Y a-t-il d’autres raisons qui pourraient expliquer les ressentiments nourris par certains à son égard ? A la rigueur, l’« indiscipline et à sa propension à penser qu’il a toujours raison ». L’unité 101 ? La journaliste s’amuse, en citant - sans le reprendre - Sharon lui-même : « Un groupe un peu sauvage, dit Sharon ». Elle explique que dans un village jordanien, Kibbya, Sharon et ses hommes, qui dynamitent 46 maisons et laissent derrière eux 69 morts civils - il n’est pas précisé dans l’article que parmi eux se trouvent des femmes et des enfants -, ont « cette fois franchi la ligne rouge. Ligne rouge, ajoute la journaliste - qui ricane - en citant Sharon de nouveau, qui, chez moi, devient rarement rosé ». Le lecteur du Nouvel Observateur sourit peut-être, en passant...

L’assassinat de 40 à 50 ouvriers égyptiens durant la guerre de 1956 ? Ses « escadrons de la mort » qui assassinèrent des dizaines de fedayin de la bande de Gaza au début des années 70 ? Ses nettoyages, à la même époque, de camps de réfugiés à coups de bulldozers ? [2] Puisqu’il s’agit d’une hagiographe, il n’en sera donc pas fait mention. C’est la loi du genre : parier sur l’ignorance du lecteur.

L’épouvantable tuerie de Sabra et Chatila ? Le lecteur doit être au courant, l’hagiographe l’évoquera donc, mais pour mieux la minimiser. Comment en vouloir, en effet, à un homme qui « va se trouver une nouvelle passion », « dangereuse et enivrante. [...] le vertige de l’Orient », le Liban. Comment sérieusement blâmer un homme, alors très « énervé » par Arafat - « qui, précise la journaliste, plastronne à Beyrouth  » et « commandite impunément des attentats anti-israéliens à travers le monde » -, un homme comme Sharon qui, en vérité, tombe « dans un guêpier » et se laisse entraîné dans un « projet fumeux » ? Comment réprouver un homme, enfin, qui, comme le fait remarquer la journaliste en citant Lily - la seconde épouse de Sharon - devait traiter avec des Arabes qui « font des baisemains et en mêmes temps [...] tuent » ? Comment stigmatiser un homme qui, tandis que le sang n’a pas encore séché, probablement meurtri du peu de reconnaissance internationale, s’en va, «  galopant à travers champ sur Yardena, sa jument favorite », et il « réfléchit »  ; il « réfléchit à ce qui n’a pas marché ». Une hypothèse est avancée dans l’article du Nouvel Observateur : « Quant aux Arabes qu’il croyait bien connaître, il ne les comprend pas ». Et s’il faut une preuve supplémentaire de l’injustice qui est faite à Sharon, la journaliste ajoute que le grand crève-cœur du « baroudeur », juste après le bain de sang, « ce n’est pas d’être vilipendé, diabolisé, « poursuivi par les chiens » », mais... ses enfants qui « sont insultés à l’école ».

Ariel Sharon est partisan de la paix parce que « Israël souffre », mais plus encore parce qu’Ariel Sharon souffre lui-même. Ariel Sharon est un homme, un homme est sensible, Ariel Sharon mérite donc notre compassion. L’hagiographe, on le voit, ne connaît pas toujours les limites de la ringardise psychologisante. Plus c’est gros, plus ça devrait passer...

Reste un dernier détail contrariant : Sharon est de « droite ». En réalité, selon Le Nouvel Observateur, Sharon a d’abord hésité « entre la gauche et la droite », puis, troublé par « l’arrogance » dont les travaillistes auraient fait preuve, il a décidé de « créer le Likoud ». L’« arrogance » des travaillistes et - accessoirement - « leur responsabilité dans la guerre du Kippour » : rien donc de bien méchant ; pas de quoi, en tous les cas, invoquer des principes de gauche pour jeter ensuite l’anathème sur un héros.

La démonstration est close sur ces quelques mots : lorsque Sharon déclare à la tribune des Nations Unies que les implantations juives sur la rive occidentale du Jourdain se poursuivraient « autant que nécessaire », la journaliste résume ainsi l’intervention, en toute objectivité : « Le 15 septembre, Ariel Sharon, reçu à l’ONU, prononce un beau discours ».

Le 29 septembre, Le Nouvel Observateur a publié un beau roman.

Pierre Melnais




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[1] Alain Gresh, Dominique Vidal, Les 100 clés du Proche-Orient, Hachettes Littératures, Coll. « Pluriel », p. 230.

[2] Cf. entrée « Ariel Sharon », in Alain Gresh, Dominique Vidal, ibid, pp. 487-490.





18:21 Écrit par eric blair | Lien permanent | Commentaires (7) |  Facebook |

30/10/2005

un peu d'optimisme pour changer....

INTERVIEW - Le Sénat américain respecte une minute de silence en hommage au 2000 soldats morts officiellement en Mésopotamie. Entretien avec Robert Fisk, chef du bureau à Beyrouth de l’« Independant » de Londres et grand connaisseur du Moyen-Orient.


Né en 1946, Robert Fisk sillonne depuis trente ans toutes les routes de l’Orient musulman. De fréquents séjours en Irak lui font porter sur le chaos irakien un regard bien différent de la vision parcellaire et médiatiquement correcte diffusée par les grands médias internationaux. Il est l’auteur d’un opus au titre aussi évocateur qu’ironique, La Grande Guerre pour la Civilisation, dans lequel il retrace l’effort de conquête de l’Orient arabe et islamique par l’Occident de 1979 à 2005.


Vous situez les racines de la tragédie qui frappe aujourd’hui le Moyen-Orient à la fin de la guerre de 14-18.

Robert Fisk : Exact. A ce moment, l’Angleterre et la France se partagent les dépouilles de l’Empire Ottoman. Aux Britanniques l’Irak, qui fut ainsi une construction totalement artificielle, aux Français un grand Liban englobant la Syrie. La construction de l’Irak a d’ailleurs mal commencé, dans le sang, par une révolte des chiites et des Kurdes entre 1919 et 1920. Churchill, alors secrétaire à la Guerre, n’a pas hésité à faire raser des villes et villages Kurdes par la RAF (En 1925, Churchill fait bombarder à l’ypérite la ville kurde de Soleymanié, les deux tiers de la population seront atteints, ndlr).


Les Anglais ont donc perpétré des crimes identiques à ceux reprochés aujourd’hui à la dictature de Saddam. L’histoire rappelle opportunément des faits oubliés nécessaires à une bonne interprétation du présent !

- Je dis qu’un journaliste doit partir en reportage un livre d’histoire sous le bras. Hélas, la plupart de nos confères se nourrissent essentiellement de coupures de presse ! A Bagdad, les correspondants vivent dans des forteresses coupées du monde et de la réalité. Comment voulez-vous qu’ils puissent rendre compte de ce qui se passe réellement à l’extérieur ? Ils n’en ont qu’une idée très vague. Il est vrai qu’il est de plus en plus dangereux de travailler. J’ai l’habitude de sortir des périmètres sécurisés, mais là, maintenant je commence vraiment à hésiter.


Pourtant la réalité se rappelle durement à eux. Cette semaine trois bombes, dont un camion-citerne, ont explosé dans la zone de haute protection des hôtels Palestine et Sheraton.

- Il est en effet difficile d’ignorer ce qui se passe dehors, même en ne sortant pas des zones de sécurité. Le matin dès sept heure, après la première prière, la terre se met à trembler. C’est la première attaque-suicide de la journée, ensuite les explosions se succèdent. En dehors de ses patrouilles lourdement armées, la coalition ne maîtrise plus rien. A deux cents mètres de la zone verte, vous commencez à croiser des insurgés en armes.


Au bout de la route, la guerre civile ?

- Du Nord au Sud, de Mossoul à Bassora, c’est l’anarchie totale, sauf au Kurdistan, autonome depuis longtemps (Saddam Hussein avait accordé une large autonomie aux Kurdes dès 74. Ils furent cependant durement réprimés, comme les chiites, lors des soulèvements du printemps 1991, ndlr). C’est ce chaos même qui me fait exclure l’éventualité d’une guerre civile, car à mon sens la situation pourrait difficilement être pire. Mais ça, les gens de « zone verte » ne le savent peut-être même pas ou finissent par croire à leurs propres bobards. L’opposition entre sunnites et chiites est une commodité de langage. Beaucoup de familles irakiennes appartiennent à la fois à ces deux branches de l’islam. Cependant, peut-être existe-t-il des factions désireuses de pousser à l’affrontement intercommunautaire. Il faudrait alors les chercher du côté des anciennes oppositions écartées du pouvoir.


Que dire pourtant de la démocratie en marche ? Le referendum a permis d’adopter la Constitution avec 78% des voix et des élections générales sont prévues le 15 décembre.

- Oubliez le referendum. Oubliez la Constitution. Ce sont des fictions. Il n’y a pas de vie politique et de pouvoir institutionnel en dehors de la zone verte. Il s’agit d’un pays où la préoccupation de chaque jour est de trouver à manger, d’assurer sa sécurité et celle des siens. Vous comprendrez que la démocratie n’est pas la première des priorités.


Les dirigeants de la coalition s’étaient persuadés qu’avec la capture de Saddam Hussein, s’arrêterait très vite le mouvement insurrectionnel.

- C’est tout le contraire qui est arrivé. Ceux qui hésitaient à rallier les rangs des insurgés par crainte d’un possible retour du Raïs ont été du coup délivré de cette hypothèque et se sont jetés dans la résistance. On assiste à un authentique soulèvement général.


Alors quelle issue ? Quelles solutions ?

- Il faut être lucide. Les Américains ont d’ores et déjà perdu la guerre. De toute façon, leur politique de démocratisation de la nation arabe n’est qu’une façade. Ils ont voulu en Irak effectuer une démonstration de force et de puissance, comme en Afghanistan, afin de contrôler des populations et des territoires d’intérêt stratégique, mais leur projet a échoué. Maintenant ils veulent partir, ils faut qu’ils partent mais ils ne le peuvent pas, donc tôt ou tard il faudra qu’ils acceptent de négocier. D’abord avec les Iraniens parce qu’ils auront besoin de leur aide. A ce moment-là, le contentieux nucléaire trouvera son règlement naturel et tout le monde aura oublié les déclarations infantiles d’Ahamdinejad (Le président iranien vient d’exprimer publiquement son désir de « voir Israël rayé de la carte », ndlr). La difficulté sera alors pour les Américains d’identifier leurs véritables interlocuteurs au sein des partis pro-iraniens, le Dawa du grand Ayatollah Ali Sistani et le Conseil de la révolution islamique d’al-Hakim, au Conseil des oulémas sunnites et, surtout, dans les rangs des insurgés et même ceux du Baas déjà présent aujourd’hui dans les nouvelles structures. Nous sommes donc maintenant au stade où l’enjeu de l’insurrection est une lutte de légitimation entre prétendants à l’exercice du futur pouvoir après le départ des Coalisés. Mais pour l’administration Bush, discréditée par ses scandales à répétition, « Game is over » !


10:56 Écrit par eric blair | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

28/10/2005

un vrai tueur....

Confessions d’un tueur à gages économique - Democracy Now.
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28 octobre 2005


Document non garanti contre les fautes de français, de frappe ou de goût.
Document garanti contre les virus - à l’exception de celui de la révolte. V.D



Retranscription d’une interview de John Perkins, un ancien membre respecté de la communauté bancaire. Dans son livre « confession of an economic hit man » (confessions d’un tueur à gages économique ) il décrit comment, en tant que professionnel très bien payé, il a aidé les Etats-Unis à extorquer des milliards de dollars aux pays pauvres à travers le monde en leur prêtant plus d’argent qu’ils ne pouvaient rembourser pour ensuite prendre le contrôle de leurs économies.


Democracy Now ! , 9 novembre 2004.


Il y a 20 ans, Perkins a commencé à écrire un livre intitulé « la Conscience d’un Tueur à gage Economique »

Perkins écrit, « le livre à l’origine était dédié aux présidents de deux pays, des hommes qui avaient été mes clients et que j’ai respecté et que je tenais en estime - Jaime Roldos, président de l’Equateur, et Omar Torrijos, président du Panama. Les deux sont morts dans des crashs d’avion. Leurs morts n’était pas accidentelles. Ils ont été assassinés parce qu’ils s’opposaient à l’alliance entre les dirigeants des multinationales, les gouvernement et les banques dont l’objectif est de construire l’Empire Global. Nous, les tueurs à gages économiques, n’avons pas réussi à retourner Roldos et Torrijos, alors un autre type de tueurs à gages, les chacals de la CIA, qui étaient toujours dans notre sillage, sont entrés en scène. »

John Perkins écrit aussi : « on m’a convaincu de ne pas écrire le livre. Je l’ai commencé quatre fois au cours des vingt dernières années. A chaque fois, ma décision était motivée par des événements mondiaux : l’invasion du Panama par les Etats-Unis en 1980, la première Guerre du Golfe, la Somalie, et la montée d’Oussama Ben Laden. Cependant, des menaces et des pots de vin m’ont toujours convaincu de m’arrêter. »

Perkins a finalement publié son livre intitulé « Confessions of an economic hit man » [confession d’un tueur à gages économique]. Il est avec nous dans les studios.


AMY GOODMAN : Nous sommes avec John Perkins. Bienvenu à « Democracy Now » [titre de l’émission - NDT]

JOHN PERKINS : Merci, Amy. Je suis heureux d’être avec vous.


AG  : Et nous sommes heureux de vous recevoir. Bien, expliquez-nous ce terme « tueur à gages économique », comme vous dites.

JP  : En gros, nous étions formés et notre travail consistait à construire l’empire américain. De créer des situations où le maximum de ressources étaient drainées vers ce pays, vers nos multinationales, notre gouvernement, et nous avons été très efficaces. Nous avons construit le plus grand empire de l’histoire du monde. Et nous l’avons fait au cours des 50 ans qui ont suivi la deuxième guerre mondiale, avec peu de moyens militaires en réalité. En de rares occasions, comme en Irak, les militaires interviennent mais uniquement en dernier recours. Cet empire, contrairement à tout autre empire de l’histoire du monde, a été crée d’abord par la manipulation économique, par la fraude, par la corruption de personnes avec notre mode de vie, et à travers les tueurs à gages économiques. J’en faisais partie.


AG : Et comment en êtes-vous arrivé là ? Pour qui avez-vous travaillé ?

JP  : J’ai été recruté lorsque j’étais encore étudiant dans une école de commerce, à la fin des années 60, par l’Agence de Sécurité Nationale [NSA - acronyme anglais, NDT], la plus grande et la moins connue des agences d’espionnage du pays. A la fin, j’ai travaillé pour des compagnies privées. Le premier tueur à gage économique était Kermit Roosevelt, dans les années 50, le petit-fils de Teddy [président des Etats-Unis - NDT] , qui renversa le gouvernement Iranien, un gouvernement démocratiquement élu, le gouvernement de Mossadegh qui avait été désigné « homme de l’année » par le magazine Time. Il a réussi à le faire sans verser de sang - enfin, il y en a eu un peu, mais sans intervention militaire, juste en dépensant des millions de dollars et en remplaçant Mossadegh par le Chah d’Iran. A ce stade, nous avons compris que l’idée d’un tueur à gages économique était une très bonne idée. Nous n’avions plus à nous préoccuper d’un risque de conflit armé avec la Russie en opérant ainsi. Le problème était que Roosevelt était un agent de la CIA. Il était donc un employé du gouvernement. S’il avait été découvert, nous aurions eu de gros ennuis. Cela aurait été très embarrassant. Alors la décision a été prise de faire appel à des organisations comme la CIA et la NSA pour recruter des tueurs à gages économiques comme moi et nous faire travailler pour des sociétés privées, des sociétés de conseil, de construction. Ainsi, si on se faisait prendre, il n’y avait aucun lien avec le gouvernement.


AG  : D’accord. Pour qui avez-vous travaillé ?

JP : Et bien, le compagnie pour laquelle je travaillais s’appelait Chas. T. Main à Boston, Massachusetts. Nous avions environ 2000 employés, et je suis devenu leur économiste en chef. J’avais 50 personnes sous mes ordres. Mais mon véritable job était de conclure des affaires. J’accordais des prêts à des pays, des prêts énormes, qu’ils ne pouvaient pas rembourser. Une des clauses du prêt - disons 1 milliard de dollars pour un pays comme l’Indonésie ou l’Equateur - était que le pays devait retourner 90% du prêt à des compagnies états-uniennes, pour reconstruire des infrastructures, des compagnies comme Halliburton ou Bechtel. Ce sont de grosses compagnies. Ces compagnies ensuite construisaient des réseaux électriques ou des ports ou des autoroutes qui ne servaient qu’aux quelques familles les plus riches de ces pays. Les pauvres de ces pays se retrouvaient en fin de compte avec une dette incroyable qu’ils ne pouvaient absolument pas payer. Un pays aujourd’hui comme l’Equateur consacre 50% de son budget national juste pour rembourser sa dette. Et il ne peut pas le faire. Ainsi nous les tenons à la gorge. Si nous avons besoin de plus de pétrole, nous allons voir l’Equateur et nous leur disons, « Bon, vous ne pouvez pas nous rembourser, alors donnez à nos compagnies les forêts d’Amazonie qui regorgent de pétrole. » C’est ce que nous faisons aujourd’hui et nous détruisons les forêts amazoniennes, obligeant l’Equateur à nous les donner à cause de cette dette. Ainsi, nous accordons ce gros prêt, et la majeure partie revient aux Etats-Unis. Le pays se retrouve avec une dette plus d’énormes intérêts et il devient notre serviteur, notre esclave. C’est un empire. Ca marche comme ça. C’est un énorme empire. Qui a eu beaucoup de succès.


AG  : (...) Vous dites que vous avez longtemps retardé l’écriture de ce livre pour cause de pots de vin et d’autres raisons. Que voulez-vous dire par là ? Qui a tenté de vous acheter ou quels sont les pots de vin que vous avez acceptés ?

JP : Et bien, dans les années 90, j’ai empoché un demi million de dollars pour en pas écrire le livre.


AG : De qui ?

JP : D’une grosse société de construction.


AG : Laquelle ?

JP : C’était la compagnie Stoner-Webster. Légalement, ce n’était pas un pot de vin. J’étais payé comme consultant. C’était tout à fait légal. Mais je n’avais pas de travail, en réalité. Il était entendu, comme je l’explique dans mon livre, que je n’aurais en réalité pas grand chose à faire si j’acceptais cet argent en tant que consultant, alors qu’ils savaient que j’étais en train d’écrire le livre qui, à l’époque, devait s’intituler « la conscience d’un tueur à gage économique ». Il faut dire que c’est une histoire extraordinaire, c’est presque du James Bond.


AG : En tous cas, c’est l’impression que l’on en retire à la lecture du livre

JP : Oui, et ça l’était réellement, vous savez. Lorsque la NSA m’a recruté, ils m’ont fait passer au détecteur de mensonges pendant une journée entière. Ils ont découvert toutes mes faiblesses et m’ont immédiatement séduit. Ils ont utilisé les drogues les plus puissantes de notre culture, le sexe, le pouvoir et l’argent, pour me soumettre. Je venais d’une très vieille famille de la Nouvelle Angleterre, Calviniste, fortement imprégéé de valeurs morales. Vous savez, je crois que je suis plutôt quelqu’un de bien, et je crois que mon histoire montre réellement comment ce système et ses puissantes drogues comme le sexe, l’argent et le pouvoir peuvent exercer une séduction, parce que j’ai été réellement séduit. Et si je n’avais pas mené moi-même cette vie de tueur à gages économique, je crois que j’aurais eu du mal à croire que quelqu’un puisse faire de telles choses. Et c’est la raison pour laquelle j’ai écrit ce livre, parce que notre pays a vraiment besoin de comprendre. Si les gens de ce pays comprenaient la nature réelle de notre politique étrangère, la nature réelle de notre aide à l’étranger, comment fonctionnent les multinationales, où passe l’argent de nos impôts, je sais qu’ils demanderaient que cela change.


AG : Dans votre livre, vous expliquez comment vous avez participé à la mise en place d’un plan secret destiné à rapatrier des milliards de dollars du pétrole Saoudien vers les Etats-Unis, ce qui a renforcé les liens entre le régime Saoudien et les administrations successives US.

JP : Oui, c’était une époque fascinante. Je me souviens bien, vous étiez probablement trop jeune pour vous en souvenir, mais je me souviens au début des années 70 comment l’OPEP exerçait son pouvoir pour réduire la fourniture de pétrole. Nous avions des files de voitures devant les pompes à essence. Le pays avait peur d’une nouvelle crise comme celle de 1929, une récession. Et ceci était inacceptable. Alors le Département du Trésor m’a embauché avec quelques autres tueurs à gages économiques. Nous sommes allés en Arabie Saoudite.


AG : On vous appelle réellement des tueurs à gages économiques ?

JP  : Oui, c’est comme ça que nous nous appellons. Officiellement, j’étais un économiste en chef. Mais nous nous appelions les tueurs à gage économiques. C’était de l’ironie. C’était pour dire que personne ne nous croirait si nous le disions, vous comprenez ? Alors nous sommes allés en Arabie Saoudite au début des années 70. Nous savions que l’Arabie Saoudite était la clé de notre indépendance énergétique, ou le moyen de contrôler la situation. Et nous avons donc monté cet accord où la Maison Royale Saoudienne était d’accord pour nous envoyer la majeure partie de leurs petro-dollars, et les investir aux Etats-Unis. Le Département du Trésor utiliserait les intérêts de ces investissements pour engager des compagnies US pour reconstruire de nouvelles villes en Arabie Saoudite, de nouvelles infrastructures, et c’est que nous avons fait. Et la Maison Royale garantirait le prix du pétrole dans des limites acceptables pour nous, chose qu’ils ont fait pendant tout ce temps. En échange, nous assurions leur maintien au pouvoir tant qu’ils respecteraient l’accord, ce que nous avons fait, et c’est une des raisons pour lesquelles nous sommes entrés en guerre en Irak. En Irak, nous avons essayé la même politique avec Saddam Hussein, mais Saddam n’a pas marché dans la combine. Lorsque les tueurs à gages économiques échouent, l’étape suivante est d’envoyer ce que nous appelons les chacals de la CIA, à savoir des personnes qui tentent de fomenter un coup d’état ou une révolution. Si ça ne marche pas, ils recourent aux assassinats, ou ils essaient. Dans le cas de l’Irak, ils n’ont pas réussi à atteindre Saddam Hussein. Ses gardes du corps étaient trop efficaces. Il avait des sosies. Ils n’ont pas réussi à l’atteindre. Alors la troisième ligne de défense, si les tueurs à gages économiques échouent et si les chacals échouent, c’est d’y envoyer des jeunes hommes et des jeunes femmes pour tuer et se faire tuer. Ce qui est évidemment en train de se passer en Irak.


AG : Pouvez-vous nous expliquer comment est mort Torrijos ?

JP  : Omar Torrijos, le président du Panama, avait signé un accord sur le Canal du Panama avec Carter. Vous savez que cet accord n’a été approuvé par le Congrès que par une majorité d’une seule voix. C’était un sujet très controversée. Puis Torrijos est allé de l’avant et a commencé à négocier avec les Japonais la construction d’un nouveau canal. Les Japonais voulaient financer et construire un nouveau canal au Panama. Torrijos leur en a parlé, ce qui n’a pas plus du tout à Bechtel Corporation, dont le président était George Schultz, et son conseiller principal était Casper Weinberger. Lorsque Carter a été viré (et il serait intéressant de raconter comment il a été effectivement viré), lorsqu’il a perdu les élections, et que Reagan est arrivé au pouvoir, Schultz est devenu Secrétaire d’Etat et Weinberger est devenu Secrétaire à la Défense et ils étaient très en colère contre Torrijos. Ils ont essayé de l’amener à renégocier le traité du Canal et de laisser tomber les japonais. Il a platement refusé. C’était un homme de principes. Il avait ses défauts, mais c’était un homme de principes. C’était un homme étonnant. Puis il est mort dans un crash d’avion, un magnétophone relié à une bombe avait été placé dans l’appareil. J’y étais. J’avais travaillé avec lui. Je savais que nous, les tueurs à gages économiques, avions échoué. Je savais que les chacals avaient été appelés. Puis son avion a explosé avec un magnétophone piégé. Il ne fait aucun doute pour moi que c’était un travail de la CIA. De nombreux enquêteurs latino-américains sont arrivés à la même conclusion. Bien sûr, nous n’en avons jamais entendu parler chez nous.


AG : Et quand avez-vous changé d’idées ?

JP : J’ai toujours eu un sentiment de culpabilité, depuis le début, mais j’étais séduit. Le pouvoir, le sexe, l’argent exerçaient une forte attirance sur moi. Et bien sûr, je faisais des choses pour lesquelles j’étais félicité. J’étais un économiste en chef. Je faisais des choses qui plaisaient à des gens comme Robert McNamara, et ainsi de suite.


AG : Quels étaient vos relations avec la Banque Mondiale ?

JP : Je travaillais en très étroite collaboration avec la Banque Mondiale. La Banque Mondiale fournit la majeure partie de l’argent utilisé par les tueurs à gages économiques, ainsi que le FMI. Mais après les attentats du 11 Septembre, j’ai changé. Je savais que je devais raconter l’histoire parce que les événements du 11 septembre sont le résultat direct du travail des tueurs à gages économiques. Et la seule manière pour retrouver la sécurité dans ce pays et retrouver une conscience tranquille serait d’utiliser ces mécanismes que nous avons mis en place pour apporter des changements positifs à travers le monde. Je crois réellement que nous pouvons le faire. Je crois que la Banque Mondiale et d’autres institutions peuvent être changées et être amenées à faire ce qu’elles sont censées faire, qui est de reconstruire les zones dévastées de la planète. Aider, aider réellement les pauvres. 24 000 personnes meurent de faim chaque jour. Nous pouvons changer cela.


-  Source : www.democracynow.org


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ton meilleur des mondes....

Une « société de propriétaires » ?

Vers la privatisation du système des retraites aux Etats-Unis




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La défaite du Parti social-démocrate allemand dans son fief historique en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, le 22 mai, sanctionne notamment les programmes de réduction de dépenses sociales – Agenda 2010 et Hartz IV. Elle est un signe parmi d’autres de la résistance en Europe aux politiques dites de « réforme ». Aux Etats-Unis, M. George W. Bush pensait, une fois élu, pouvoir privatiser ce qu’il reste de retraite publique. Mais son projet demeure bloqué.

Par George Ross
Directeur du Centre d’Etudes pour l’Allemagne et l’Europe à Brandeis-University (Massachusetts, Etats-Unis), et directeur de recherches à l’université Harvard.




Après sa réélection en novembre 2004, M. George W. Bush a annoncé qu’il disposait désormais d’un « capital politique » qu’il était bien décidé à utiliser. Conforté par son nouveau mandat et par une majorité renforcée au Congrès, le président s’est empressé de proposer des initiatives de politique intérieure, notamment une refonte du système de retraite par répartition. M. Bush a inscrit ces réformes dans le cadre de la création de ce qu’il appelle une « société de propriétaires » (« ownership society »).

Il est bien vu, dans certains milieux, de considérer le président américain comme un cow-boy à l’élocution maladroite et aux capacités intellectuelles limitées. Que cette description soit juste ou non, et elle ne l’est sans doute pas (1), la « société de propriétaires » constitue une des pierres angulaires de la stratégie néoconservatrice visant à transformer radicalement la société américaine. Loin de se réduire à quelques slogans simplistes, cette stratégie élaborée se démarque du néolibéralisme classique. Mise en œuvre, elle pourrait avoir d’importantes répercussions à l’échelle internationale.

Le système fédéral américain de retraite a été mis en place par Franklin D. Roosevelt après la grande dépression des années 1930. Ce fut le Social Security Act de 1935. Inspiré du dispositif installé par Bismarck en Allemagne à la fin du XIXe siècle, il opère par répartition. Salariés et employeurs versent chacun 6,2 % de la masse salariale, mais le montant soumis à cette taxe est limité à 90 000 dollars. Les prélèvements, qui représentent plus du quart des impôts fédéraux, sont versés aux actuels retraités. Au fil du temps et des réformes, la part des retraites par répartition dans l’ensemble du système s’est réduit, au profit des fonds de pension.

Le taux de remplacement des retraites publiques – le montant de la retraite reçue comparée au salaire antérieur – est faible, entre 25 % et 30 %, un peu plus pour les veuves et les personnes handicapées (2). Néanmoins, depuis les années 1930, ce système a permis de lutter efficacement contre le fléau que représentait la pauvreté chez les personnes âgées : celle-ci a, par exemple, été réduite de moitié entre 1959 et 1979. Et, actuellement, pour les deux tiers des retraités, les versements fédéraux représentent plus de la moitié de leurs revenus.

Fondée sur les notions de solidarité et de partage collectif du risque, la retraite par répartition est la pierre angulaire de ce qui reste du système public de protection sociale américain (3). Mais, comme en Europe, sa pérennité est remise en cause par des problèmes d’ordre financier. Avec l’allongement de la durée de vie, le nombre de cotisants menace de devenir insuffisant par rapport à celui des bénéficiaires : la génération issue du baby-boom (née entre 1945 et 1965) est en train de prendre sa retraite, alors que la proportion de la population en âge de travailler diminue de façon continue. Certaines prévisions affirment que le montant des retraites à payer dépassera celui des cotisations dès 2018, et que le système risque la « banqueroute » à partir de 2042.

A partir de ces projections, discutées (4), le président Bush a proclamé l’existence d’une « crise » dans le but de mieux faire accepter une réforme largement inspirée par les idées néoconservatrices. Si le projet de la Maison Blanche était retenu, les salariés les plus jeunes investiraient 4 % de leurs cotisations, plafonnés au départ à 1 000 dollars par an, dans des « comptes de retraite individuels (5)  ». Sans y être obligés, ils y seraient fortement incités par la peur que le système actuel ne s’écroule et par la certitude que le montant de leurs pensions va diminuer. Les travailleurs plus âgés, dont les pensions sont garanties, ne pourraient pas participer à ce programme.

Le premier argument en faveur de ces placements effectués sur les marchés financiers est qu’ils rapporteraient davantage que ceux que réalisent les fonds de retraite gouvernementaux, obligés de se cantonner aux bons du Trésor américains. Deuxième argument : chaque individu serait directement propriétaire de son compte et pourrait donc le gérer à sa guise. Enfin, appel du pied aux démocrates, M. Bush envisage de diminuer progressivement les pensions versées aux ayants droit les plus aisés afin de relever le niveau minimum des retraites des cotisants les plus pauvres (6).

Combattre la solidarité

Les adversaires de ce projet fondent leur opposition sur un principe : la solidarité et le partage collectif du risque ont fait leurs preuves, autant sur le plan moral que pratique. Dès lors, pourquoi y renoncer ? Au demeurant, rien ne prouve que le système soit véritablement en « crise ». Quelques ajustements, une estimation différente des gains de productivité des quarante prochaines années, pourraient en effet corriger les déséquilibres et assurer la pérennité du système, au moins à moyen terme. La baisse du nombre de départs en retraite anticipée permettrait aussi de récolter des sommes importantes ; le taux de cotisation pourrait être relevé et, surtout, le montant maximum imposé être fixé bien au-dessus de 90 000 dollars, ce qui accroîtrait la contribution des hauts revenus.

L’individualisation de la sécurité collective va créer de fortes inégalités face au risque. En effet, comme l’ont prouvé la faillite d’Enron et toutes celles qui l’ont suivie, les marchés boursiers demeurent particulièrement opaques (7). Il y a donc fort à parier que nombre d’investisseurs inexpérimentés verront leur retraite partir en fumée – cela s’est déjà produit à maintes reprises (8) –, tandis que les plus habiles, c’est-à-dire la plupart du temps les plus riches et les mieux informés, réaliseront de confortables plus-values.

L’objection principale est toutefois celle du coût pendant la période de transition. Le basculement d’une partie des cotisations vers des comptes privés va en effet entraîner un énorme manque à gagner dans le versement des pensions actuelles (plus de 1 000 milliards de dollars). Personne ne semble savoir où l’Etat va trouver une telle somme. L’administration Bush propose de l’emprunter, mais les réductions d’impôts qu’elle a consenties aux hauts revenus ont déjà provoqué un déficit budgétaire abyssal (412 milliards de dollars, soit 3,6 % du PNB en 2004) et un relèvement des taux d’intérêt.

Toutes ces objections et contre-propositions supposent que la Maison Blanche cherche réellement à protéger le système de retraites par répartition. Or l’objectif de la « réforme » est au contraire de lutter contre les logiques de solidarité et de répartition collective du risque. Le président Bush a été très clair à ce sujet : « Lorsque vous possédez quelque chose, l’avenir de votre pays prend beaucoup plus d’importance. Plus l’Amérique comptera de propriétaires, plus elle sera forte, car le destin national préoccupera chaque individu (9).  » Il s’agit par conséquent de laisser la propriété privée pénétrer tous les niveaux de la société, bien au-delà du logement (69 % des Américains sont propriétaires), et de généraliser l’acquisition d’actions et d’obligations.

Les plans de retraite individualisés vont dans ce sens. Et la « redistribution » des allocations de retraite aux cotisants les plus démunis servirait moins à rééquilibrer les comptes qu’à pousser un peu plus les classes moyennes vers le secteur privé, tout en intensifiant leur ressentiment envers les milieux populaires et le système par répartition qui continue à les protéger.

Les autres réformes visant à promouvoir cette « société de propriétaires » ont le même objectif : création de comptes santé privés (semblables aux comptes de retraite individuels mais destinés aux dépenses médicales), réduction d’impôts sur les sommes investies et baisse du taux de prélèvement sur le revenu, qui ne profitera qu’aux ménages aisés en polarisant un peu plus la société. Avantage supplémentaire : les actionnaires votent davantage que les autres pour le Parti républicain...

Derrière les mesures proposées par la Maison Blanche se cache une idéologie héritée de la philosophie de John Locke autant que de l’esprit pionnier de la « Frontière » : les individus ou les familles propriétaires gèrent leurs biens de manière plus rationnelle que l’Etat. Pour les tenants de cette idéologie, les programmes d’aide sociale sont nuisibles en ce qu’ils rendent les citoyens dépendants de la collectivité.

La véritable « liberté », pour reprendre le mot préféré de M. Bush, signifie le pouvoir de prendre toutes les décisions importantes de l’existence en ne considérant que sa propre situation et celle de sa famille. Nous sommes ici à l’opposé de l’idéologie « libérale » (au sens américain, c’est-à-dire proche de la social-démocratie européenne), qui considère que l’implication de l’Etat a pour objectif de compenser les inégalités et les errements du marché.

Cette « société de propriétaires » n’a pas grand-chose à voir avec le néolibéralisme de Mme Margaret Thatcher. L’ancien premier ministre britannique a publiquement contesté l’existence d’une « société » qui serait autre chose que l’addition d’individus et de consommateurs. Pour les néolibéraux de son école, la seule réalité sociale admissible est celle du marché. Le nationalisme anti-européen de Mme Thatcher était fondé sur son refus des réglementations imposées par la Communauté puis par l’Union européenne. C’est particulièrement net quand on observe le rôle accordé à la puissance publique.

Pour les néoconservateurs, l’Etat doit intervenir dans la réorganisation de la société afin de permettre aux Américains d’accumuler du capital et de l’investir à bon escient. Au demeurant, des « réformes » telles que celle des retraites entraînent d’énormes dépenses publiques. L’activisme des néoconservateurs ne se cantonne donc pas à la politique étrangère. Il s’agit bien ici de créer un nouveau « citoyen », libéré de toute contrainte morale rattachée au sentiment de solidarité collective.

La « société de propriétaires » n’est-elle qu’une nouvelle rhétorique destinée à masquer les objectifs très terre-à-terre du programme de l’administration Bush ? Une telle lecture pourrait être encouragée par le cynisme dont les républicains font preuve en se comportant comme si tout leur était permis, à la guerre comme en politique intérieure.

De plus, nul n’ignore – depuis 2001, les priorités fiscales sont claires à ce sujet – que le programme des néoconservateurs consiste avant tout à rendre les riches plus riches. Il serait pourtant assez imprudent de ne pas prendre au sérieux les convictions qui se cachent derrière le slogan présidentiel, car ces convictions attestent de la vigueur persistante de la droite américaine. Les partisans de l’actuel président savent qu’une large partie du pays est de plus en plus ouverte à leurs idées. La « société de propriétaires » n’est pas une utopie, mais un programme qu’il conviendra d’appliquer dès que les circonstances politiques le permettront.

Ce pourrait être bientôt. Les Américains ont réélu M. Bush plus largement que prévu et ils lui ont offert une majorité renforcée au Congrès (10). Les résistances institutionnelles aux initiatives présidentielles sont donc relativement faibles. Au demeurant, la « société de propriétaires » plonge ses racines culturelles dans la méfiance traditionnelle que les Américains éprouvent envers la notion même de protection sociale. Ainsi, les seuls programmes véritablement universels concernent les personnes âgées. Ceux destinés aux pauvres demeurent très limités et comportent toujours un aspect punitif, qui vise à stigmatiser et à exclure plutôt qu’à réintégrer (lire l’article sur le workfare).

Aux Etats-Unis, l’assurance-santé a toujours été une affaire plus privée que publique, malgré le fait que 15 % des Américains ne bénéficient d’aucune protection maladie, que les coûts liés à la santé soient supérieurs à ceux de n’importe quel autre pays et que le système fonctionne de plus en plus mal (11). En 1993, le président William Clinton a bien essayé d’infléchir timidement la tendance, mais sa réforme a été mise en échec par le Congrès (pourtant à majorité démocrate), et les habitants ont été condamnés à « choisir », en fonction de leurs moyens, entre une multitude de contrats d’assurance-santé privés, allant du plus luxueux au plus minimaliste.

En 1995, les « réformes » de l’assurance-chômage ont accentué l’aspect punitif des programmes d’aides aux démunis et mis en place des systèmes d’« incitation au travail » qui ont enflé les rangs des working poor. L’administration de M. Bush a certes amélioré le remboursement des médicaments achetés par les personnes âgées, mais de telle manière que les dépenses publiques qui découlent de cette réforme favorisent l’industrie pharmaceutique sans lui imposer de contrôle et que le dispositif d’ensemble conduise les retraités, incitations fiscales à l’appui, à se tourner davantage vers des assurances privées.

Enfin, toutes les modifications récentes du code des impôts se conforment à l’idéologie d’une « société de propriétaires » : abattements pour les prêts à l’accession à la propriété et pour les dons aux œuvres de charité, prêts pour financer la garde des enfants (effectuée le plus souvent par des organismes privés), prêts facilitant le financement des études supérieures, et aides de toutes sortes destinées à promouvoir les « choix individuels » en matière d’éducation (12).

Une classe moyenne inquiète

Avec ce dispositif, l’équipe du président Bush cible l’électorat qui compte. La destruction du secteur industriel américain a décuplé le nombre de working poor, une catégorie de population qui est très peu organisée et qui vote rarement. Les néoconservateurs visent la « classe moyenne » supérieure, c’est-à-dire les 20 % les plus riches, et ceux qui ont des raisons, réelles ou imaginaires, de croire qu’ils pourront accéder à la prospérité. Actuellement, cette fraction, décisive, de l’électorat éprouve le besoin d’accumuler des actifs qui s’apprécient (logement et épargne) et de financer l’éducation et la garde de ses enfants, très coûteuses, grâce à des abattements fiscaux. C’est dans un tel groupe social qu’on trouve les « propriétaires » rêvés par les néoconservateurs.

Depuis le début des années 1980, l’inégalité a progressé beaucoup plus rapidement aux Etats-Unis qu’ailleurs et la mobilité sociale vers le haut a sensiblement ralenti (13). Ces évolutions ont créé une réelle insécurité pour la classe moyenne, désormais obsédée par l’idée de transmettre un capital (revenu, éducation) à sa progéniture. Ainsi, les familles qui en ont les moyens, financiers et culturels, choisissent soigneusement leur lieu de résidence afin que leurs enfants puissent vivre en sécurité et bénéficier des meilleures écoles et des meilleurs « réseaux » de socialisation possible (14).

Assurément, les grandes universités permettent d’assurer l’avenir des enfants, mais il est difficile d’y entrer, et elles sont presque toutes privées. Les frais de scolarité et de pension dépassant 40 000 dollars par an, les Américains qui ont la chance d’appartenir à la classe moyenne se sont habitués à se séparer de leur capital (et même à s’endetter) à l’âge de 45 ou 50 ans pour payer les études supérieures de leur progéniture.

Le grand jeu de la mobilité sociale s’est peu à peu transformé en un jeu de hasard : on peut gagner énormément si on est prêt à miser l’essentiel de ce qu’on possède. Mais quand la partie est terminée, rares sont ceux qui bénéficient d’une retraite assurée. Sous couvert de « choix », le fonctionnement du système tend à générer calcul et égoïsme, ces deux mamelles de la « société de propriétaires ». Une telle transformation des mentalités est ensuite utilisée comme argument fondant une nouvelle étape de la privatisation de la société.

Or un projet d’ensemble aussi ambitieux ne relève plus de la politique-fiction. Les victoires de la nouvelle droite américaine n’ont ni apaisé sa détermination ni ralenti sa quête d’« idées nouvelles ». Peu d’observateurs réalisent l’état actuel de déliquescence de la « gauche », démocrates compris. Mais, de leur côté, les intellectuels de la nouvelle droite savent que si le fondamentalisme chrétien leur a permis de mobiliser une partie des couches populaires au service de l’actuel président, les divisions qu’il ravive risquent de mettre en danger le projet conservateur (15).

Par ailleurs, si les Américains sont plus habitués que n’importe quel autre peuple à voir le marché « réguler » leur vie, seuls les riches apprécient réellement les résultats qui en découlent. Les autres comprennent souvent que les politiques encouragées par le Wall Street Journal et les milieux d’affaires rendent leur existence plus invivable.

Or la « société de propriétaires » parvient précisément à contourner ces écueils en réhabilitant l’intervention de l’Etat, même si, dans le cas d’espèce, la dépense publique sert à accélérer la privatisation de l’ensemble de la société. De plus, les fondements du projet néoconservateur sont davantage moraux ou culturels que religieux ou économiques. Habiles, ce positionnement, cet habillage, apportent une justification éthique à des politiques qui stigmatisent les pauvres, pacifient la classe moyenne et permettent aux riches de continuer à s’enrichir.

Actuellement, l’Amérique est en marche ; le bruit de ses bottes se fait entendre dans plusieurs pays. Mais il en est de même pour ce qui concerne la politique intérieure et sociale. Bien que les néoconservateurs dirigent le pays, nul ne semble s’être suffisamment intéressé à la teneur de leur programme. Voir en leurs priorités une version simplifiée de l’idée que les marchés résolvent tous les problèmes constituerait une erreur. Bien au contraire, leur vision du monde est dirigiste et, inspirée par la philosophie autoritaire de Leo Strauss, elle s’apparente à une forme de léninisme voué à la défense des puissants.

En ce sens, la droite au pouvoir est prête à toutes les interventions et à toutes les dépenses qui lui permettront de convaincre la population de rejeter la notion de collectif. Et, si les Américains tels qu’ils sont ne s’accordent pas encore avec leur projet, il faudra les transformer de manière qu’ils s’y accordent. Politiquement très périlleuse et déjà impopulaire, la réforme du système de retraite échouera peut-être cette fois-ci, mais les idées néoconservatrices continuent néanmoins de faire leur chemin dans la société. Or la droite américaine a prouvé qu’elle savait attendre.

Tout porte à croire que les Etats-Unis sont déterminés à utiliser leur puissance pour exporter le concept de « société de propriétaires ». Un projet qui pourrait aboutir à terme rapproché, en particulier en Europe, où les élites semblent hypnotisées par le modèle américain tout en feignant de temps en temps de le combattre. Pourtant, il ne faut pas s’y tromper : il s’agit bien là de revenir sur les acquis de plusieurs siècles de luttes et de conquêtes collectives qui ont humanisé le monde occidental.

George Ross.

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(1) Lire sur le sujet Thomas Frank, « Cette Amérique qui vote George W. Bush », Le Monde diplomatique, février 2004, et Serge Halimi, « Le petit peuple de George W. Bush », Le Monde diplomatique, octobre 2004.

(2) Ces versements sont complétés par deux systèmes financés de manière privée. Les retraites complémentaires négociées par branche et financées par les entreprises (qui les amènent à un niveau proche de ceux pratiqués en Europe) ne sont accessibles qu’à moins de la moitié des salariés. Les comptes de retraite individuels, créés plus récemment, ne bénéficient qu’aux salariés les plus aisés.

(3) Les dépenses de retraite représentent 4,3 % du produit intérieur brut aux Etats-Unis, contre 12,1 % en France et 11,8 % en Allemagne, selon l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE).

(4) Lire Mark Weisbrot et Dean Baker, « If It Ain’t Broke, Don’t Fix It », The Washington Post, 23 janvier 2005.

(5) http://www.whitehouse.gov/in focus/s...

(6) Lire « President’s Big Social Security Gamble », The New York Times, 30 avril 2005.

(7) Cf. Thomas Frank, « Enron aux mille et une escroqueries », Le Monde diplomatique, février 2002, et Ibrahim Warde, « Faiseurs de krach boursier », Le Monde diplomatique, août 2002.

(8) Cf. Martine Bulard, « Les retraités trahis par les fonds de pension », Le Monde diplomatique, mai 2003.

(9) Cité par un communiqué de la Maison Blanche, 9 août 2004.

(10) 55 sièges au Sénat (sur 100) et 232 à la Chambre des représentants (sur 435).

(11) Cf. Paul Krugman, « Passing the Buck », New York Times, 22 avril 2005. Lire aussi Olivier Appaix, « Les patrons américains en rêvent », Le Monde diplomatique, juillet 2004.

(12) Cf. Christopher Howard, The Hidden Welfare State, Princeton University Press, Princeton, 1997.

(13) « Meritocracy in America », The Economist, Londres, 1er janvier 2005.

(14) Lire Rick Fantasia, « Délits d’initiés sur le marché universitaire américain », Le Monde diplomatique, novembre 2004.

(15) La manière dont a été utilisé le fondamentalisme chrétien pour retourner le populisme contre la gauche a été analysée par Thomas Frank dans What’s the Matter With Kansas ? How Conservatives Won the Heart of America, Metropolitan Books, New York, 2004.

Nos précédents articles

-  L’Etat américain engagé contre les syndicats, par Rick Fantasia et Kim Voss (juillet 2003).
-  Surexploitation joyeuse aux Etats-unis, par Ibrahim Warde (mars 2002).
-  Aux Etats-Unis, la couleur du patrimoine, par Dalton Conley (septembre 2001).
-  Les salariés américains aimeraient avoir le temps de vivre, par Mark Hunter (novembre 1999).
-  Les riches entre philanthropie et repentance, par Ibrahim Warde (septembre 1997).
-  Quand le président Clinton « réforme » la pauvreté « réforme » la pauvreté, par Loïc Wacquant (septembre 1996).





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27/10/2005

à gauche toute...

 
Vive l’Europe de gauche !

Denis Sieffert

Les chefs d’État et de gouvernement européens seront les hôtes jeudi de Tony Blair dans la résidence royale d’Hampton Court. Le cadre majestueux de l’ancien palais d’Henry VIII se prête à merveille à un débat... sur le « social ». Mais un social à la sauce du Premier ministre britannique. « La raison d’être de notre modèle, a-t-il récemment déclaré, devrait être d’optimiser notre aptitude à soutenir la concurrence. » On voit bien ce qui peut se cacher derrière la formule : dumping fiscal, abaissement des coûts du travail et liquidation de tout ce qui ressemble de près ou de loin à des aides publiques. Une concurrence « libre et non faussée », comme disait feu le projet de constitution européenne. Mais à Hampton Court, le débat ne sera pas théorique. L’Europe des vingt-cinq, dont la Grande-Bretagne assure actuellement la présidence, est même en pleins travaux pratiques. Elle devra en effet trouver un accord, à quelques semaines de la conférence de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) qui se tient à la mi-décembre à Hong-Kong. Or, l’affaire se présente mal. Dans le grand port du sud de la Chine, il s’agira d’entamer le « round final » du « cycle de Doha » (pour jargonner « OMC »), c’est-à-dire de poursuivre l’oeuvre de libéralisation et de déréglementation entamée voici quatre ans dans la capitale du Qatar. Cette fois, c’est l’agriculture qui devrait y passer. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’Europe n’est pas unanime sur le sujet. Là est d’une certaine façon la vraie politique. Dans les préparatifs plus ou moins discrets du grand rendez-vous du 13 décembre prochain. C’est là que se détermine le monde futur : les faillites, le chômage, les mouvements migratoires, les rachats éphémères par les fonds d’investissement... Et tout ce qui fait notre quotidien. Évidemment, cela nous éloigne un peu de la rivalité Sarkozy-Villepin et des passionnantes conjectures sur un possible retour de « Lionel ». Mais prenons un instant le risque de cet égarement.

Au centre des négociations de l’OMC, il y a la question des subventions agricoles (voir aussi, sur ce sujet, l’article de Thierry Brun, page 11). Principal pays agricole d’Europe, la France défend le principe d’une aide à ses agriculteurs. Tandis que certains de ses partenaires sont prêts à brader ce secteur en échange de contreparties plus conformes à leurs intérêts politiques. Le problème se complique par le fait que ce système d’aides, tel qu’il est aujourd’hui, favorise les grosses exploitations et une agriculture intensive au détriment d’une paysannerie plus soucieuse de qualité et respectueuse de l’environnement. Mais, si le système de répartition est mauvais, cela ne condamne pas le principe en lui-même.

Or, c’est bien cela qui est en cause à la veille de la conférence de Hong-Kong. Il s’agit d’aller à marche forcée vers l’abandon de toute forme de subvention et vers un abaissement drastique des barrières douanières. Sur ce dernier point, les États-Unis militent pour une réduction des droits de douane agricole entre 55 et 90 %, tandis que la commission de Bruxelles n’a pas été jusqu’ici au-delà de 50 %. Et, au sein même de l’Union européenne, la bataille fait rage entre la France et le commissaire européen, le Britannique Peter Mandelson. Celui-ci a récemment proposé de réduire de 70 % les aides aux agriculteurs et de supprimer purement et simplement les soutiens à l’exportation. Pour les amateurs d’étiquettes politiques, précisons ceci : le directeur général de l’OMC est un socialiste français, Pascal Lamy, et le commissaire européen susnommé est l’homme-lige de Tony Blair dont il fut longtemps l’éminence grise. Un travailliste en somme. D’où la mise en condition d’Hampton Court. Mais qui donc a prétendu que le monde n’était pas gouverné à gauche ?

Avec sa délicatesse diplomatique légendaire, Jacques Chirac a demandé à Peter Mandelson qu’il ne se mêle plus d’agriculture. À sa façon, la droite française défend ses agriculteurs. Elle défend le principe de l’aide communautaire et un système actuel qui bénéficie aux grosses exploitations. Nous en sommes là. D’un côté, un ultralibéralisme totalement décomplexé. De l’autre, un protectionnisme qui est moins nationaliste que socialement connoté à la solde d’une certaine catégorie d’agriculteurs. Comme pour brouiller encore un peu plus les pistes, un certain nombre de pays du sud, le Brésil notamment, défendent une position libérale dans l’espoir que leur agriculture ne subira plus la concurrence déloyale d’une production du nord subventionnée et soutenue par des protections douanières. Mais une concurrence libérée de toute entrave profitera dans ces pays aussi aux gros propriétaires, et sûrement pas aux petits paysans. Cette alternative entre un mauvais système d’aide et le « tout libéral » est évidemment un piège. La notion de « souveraineté alimentaire », défendue notamment par la Confédération paysanne, serait une solution. Il s’agit d’accepter le principe des aides quand elles sont vitales, et de les refuser quand elles sont destinées à casser les prix à la production. Mais les partisans d’un tel système ne seront ni à Hong-Kong, ni à Hampton Court... Il est vrai que la gauche y sera représentée par MM. Blair et Mandelson. Comme on dit aujourd’hui, « pas de soucis ».


09:25 Écrit par eric blair | Lien permanent | Commentaires (11) |  Facebook |

25/10/2005

en prévision du retour de Lionel....

Il y a un peu plus de six mois, le 11 septembre dernier, les Américains se sont demandé : Pourquoi nous détestent-ils tant ?
Ils : les autres pays du monde.
George Bush leur a répondu : « Parce que nous sommes bons. »

Dimanche 21 avril, bien des électeurs hostiles à l'extrême droite se sont demandé : pourquoi nous détestent-ils tant ?
Ils ?
Les 36% de chômeurs qui ont voté Le Pen ou Mégret.
Les 28% d’ouvriers qui ont voté Le Pen ou Megret.
Et Le Pen est également arrivé en tête chez les intérimaires et chez les jeunes de 18 à 24 ans, très largement.

Pourquoi les détestent-ils, et nous aussi peut-être ?
Il serait préférable que notre réponse ne soit pas : parce que nous sommes bons.
Il serait également souhaitable qu’après avoir claironné « Nous sommes tous américains », on n’en vienne pas à proclamer qu’on a « honte d’être Français ».

Que pouvons-nous dire ?
Que peuvent les intellectuels qui veulent concilier travail d’analyse, de recherche ou de création, et combat politique à un moment où la situation politique et sociale déjà n’est pas sereine ?
Aux grandes époques, les meilleurs d’entre eux n’ont pas insulté le peuple ou proclamé qu’ils allaient partir à l’étranger. Ils se sont battus là où ils se trouvaient.
Et, là où nous sommes, nous devons d’abord réfléchir à ce qui s’est passé depuis 1974, depuis que l’extrême droite est passée de 0,7% des voix à, peut-être, 30% dimanche prochain. Et que la gauche socialiste et communiste, qui, autour d’un seul candidat, totalisait 45% des voix, n’en rassemble plus que 20% et se retrouve écartée du second tour.

Une chose paraît claire : ni Le Pen ni l’ordre social actuel n’ont rien à redouter d’une critique « morale » du fascisme, par exemple, qui exonèrerait ou ferait corps avec les dominants. Ce Front républicain jouerait alors le rôle d'une entreprise de blanchiment politique et social des politiques néolibérales.
Résister, c’est très bien. Mais le meilleur endroit pour le faire n’est pas forcément devant une caméra avec la cohorte des branchés, des friqués et des médiatisés. Ni en compagnie du patronat dont l’expérience historique est plus celle de la Collaboration que celle de la Résistance.

Aujourd’hui, la lucidité est et doit être notre première forme de résistance.
Elle nous permettra peut-être de comprendre ce qui s’est passé dimanche dernier.

« La France va mieux » nous expliquait Lionel Jospin et le Parti socialiste.
Non, elle ne va pas bien.
En tout cas, une certaine France, qui ne lit pas Le Monde, surtout le week-end avec son supplément tout en anglais, qui n’est pas branchée sur Internet, qui ne dispose pas de stock options, qui se moque de Bernard-Henri Lévy et de Philippe Sollers, qui ne trouve pas la mondialisation heureuse.
Cette France-là ne va pas bien.

Et, à défaut de pouvoir le signifier en votant pour une gauche de gauche, elle marque son désespoir en votant, par désespoir, pour celui qui à ses yeux représente le Grand Réprouvé d’un système politique et médiatique qu’elle exècre — et que cette France-là, qui ne va pas bien, exècre parfois pour de bonnes raisons, ce n’est pas moi qui vous dirait le contraire.

Je me trompe peut-être mais je ne crois pas que ce soit en offrant un score de maréchal à un président discrédité, en mettant en scène notre ralliement à un candidat plombé par les affaires et par le cynisme de son manque de conviction aveuglant, un homme que Jean-Marie Le Pen avec son sens politique habituel et pervers a déjà qualifié de « candidat de Jean-Marie Messier », de « candidat des gamelles et de l’établissement », je ne crois pas que ce soit de cette manière, et avec le Medef, qu’on fera reculer le Front national.
On peut — et on va peut-être — par sentiment du devoir voter Chirac, par urgence démocratique. Mais mieux vaudrait dans ce cas ne pas s’en vanter.
Et, surtout, éviter de trop se mêler aux privilégiés qui prétendent donner des leçons de morale aux désespérés, qui clament qu’ils ont honte de la France, et qu’ils vont se délocaliser à l’étranger comme n’importe quel Vivendi.

Honte ? Non.
Ou alors, il fallait avoir honte avant.
Quand, par exemple, en 1998, Lionel Jospin a refusé de revaloriser les minimas sociaux, comme le lui demandaient les chômeurs en lutte, alors même que deux ans plus tard son ministre des finances, Laurent Fabius, baisserait l’impôt sur le revenu acquitté par les plus riches.
C’était la première fois dans l’histoire de la gauche au pouvoir qu’un gouvernement socialiste réduisait la tranche marginale de l’IRPP.
C’est à ce moment-là qu’on attendait que BHL, Jean-Marie Colombani le directeur du Monde, Pierre Arditti, Karl Zéro et quelques autres nous disent qu’ils avaient « honte d’être Français ».

Résumant un peu brutalement le bilan du gouvernement de la gauche plurielle, un syndicaliste a expliqué il y a quelques semaines : « Le bilan de Jospin : un RMI à 2402 francs en 1997 et à 2660 francs cinq ans plus tard. »
C’est de cela qu’il fallait avoir honte.

Dans la Revue socialiste, organe théorique du PS, le rédacteur en chef, se gargarisait l’année dernière des réussites du gouvernement de la « gauche plurielle » : « En matière de privatisations, la "gauche plurielle" a réalisé en trois ans un programme plus important que n’importe quel autre gouvernement français. »
C’est de cela qu’il fallait avoir honte, de cet abaissement devant les forces du marché et de l’argent.

Il y a cinq ans, au moment de l’arrivée au pouvoir de la gauche plurielle, Alain Bocquet, président du groupe communiste, déclarait sur France Inter : « Je souhaite que le mouvement populaire ne pose pas les valises dès lundi matin. Oser s’attaquer à la dictature des marchés financiers. Si on ne s’attaque pas au mur de l’argent, tout le reste est de l’illusion. »
Ce mur de l’argent, on l’a conforté.
C’est de cela qu’il faut avoir honte

Il y a quelques mois, DSK dont on nous disait qu’il serait peut-être le premier ministre d’un président Jospin, théorisait : « Il faut, pour l’emporter, se tourner davantage vers les classes moyennes. » C'est-à-dire ceux qui disposent « d’un patrimoine immobilier et quelquefois financier, qui sont les signes de leur attachement à l’"économie de marché". »
Quant aux autres, ceux, sans patrimoine financier, qui en partie ont voté Le Pen dimanche 21 avril, Dominique Strauss Kahn nous disait : « Du groupe le plus défavorisé, on ne peut malheureusement pas toujours attendre une participation sereine à une démocratie parlementaire. Non pas qu’il se désintéresse de l’Histoire, mais ses irruptions s’y manifestent parfois dans la violence. »

Quand un dirigeant de gauche s’intéresse davantage à ceux « qui disposent d’un patrimoine financier » qu’au « groupe le plus défavorisé », pas étonnant que l’irruption de ce groupe dans l’arène électorale ne soit pas tout à fait sereine.
Et ce n’est pas d’abord d'eux, les plus défavorisés, qu’il faut avoir honte.
   

 
Serge Halimi   

13:22 Écrit par eric blair | Lien permanent | Commentaires (10) |  Facebook |

attention...le péril rouge est en marche....

Comment s’orienter dans un monde bousculé par la globalisation, alors que tous les repères – politiques, sociaux et culturels – se trouvent brouillés ? A ceux qui sont déboussolés, l’écrivain John Berger propose dix points de repère pour les aider à retrouver leur identité politique.

Par John Berger
Ecrivain et peintre britannique, auteur notamment de King, Editions de l’Olivier, Paris, 2002. A obtenu le Booker Prize en 1972.




1. Quelqu’un s’enquiert : êtes-vous encore marxiste ? Jamais auparavant la dévastation provoquée par la poursuite du profit, telle que la dicte le capitalisme, n’avait eu l’ampleur qu’elle a aujourd’hui. Presque tout le monde sait cela. Comment, dès lors, est-il possible de ne pas tenir compte de Marx, qui a prophétisé et analysé cette dévastation ? Peut-être est-ce parce que les gens, beaucoup de gens, ont perdu tous leurs repères politiques. Sans carte, ils ne savent pas où ils vont.

2. Chaque jour, les gens suivent des panneaux indiquant un endroit qui n’est pas leur lieu d’habitation mais une destination qu’ils ont choisie. Signalisation routière, panneaux dans les gares et les aéroports. Certains voyagent pour le plaisir, d’autres pour raisons d’affaires, beaucoup par sentiment de vide ou de désespoir. A leur arrivée, ils réalisent qu’ils ne sont pas dans le lieu indiqué par les panneaux. La latitude, la longitude, l’heure locale et la monnaie sont les bonnes, mais il manque à cet endroit la pesanteur particulière de la destination qu’ils avaient choisie.

Ils se trouvent à côté du lieu où ils ont voulu se rendre. La distance qui les en sépare est incalculable. Ce peut être la largeur d’une rue, comme tout un monde. L’endroit a perdu ce qui en faisait une destination. Il a perdu son territoire d’expérience.

Quelques-uns entreprennent parfois un voyage personnel et atteignent le lieu où ils voulaient se rendre, et si l’épreuve a souvent été plus dure qu’ils ne l’imaginaient, ils découvrent ce lieu avec un soulagement immense. Beaucoup n’y parviennent jamais. Ils acceptent les panneaux qu’ils suivent et c’est comme s’ils ne voyageaient pas, comme s’ils restaient toujours sur place.

3. Les photographies de détails qui figurent ci-contre ont été prises par Anabell Guerrero dans le centre pour réfugiés et émigrants de Sangatte, près de Calais et du tunnel sous la Manche. Ce centre a été récemment fermé sur ordre des gouvernements français et britannique. Il abritait plusieurs centaines de personnes, qui espéraient pour bon nombre d’entre elles pouvoir gagner le Royaume-Uni. L’homme qui figure sur les photographies – Anabell Guerrero souhaite ne pas révéler son nom – vient de la République démocratique du Congo (ex-Zaïre).

(JPEG)

Mois après mois, des millions de personnes quittent leur pays. Elles partent parce qu’il n’y a rien là-bas, sauf tout ce qu’elles ont, et qui ne suffit pas pour nourrir leurs enfants. Naguère, cela suffisait. Cette pauvreté est le fait du nouveau capitalisme.

Au terme d’un long et terrible voyage, après avoir connu la bassesse dont les autres sont capables, après en être arrivés à croire en leur propre courage incomparable et obstiné, les émigrants se retrouvent à attendre dans quelque centre de transit étranger, et tout ce qu’il leur reste de leur continent d’origine c’est eux-mêmes : leurs mains, leurs yeux, leurs pieds, leurs épaules, leur corps, ce qu’ils portent et ce qu’ils rabattent sur leur visage la nuit pour dormir, faute de toit.

Les images d’Anabell Guerrero nous aident à comprendre que les doigts d’un homme peuvent être tout ce qu’il reste d’un lopin de terre labourée, ses paumes ce qu’il reste du lit d’une rivière, et que ses yeux renferment une réunion de famille à laquelle il ne peut se joindre. Portrait d’un continent émigrant.

4. « Je descends les escaliers d’une station de métro pour prendre la ligne B. Il y a foule ici. Où es-tu ? Vraiment ! Quel temps fait-il ? Je monte dans le train – je te rappelle plus tard... »

Dans les millions de conversations sur téléphone portable qui se déroulent toutes les heures dans les villes et les banlieues du monde, qu’il s’agisse d’appels personnels ou professionnels, les personnes qui appellent commencent généralement par situer l’endroit où elles se trouvent. Les gens ont besoin d’indiquer sur-le-champ où ils se trouvent précisément. Comme si une incertitude les poursuivait, insinuant qu’ils sont peut-être nulle part. Entourés par tant d’abstractions, il leur faut inventer et partager leurs points de repère éphémères.

Il y a plus de trente ans, Guy Debord faisait remarquer prophétiquement que l’accumulation de marchandises produites en masse pour l’espace abstrait du marché avait non seulement abattu toutes les barrières géographiques et juridiques, mais également détruit l’autonomie et la qualité des lieux.

Le mot-clé du chaos global actuel est celui de dé- ou re-localisation. Il ne se réfère pas seulement à la pratique consistant à déplacer la production là où le travail est le moins cher et où les réglementations sont minimes. Il renvoie également au rêve fou d’offshore que nourrit le nouveau pouvoir en place : celui de saper le statut et l’assurance de tous les lieux jusqu’à présent fixes, pour que le monde entier devienne un vaste marché fluide.

Le consommateur est essentiellement quelqu’un qui se sent perdu, ou à qui l’on dit qu’il se sent perdu, s’il ne consomme pas. Les marques et les logos deviennent les panneaux qui signalent les lieux peuplant le Nulle Part.

D’autres panneaux indiquant la Liberté ou la Démocratie, des mots pillés à des périodes historiques antérieures, sont également utilisés pour embrouiller les esprits. Dans le passé, ceux qui ont défendu leur patrie contre des envahisseurs ont eu communément recours à la tactique consistant à intervertir les panneaux indicateurs, celui pointant vers Zaragoza étant placé à l’opposé, dans la direction de Burgos. Aujourd’hui, ce ne sont pas les défenseurs mais les envahisseurs étrangers qui intervertissent les panneaux afin de dérouter les populations locales, de les embrouiller sur qui gouverne qui, sur la nature du bonheur, sur l’étendue de la souffrance, ou sur où trouver l’éternité. Toutes ces fausses directions servent à persuader les gens qu’être client est le salut ultime.

Pourtant, c’est le lieu où se trouve la caisse et où ils paient qui définit les clients, non celui où ils vivent et meurent.

5. De vastes régions naguère rurales sont transformées en zones. Les modalités de ce processus varient selon le continent – Afrique, Amérique centrale ou Asie du Sud-Est. Mais le démembrement initial vient toujours d’ailleurs et d’intérêts privés insatiables dans leur appétit d’accumulation, et il se traduit par l’accaparement des richesses naturelles (le poisson dans le lac Victoria, le bois en Amazonie, le pétrole partout où l’on en trouve, l’uranium au Gabon, etc.), sans se soucier de ceux à qui appartient la terre ou l’eau. Des aéroports, des bases militaires et paramilitaires, de même qu’une collaboration avec les mafias locales, se révèlent rapidement nécessaires pour exploiter et défendre ce qui a été accaparé. Guerre tribale, famine et génocide s’ensuivent bien souvent.

Dans ces zones, les gens perdent toute notion d’habiter un lieu : les enfants deviennent des orphelins (même lorsqu’ils ne le sont pas), les femmes des esclaves, les hommes des desperados. Une fois ce stade atteint, il faut plusieurs générations pour restituer un quelconque sens de foyer. Chaque année d’accumulation prolonge le Nulle Part dans le temps et dans l’espace.

6. Dans l’intervalle – et la résistance politique naît souvent dans un intervalle –, la chose la plus importante qu’il faut comprendre et se rappeler, c’est que ceux qui profitent du chaos actuel et les commentateurs qu’ils ont installés dans les médias ne cessent de désinformer et de désorienter. Il ne faut jamais opposer d’arguments à leurs déclarations ni à tous les termes usurpés qu’ils ont l’habitude d’employer. Il faut les rejeter catégoriquement et les abandonner. Ils ne mèneront personne où que ce soit.

La technologie de l’information développée par les grandes entreprises et leurs armées afin de pouvoir dominer leur Nulle Part plus rapidement sert à d’autres comme moyen de communication dans le Partout qu’ils s’efforcent d’atteindre.

L’écrivain caraïbe Edouard Glissant le formule très bien : « La manière de résister à la mondialisation, ce n’est pas de nier la mondialité, mais de concevoir qu’elle est la somme finie de toutes les particularités possibles, de nous habituer à l’idée que, tant qu’il manquera une particularité, la mondialisation ne sera pas pour nous ce qu’elle devrait être  (1). »

Nous établissons nous-mêmes nos repères, nous dénommons les lieux, nous trouvons la poésie. Oui, dans l’Intervalle, on trouve la poésie.


Comme les briques de l’après-midi gardent la chaleur rose de la journée
 
Comme la rose éclôt un soupir vert
 
Et s’épanouit dans le vent
 
Comme les boulots frêles murmurent leurs histoires de vent aux désespérés
 
Dans les soutes
 
Comme les feuilles de la haie gardent la lumière
 
Que le jour pensait avoir perdue
 
Comme le nid de ton poignet bat tel le cœur d’une hirondelle dans l’air tournoyant
 
Comme les voix chantantes de la terre trouvent leurs yeux dans le ciel
 
Et se les dévoilent les unes aux autres dans le noir profond
 
Tiens tout cela dans tes bras


Gareth Evans (2).

7. Leur Nulle Part génère une conscience du temps étrange car elle est sans précédent. Le temps numérique. Il continue sans jamais s’interrompre, le jour et la nuit, été comme hiver, de la naissance à la mort. Aussi indifférent que l’argent. Pourtant, tout en étant continu, il est complètement isolé. C’est le temps du présent séparé du passé et du futur. Dans ce temps, passé et futur n’ont pas de pesanteur, seul le présent a un poids. Le temps n’est plus une colonnade, mais une seule et unique colonne de un et de zéros. Un temps vertical que rien n’entoure, sauf l’absence.

Lisez quelques pages d’Emily Dickinson, après quoi allez voir Dogville, le film de Lars von Trier. Dans la poésie d’Emily Dickinson, la présence de l’éternel accompagne chaque césure. Le film, en contraste, nous montre impitoyablement ce qui se passe quand toute trace de l’éternel est effacée de la vie quotidienne. Tous les mots et la langue tout entière à laquelle ils appartiennent sont vidés de leur sens.

Dans un présent isolé, dans le temps numérique, on ne peut pas se situer.

8. Nous devons prendre nos repères dans une autre mesure du temps. L’éternel, selon Spinoza (le philosophe le plus cher à Karl Marx), est maintenant. Ce n’est pas quelque chose qui nous attend, mais que nous rencontrons lors de ces moments brefs et pourtant intemporels pendant lesquels tout s’agence et aucun échange n’est inadéquat.

Dans son livre d’une actualité brûlante, Hope in the Dark (3), Rebecca Sonit cite la poète sandiniste Gioconda Belli qui évoque le moment où les sandinistes ont renversé la dictature de Somoza au Nicaragua : « Deux jours pendant lesquels il nous a semblé qu’un sort magique, séculaire nous avait été jeté, qui nous ramenait à la Genèse, sur les lieux mêmes de la création du monde. » Le fait que les Etats-Unis et leurs mercenaires aient ensuite écrasé les sandinistes n’amoindrit en rien ce moment qui existe dans le passé, le présent et le futur.

9. A un kilomètre de la route d’où j’écris ces lignes, quatre burros paissent dans un champ, deux ânesses et leurs deux ânons. L’espèce est d’une taille particulièrement petite. Lorsque les ânesses dressent leurs oreilles ourlées de noir, celles-ci m’arrivent au menton. Les ânons, âgés de quelques semaines seulement, ont la taille de gros chiens terriers, à la différence que leur tête est presque aussi grosse que leurs flancs.

Je passe par-dessus la clôture et m’assieds dans le pré, adossé contre le tronc d’un pommier. On voit les traces de leurs itinéraires et certains passent sous des branches très basses qui m’obligeraient, moi, à me plier en deux. Ils me regardent. A deux endroits dans le champ, il n’y a pas d’herbe du tout, simplement de la terre rouge, et c’est sur l’une de ces pistes qu’ils vont plusieurs fois par jour se rouler sur le dos. Les ânesses d’abord, suivies par les ânons. Ceux-ci portent déjà sur les épaules la rayure noire de leur croix.

Ils s’approchent de moi. Ils sentent l’âne et le son – une odeur différente de celle des chevaux, plus discrète. Les ânesses effleurent le dessus de ma tête avec leur mâchoire inférieure. Leur museau est blanc. Autour de leurs yeux les mouches bourdonnent, bien plus agitées que leurs regards interrogateurs.

Lorsqu’ils se mettent à l’ombre à la lisière du bois, les mouches disparaissent et ils peuvent rester presque immobiles pendant une demi-heure. Dans l’ombre, à midi, le temps ralentit. Quand l’un des ânons tête (le lait d’ânesse est celui qui se rapproche le plus du lait de femme), les oreilles de sa mère se couchent en arrière, pointées vers sa queue.

Ils sont tous les quatre autour de moi dans la lumière et mon attention se porte sur leurs pattes, leurs seize pattes. Sur leur minceur, leur finesse, leur charge de concentration, leur assurance. (Les pattes des chevaux paraissent hystériques par comparaison.) Des pattes qui sont faites pour franchir des montagnes auxquelles aucun cheval ne pourrait s’attaquer, pour porter des chargements inimaginables à en juger seulement par leurs genoux, leurs jarrets, leurs boulets, les os de leurs canons, les articulations de leurs paturons, leurs sabots. Des pattes d’ânes.

Ils s’éloignent, la tête baissée, en broutant, les oreilles à l’affût de tout. Je les observe, en ouvrant l’œil. Dans les échanges qui sont les nôtres, dans cette compagnie de midi que nous nous offrons les uns aux autres, il y a un substrat de ce que je ne peux appeler autrement que de la gratitude. Quatre ânes dans un champ, au mois de juin, en l’année 2005.

10. Oui, entre autres choses, je suis toujours marxiste.

John Berger.

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(1) Les périphériques vous parlent.

(2) Poète et critique de cinéma anglais.

(3) Rebecca Sonit, Hope in the Dark, Nation Books, New York, 2004.




LE MONDE DIPLOMATIQUE | août 2005 | Page 19
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10:43 Écrit par eric blair | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |